In Fabric


Après The Duke Of Burgundy (2014), Berberian Sound Studio (2012) et Katalin Varga (2009), c’est une nouvelle offrande d’un cinéaste spécialisé dans un cinéma « étrange », Peter Strickland, que nous avons découvert en compétition au Festival Hallucinations Collectives de Lyon et d’où il est reparti avec le prix du Jury. Penchons-nous sur ce bizarroïde et arty : In Fabric.

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Robber

Jamais un festival n’aura aussi bien porté son nom. Car, oui, c’est bien une Hallucination Collective qui aura transporté les spectateurs lyonnais au festival du même nom, lors de la projection d’In Fabric (Peter Strickland, 2019). Ceux qui connaissaient les précédents travaux du réalisateur britannique n’ont certainement pas été surpris outre mesure, les proportions what-the-fuck de son travail étant désormais assez connues, et louées de toutes parts. En expérimentant de projet en projet, toujours à la frontière des genres et des cinémas, de Luis Buñuel à Dario Argento en passant par Andreï Tarkovski et Brian De Palma, Peter Strickland s’est constitué une filmographie aussi solide que diversifiée. Qu’ils soient violents, érotiques, dérangeants, calculateurs ou tout ça à la fois, ses long-métrages – en tous cas pour Berberian Sound Studio et The Duke of Burgundy – sont des prouesses techniques et stylistiques qui gagnent autant par leur excentricité que par la beauté de leurs images. Des films qui confinent aussi et surtout à un travail de maîtrise impeccable autour du son, une évidence après Berberian Sound Studio (Peter Strickland, 2012), making of scénarisé et stylisé d’un giallo des années 70, qui rendait un hommage pour le moins curieux aux hommes de l’ombre du cinéma. Pour In Fabric, le réalisateur reprend ces recettes, avec l’objectif évident de subjuguer les yeux et les oreilles de ses spectateurs, mais sans jamais oublier d’expérimenter, en surface comme en profondeur.

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Tous les adjectifs et synonymes propres à l’étrange et au singulier seraient pertinents pour décrire le film et son script. Et l’on ne pourrait trop en dire, au danger de certainement trop en dévoiler. Simplement, In Fabric est construit sous la forme d’un film à sketchs, en deux parties qui se rejoignent et se fondent dans le même univers. Son caractère central étant une robe de couleur rouge. Une robe maléfique, qui dispose de sa propre existence, d’une personnalité violente et qui apporte bien des malheurs à ceux qui la détiennent. Après le pneu serial killer de Rubber (Quentin Dupieux, 2010), voilà la robe damnée de Peter Strickland, dont la première à s’en être parée – qui n’est autre que le mannequin du catalogue de la boutique qui la vend – est tragiquement décédée. S’attachant un peu trop à ceux qui la portent – même si ce n’est qu’une fois –  en leur marquant l’épiderme, elle devient un poil chafouine s’ils se désintéressent subitement d’elle. Cependant, si cette absurde robe apparaît comme le point névralgique des deux histoires, centrées autour de deux personnages totalement différents, elle est au final, plus le comment du pourquoi que le pourquoi du comment. Insérée dans un paysage complètement déluré, au montage fou et à la bande son grandiloquente, on lui trouve un point de vue beaucoup plus métaphysique : celui du fétichisme du corps. On retrouve ainsi dans les sévères critiques de Strickland du milieu de la mode et de ses caractéristiques physiques, des réflexions pas moins abouties sur l’essence du corps et de son culte. La robe s’adapte à tous, et il n’est pas nécessaire d’être une jeune femme blanche et mince pour la porter, ni même tout bonnement d’être une femme. Le pied de nez à toute une pléiade de stéréotypes, directement sortis des magazines de modes, se pose là. On pense alors un tantinet à The Neon Demon (Nicolas Winding Refn, 2016) qui abordait plus ou moins le même sujet, la prétention habituelle de NWR en plus.

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De prétention, Strickland n’en a guère. Acceptant, comme il le proclame lui-même, de mélanger de l’horreur et un humour absurde pour en faire un cocktail détonnant – il cite d’ailleurs comme référence, le cultissime Loup Garou de Londres (1981) de John Landis – il s’amuse avec In Fabric à dessiner et mêler les unes aux autres des situations abracadabrantes, parfois sexuelles et d’une violence viscérale. Ainsi s’enchainent pêle-mêle des vendeuses menaçantes et robotiques qui dorment dans des boîtes, une éjaculation frénétique d’un bout à l’autre de l’écran et un réparateur de machines à laver aux logorrhées fantasmagoriques. Toujours en devise d’expérimentation, Peter Strickland brouille ses pistes et hache sa narration très volontairement, ayant habilement recours à un comique de situation et des inserts de montage pour le moins inattendus. De toute évidence, In Fabric a été conçu pour prendre le sens que le spectateur voudra bien lui donner. Beaucoup seront perdus par cette volonté affichée d’oser le n’importe quoi et par ce dynamisme éberlué qui peut, il faut bien l’admettre, dynamiter certains standards établis du cinéma de genres. Mais ce serait en oublier que l’objet en question est avant tout une œuvre totale de cinéma. Son travail de montage hallucinant, au sens propre du terme, sa sonorisation quasi-architecturale et ses plans presque indécents tant ils sont beaux achèveront les plus récalcitrants.


A propos de Willys Carpentier

Son prénom n’est pas une référence cinéphile au Bruce que l’on connait tous, même s’il partage son nom avec son idole absolue, John. Sa passion pour le cinéma qui fait pas genre découle de celle qu’il a pour le Death Metal, elle fait peur et est pleine de saturation et d’hémoglobine et ce même si plus jeune, il ne décrochait pas de Peter Pan. Enfin, fait intéressant, il porte une haine sans égards pour Woody Allen.

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