Golden Glove


Le cinéma (et de façon plus générale, l’art) doit-il nécessairement faire l’éloge du Beau ? Derrière cette question tout droit sortie d’un sujet de philosophie un peu cheap, le réalisateur Fatih Akin nous fait un immense bras d’honneur et nous plonge dans les travers les plus torturés de l’humanité, avec supplément saucisses.

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Le Charme Discret de L’Hambourgeoisie

Au bar Der Golden Handschuh, à Hambourg, en 1974, Fritz « Fiete » Honka est assis au comptoir. Il s’enfile les verres de gnôles en compagnie de joyeux lurons aux sobriquets farfelues, parmi lesquels Max le Schnaps et Norbert le SS. Mais Fritz n’est pas venu dans ce bar pour faire causette avec ses amis. Il demande au barman à plusieurs reprises d’offrir un verre de sa part aux femmes présentes, mais celles-ci refusent catégoriquement, invoquant la laideur repoussante de Fritz. Toutefois, une femme peut-être plus démunie, plus tentée par l’alcool se laisse prendre au piège. Invitée dans le domicile de Fritz, elle découvre un lieu froid, exigüe, où les murs sont recouverts de photos de femmes dénudées et où la puanteur dépasse l’entendement. Chez Fritz, la jeune femme sera peut-être battue, ou violée, ou les deux. Elle conclura peut-être soudainement cette idylle assassinée, découpée à la scie, le corps jeté dans une cour, ou conservée derrière les combles de l’appartement. Ainsi se déroule ad nauseam la routine de Fritz Honka.

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Autant crever l’abcès tout de suite : le film est dégoutant. Fritz Honka est crasseux, comme le sont ses lieux de vie et la plupart des clients du Golden Handschuh. La violence est brutale, les rapports sexuels de Fritz sont maléfiques et son mode opératoire d’assassinat est tout aussi brutal. Pour autant, est-ce un mauvais film ? Comment apprécier un objet aussi abject que Golden Glove ? La réponse réside souvent dans une certaine fascination. Un récit suivant un personnage principal fondamentalement mauvais se doit de le rendre, lui et ses actions, totalement fascinants, pour rendre le suivi de ses péripéties un tant soit peu intéressantes. Là-dessus, Fritz Honka est de ces personnages qui fascinent tant il cumule tous les défauts. Il est laid, violent, menteur, grossier, raciste, impulsif, alcoolique, et j’en passe. Ses rares instants de bienveillance se comptent sur les doigts d’un manchot et sont souvent de viles manigances pour séduire. Fritz Honka est passionnant tant il est manichéen, dans le mauvais sens du terme. Le film fascine aussi par l’escalade de violence qu’il propose. Sans se risquer à vous dévoiler le contenu de certaines scènes et ainsi vous conserver la surprise, certaines séquences repoussent d’une seconde à l’autre les attentes en termes de violence graphique. On se plairait presque, en tant que spectateurs, à se creuser les méninges pour imaginer le sort à venir de certaines des victimes de Fritz. Si ces caractéristiques ubuesques peuvent donner au long-métrage un côté « too much » cet aspect est immédiatement désamorcé lorsqu’on se rappelle qu’il est “basé sur des faits réels”. Le tueur en série Fritz Honka a réellement sévi, tuant au moins quatre prostituées, dans les mêmes conditions dépeintes dans Golden Glove.

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Sur le plan formel, le film est particulièrement soigné. La mise en scène de Fatih Akin est très efficace pour créer un climat de malaise et de tension. Elle joue ainsi à de nombreuses reprises sur la force évocatrice des gros plans, des regards caméras, mais aussi avec l’exiguïté des décors qu’il s’agisse du bar ou de l’appartement de Fritz et sur des jeux de miroirs pour créer la surprise. La photographie est particulièrement réussie, privilégiant des ambiances sombres et brumeuses avec peu de lumière, si ce n’est pour le Golden Handschuh, dont les lueurs dorées semblent être une oasis pour ses vies en pertes de repères et en quête de sens. La direction d’acteur est formidable, et le jeu de Jonas Dassler, qui campe Fritz Honka est absolument bluffant. Il incarne à merveille un tueur en série impitoyable, crasseux, et ses rares ponctuations de sympathie sonnent terriblement sincères. Autre point important, le film s’est vu affublé d’une réputation d’œuvre hardcore depuis son passage par la Berlinale. Si ce point dépendra de la sensibilité de chacun, la secousse ne sera peut-être pas aussi brutale que certains l’espéreraient. En revanche, les spectateurs se surprendront à souffler du nez devant certaines séquences, devant l’escalade rapide de certaines scènes et la surprise de leur dénouement. En gardant à l’esprit l’aspect véridique de l’histoire qui nous est racontée, elle parvient à esquiver un écueil qui lui tendait les bras : la gratuité de sa violence. Celle-ci, comme l’absurde de certaines situations, sont contrebalancées par le soin apporté aux détails des décors, des maquillages et du jeu des acteurs, afin que tout sonne le plus proche de la vérité. Toutefois l’argument du « oui, mais c’est une histoire vraie » ne convaincra pas tout le monde, tant on peut y voir simplement un moyen de s’offrir une liberté d’action et de ton. Jouant avec les codes du genre, Golden Glove s’amuse même à tendre des pièges. Au début de l’intrigue, nous est présenté une jeune adolescente, Petra, qui rencontre de façon éclair Fritz Honka. Et alors que l’on craint que Fritz se transforme en boogeymen, massacrant tout sur son passage, y compris l’adolescente, il n’en est rien. Le film ne verse jamais dans le scénario balisé par le genre qu’il aborde et se permet de tendre un dernier piège en ce sens à la fin. A bien des égards, Golden Glove est donc une œuvre fascinante, dérangeante, désagréable, à visionner en toute connaissance de cause, sans craindre ni violence brutale, ni mauvais goût. Une oeuvre singulière qui parvient à déloger l’allemand Fatih Akin du bourbier dans lequel il s’était fichu avec son regrettable In the fade (2017).


A propos de Pierre Nicolas

Cinéphile particulièrement porté sur les dramas biens tristes et les thrillers bien acérés, il est encore habité par la fougue de la jeunesse. Pour l'instant sans emploi, mais gentil stagiaire. Si on s'en tient à son mémoire il serait spécialiste des films de super-héros, mais ce serait bien réducteur. Il prend autant de plaisir devant des films de Douglas Sirk que devant Jojo's Bizarre Adventure.

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