Le Cirque de la Peur


Les gros matous du Chat qui Fume agrandissent leur territoire à l’Allemagne et l’Angleterre, en nous offrant la possibilité de découvrir une pépite inédite du Kriminalfilm avec l’étonnant Le Cirque de la Peur (John Llewellyn Moxey, 1966). L’occasion de revenir sur les spécificités de ce genre particulièrement prolixe dans le cinéma européen de l’époque.

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A ceux qui, par facilité ou mépris, renient le cinéma dit de « genre » au motif que ses codes seraient répétitifs, il convient peut-être de leur rappeler que le genre, en englobe en réalité plusieurs, de sous-catégories en fusions inédites, offrant en réalité une richesse de proposition assez étourdissante. Bien qu’on ait déjà arpenté bons nombres des cinématographies genrées de notre bonne vieille Europe continentale, il nous restait encore quelques territoires inexplorés, mal desservis il faut bien le dire, par l’exploitation comme par l’édition vidéo. Le cinéma allemand en est surement l’exemple le plus frappant. Pourtant, durant deux décennies – de 1950 à la fin des années 1960, voire un peu plus – les Allemands ont largement contribué à la création d’un genre à part entière qu’est le Kriminalfilm – on emploie plus généralement le diminutif Krimi – à savoir, un genre très particulier de polar « à l’allemande ». Les récits policiers allemands marquèrent tellement la culture populaire européenne que le pays en fit une véritable marque de fabrique, capitalisant sur le succès démentiel de ces films jusqu’à les exporter et détourner pour la télévision, et ce, de longues années durant. Si vous avez passé, comme moi, des après-midis d’ennui chez votre mamie, vous avez sans doute déjà dû subir les longues minutes interminables des épisodes soporifiques de séries télévisées devenues cultes tels que Derrick (1974-1998) ou Le Renard (1977-Aujourd’hui), qui sont en réalité les héritières directes du Krimi. Pourtant, si ce genre est souvent associé à l’Allemagne, son origine est en réalité britannique puisque la majorité des succès allemands de cette époque bénie sont des adaptations de romans ou nouvelles d’un seul et unique auteur anglais à succès : Edgar Wallace. Si son nom est associé à une œuvre prolifique de récits policiers et/ou d’aventures, il vous est peut-être aussi familier parce qu’il termina sa vie à Hollywood où il participa successivement à l’écriture des scénarios de l’adaptation du Chien des Baskerville (Gareth Gundrey, 1932) et d’un petit objet malheureusement méconnu qu’est King Kong (Ernest B. Schoedsack & Merian C. Cooper, 1933).

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Le succès public de ses adaptations par le cinéma outre-Rhin donna lieu littéralement à la création d’un « mouvement cinématographique » au pays de Goethe et d’Angela Merkel, qui fit les choux gras de deux producteurs– Arthur Brauner mais surtout Kurt Ulrich – qui se livrèrent durant ces années à une véritable foire d’empoigne pour récupérer les droits d’un maximum des romans de l’auteur anglais à succès. Face à ce monopole du cinéma allemand sur des histoires pourtant ontologiquement anglaises, le cinéma britannique parvint toutefois à réagir grâce au producteur Harry Allan Towers, qui dès 1963 commença à produire ses propres adaptations des récits de Wallace : principalement pour ce qui concerne le versant « aventures » de sa production, qui intéressait moins les teutons. En 1965, Towers met la main sur les droits d’une nouvelle lorgnant moins vers le récit d’aventures que vers les codes du Krimi, et produit alors Le Cirque de la Peur dont il confie la réalisation à John Llewellyn Moxey, qui s’était déjà fait remarquer en mettant en scène Christopher Lee dans une honorable série B, The City of the Dead (1960) avant de réaliser six films courts déjà adaptés de récits de Edgar Wallace et destinés aux séances doubles programmes pour l’exploitation anglaise, puis re-exploités aux Etats-Unis pour la télévision, remodelés et écourtés pour convenir au format de la série télé The Edgar Wallace Mysteries (1960-1965). Co-produit avec l’Allemagne, ce krimi à l’anglaise – si l’on peut dire– importe au cinéma britannique un casting quatre étoiles les stars allemandes du genre, dont le valeureux Klaus Kinski bien sûr mais aussi le formidable Eddi Arent – qui côtoient la fine fleur des acteurs du cinéma de genre britannique de l’époque, le toujours parfait Leo Genn et l’immense Christopher Lee.

Si le long-métrage a les saveurs des krimi allemands, il intéresse aussi par sa facilité à hybrider les genres et sous-genres les uns aux autres. Brouillant les pistes, le scénario démarre comme un film de braquage avant de bifurquer en film d’enquête, qui, par son soudain changement de décors, arpente un autre sous-genre en soi qu’est le film de cirque. D’apparence foutraque, le récit coagule en cohérence grâce à la mise enc scène inspirée de Llewellyn Moxey, qui coche habilement l’ensemble des cases du cahier des charges inhérents à chacun des genres dans lesquels il s’aventure. L’enquête criminelle tournant autour d’un meurtrier s’en prenant à ses victimes en lançant des couteaux de cirque, offre même au réalisateur d’invoquer les codes naissants du giallo italien : silhouette de tueur en subjective, mains gantées brandissant des couteaux… En cela, ce qui fascine dans ce Cirque de la Peur, c’est qu’il y transparaît une sorte de synthèse et fusion brillante de ce qu’était la cinématographie de genres européennes de l’époque à savoir riche, variée, solide. Dans sa logique de redorer le blason de ce cinéma-là, l’éditeur le Chat qui Fume ajoute un énième coffret proche de la perfection à une déjà très longue liste d’éditions prestigieuses. Quand on jette un œil à l’ensemble de ses beaux objets réunis l’un à côté de l’autre sur une étagère, on ne peut que constater l’incroyable cohérence de l’éditeur dans ses choix, proposant déjà un catalogue, à l’image de cette nouvelle pépite riche, varié, solide.


A propos de Joris Laquittant

Sorti diplômé du département Montage de la Fémis en 2017, Joris monte et réalise des films en parallèle de son activité de Rédacteur en Chef tyrannique sur Fais pas Genre (ou inversement). A noter aussi qu'il détient le record européen du plus jeune détenteur du diplôme d'éleveur de Mogwaï (il avait cinq ans et trois jours) et qu'il a été témoin du Rayon Bleu. Ses spécialités sont le cinéma de genre populaire des années 80/90 et tout spécialement la filmographie de Joe Dante, le cinéma de genre français et les films de monstres.

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