À Couteaux Tirés


Mais qui a assassiné le célèbre écrivain Harlan Thrombrey ? Est-ce la belle-fille fauchée dans la chambre avec le chandelier ? La bonne dans le grenier avec la morphine ? Le fils éditeur dans le salon avec le poignard ? Rian Johnson nous sort sa plus belle boîte de Cluedo pour un film-mystère un poil vintage de plus de deux heures. Et deux heures, c’est très long quand on n’a pas grand-chose à raconter, et que le dénouement n’est pas à la hauteur de sa promesse.

Les trois policiers du film A couteaux tirés (critique)

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À couteaux émoussés

Une famille querelleuse, un meurtre mystérieux, un héritage que tous attendent. Johnson ne passe pas par quatre chemins et démarre son jeu-mystère à toute allure, en introduisant sans perdre de temps les très nombreux personnages/suspects, en plus du détective privé, de l’inspecteur et de son assistant. Il y a un peu de Guy Ritchie dans ce joyeux bordel survolté, et on commence par se prêter au jeu. Qui aura l’héritage ? Le suicide du patriarche de famille en est-il vraiment un ? Qui a fait le coup ? Mais trente minutes suffisent à dynamiter l’ensemble et le faire sombrer dans un ennui profond. Ce qui devrait être une enquête palpitante devient un jeu d’interrogation ennuyeux où s’accumulent les personnages caricaturaux, et pas vraiment drôles. On doute à peine de certains dont l’innocence est immédiatement attribuée (à raison), et de la culpabilité des autres au comportement bien trop grossier et maladroitement écrit. L’enquête prend un virage assez mal amené à sa moitié en jouant sur la culpabilité du personnage paraissant le plus innocent de tous, puis en le suivant jusqu’à la fin du récit. Faute de scénario bien ficelé, Johnson préfère jouer la carte de l’absurde pour assembler les pièces d’un puzzle qui est d’avance résolu dans nos esprits. Un pari qui aurait pu aboutir si on ne s’interrogeait pas continuellement sur les raisons qui poussent les personnages à agir de manière aussi stupide dans le cadre d’une enquête policière. N’est pas Billy Wilder qui veut, et cet étrange mélange des genres qu’on aurait voulu jubilatoire tombe rapidement dans le plombant.

La galerie de personnages du film A couteaux tirés (critique)

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Le film s’ouvre sur le gros plan d’une tasse marquée d’un imposant « My house, my rules ». Et c’est un peu l’impression qu’on a en voyant Johnson s’accaparer les règles du film à énigme pour les tordre jusqu’à les rendre d’une banalité affligeante. L’enjeu est double, car le cinéaste tente de transformer son enquête en une partie de Cluedo en huis clos, tant dans son déroulé que dans son identité visuelle. Véritable force de proposition de ce projet, on en oublie malheureusement l’aspect tant le résultat souffre de l’influence non-négligeable des récits d’Agatha Christie, et de ses encore plus nombreuses adaptations cinématographiques. Difficile de renouveler le genre sublimé par une autrice aussi inventive que redoutable dans sa structure, du moindre de ses indices aux dénouements. L’influence christienne pèse sur tout le métrage sans jamais atteindre ne serait-ce qu’un iota du niveau qualitatif porté par la romancière. On oscillera ainsi entre le fameux Clue de Jonathan Lynn (1985), le redoutable Mort sur le Nil de John Guillermin (1978) et le plus récent Gosford Park de Robert Altman (2001), sans jamais relever le niveau, ni l’atteindre. Trop sage, ou au contraire trop moderne peut-être. On comptait sur l’introduction d’un nouveau détective privé insolite et british à souhait mais ce dernier se révèle être le plus grand loupé. À trop vouloir nous sortir de l’excentricité à tout va et à tout prix, Johnson se perd dans l’écriture d’un personnage un peu con quand même, et aux réflexions qui se voudraient aussi alambiquées que pertinentes. Dur de rivaliser avec les Sherlock modernes et autres Hercule Poirot quand on met en scène une vague copie de tout ce que le cinéma a pu apporter à la culture du détective privé (jusqu’au très récent Détective Pikachu de Rob Letterman, 2019).

Toni Colette dans A couteaux tirés (critique du film)

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Que reste-t-il alors à ce polar moderne ? On repassera sur la mise en scène très sommaire avec trop peu de fantaisie jouant sur des effets clair-obscur pseudo-dramatiques. Loin de ce que Johnson nous avait habitué avec des réalisations comme Brick (2005) ou Looper (2012), le huis clos est pesant tant sur le fond que la forme. La seule idée quelque peu sympathique (ce qui ne signifie pas innovante) réside en l’installation d’un trône entouré d’un cercles d’armes létales, quelque part entre un Trône de fer et la scène gênante du gangsta Joker dans The Suicide Squad (David Ayer, 2016). La perspective d’un film à énigme est forcément la promesse d’un casting solide, et capable de nous tenir en haleine pour les deux prochaines heures. Ici encore malheureusement, rien de bien révolutionnaire. Si on appréciera la présence d’une Jamie Lee Curtis survoltée mais trop peu présente ainsi qu’une Toni Collette qui reste la cotions humour de ce panel de personnages, le reste se mue entre le non-jeu et le surplace, où les répliques peinent à faire mouche, et l’humour à gagner le public. On attendait beaucoup de Daniel Craig pour incarner ce qui aurait pu être le héros d’une nouvelle saga à énigme. Un énième loupé tant le rôle est à peine construit dans cette pléiade de personnages, même si Craig tente de tirer son épingle du jeu tant bien que mal, l’acteur en ressort aussi agaçant qu’anecdotique.

Jamais surprenant, pas vraiment amusant, on préférera attendre l’alléchant Mort sur le Nil de Kenneth Branagh dont la sortie est prévue l’an prochain. Le ressenti qu’on a devant ce pétard mouillé est que Rian Johnson s’ennuyait ferme entre deux Star Wars, et que faute de guerre des étoiles, il a gribouillé un pseudo Agatha Christie en faisant le minimum syndical derrière la caméra. La catchline du film nous nargue d’un intriguant « Parviendrez-vous à trouver le coupable ? » Ici, on parie que vous le trouverez sans problème, et qu’une fois rentrés vous ressortirez votre Cluedo pour une partie ô combien plus divertissante, farfelue et inattendue.


A propos de Jade Vincent

Jeune sorcière attendant toujours sa lettre de Poudlard, Jade se contente pour le moment de la magie du cinéma. Fan absolue de Jurassic Park, Robin Williams et Sono Sion, elle espère pouvoir un jour apporter sa pierre à l'édifice du septième art en tant que scénariste. Les rumeurs prétendent qu'elle voue un culte non assumé aux found-footages, mais chut... Ses spécialités sont le cinéma japonais et asiatique en général.

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