Officer Downe


L’Etrange festival est l’occasion de tâter le pouls de la production mondiale en matière de films de genre mais aussi de découvrir des premières œuvres. Parfois ça passe mais parfois ça casse. Fais Pas Genre revient sur l’une des douches froides de cette vingt-deuxième édition.

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Homme à terre !

Voilà un projet qui, sur le papier, faisait terriblement fantasmer : une adaptation du comic book de Joe Casey et Chris Burnham – encore inédit en France – One-shot oscillant entre le hardboiled et un récit issu des pages d’un 2000AD américain où un flic est perpétuellement ramené d’entre les morts afin de nettoyer un Los Angeles crade et poisseux de sa criminalité : c’est un peu Robocop (Paul Verhoeven, 1987) – sans le côté androïde – croisé à un Judge Dredd énervé dans un cocktail gore et totalement irrévérencieux. Une bouffée d’air frais dans un paysage cinématographique où pullulent des adaptations de super-héros – faisant croire au passage que le comic ne se résume qu’à des gens en collants et en capes avec des pouvoirs – terriblement bien pensants et épurés de toute forme de violence. L’autre point du projet qui vendait du rêve est son réalisateur M. Shawn Crahan. S’il fait ses débuts en tant que réalisateur de long-métrage, le sieur n’est pas un inconnu de par sa carrière musicale car il est ni plus ni moins que l’un des membres fondateurs d’un des plus grands groupes de metal au monde ayant émergé dans les années 1990, j’ai nommé Slipknot. Dans cet article, nous n’allons pas nous intéresser à la carrière musicale de Crahan mais à ses années de « formation » en tant qu’artiste visuel. S’étant fait les dents d’abord en photo – le sieur a sorti un livre sobrement intitulé The Apocalyptic Nightmare Journey : Crahan a à son actif plusieurs productions audiovisuelles, théâtre de ses expérimentations en tout genre comme les clips de son groupe ou les documentaires Welcome to our Neighborhood (1999) ou Voliminal : Inside The Nine (2006) capture-decran-2016-09-16-a-22-54-08dans lesquels Crahan s’attache à montrer le quotidien du groupe mais aussi à créer et capter le chaos. Le vrai tournant vient avec deux vidéos illustrant les chansons Dead Memories et Snuff. Si leur fonction première est d’illustrer visuellement la musique des neuf énergumènes masqués de l’Iowa, Crahan – avec l’aide de PR Brown – va proposer aux fans des versions longues faisant office de courts-métrages où l’homme dévoile un regard, une esthétique et un sens de la narration plutôt intéressant. Avec toutes ces choses assez engageantes on peut se poser cette question : que s’est-il passé sur Officer Downe ?

Si le début du film attire par son côté visuel assez proche des travaux précédents de Crahan et l’utilisation intelligente d’effets de style clipesque qui parviennent à donner un cachet au métrage, le film finit par s’engouffrer dans la lourdeur, le too much et dans le mauvais goût comme en témoigne la scène dans la prison où l’étalonnage, l’avalanche d’effets spéciaux désastreux et le montage nous donne à voir une scène au rendu bien laid, voire quasi vomitif avant un retour à la « normale ». Un montage très cut qui fait sombrer au fur et à mesure le film dans l’incohérence la plus spectaculaire…Avant une scène finale plutôt sympa également. Le scénario est aussi bordélique qu’inconsistant. Les personnages ne sont jamais clairement définis, allant dans toutes les directions sans jamais se poser de (bonnes) questions. On ne sait pas, par exemple, si les collègues de Downe l’apprécient ou le détestent et même le personnage de la recrue, censé être le point d’ancrage du spectateur dans cet univers brouille constamment les pistes. Les antagonistes du film sont peu présents mais aussi peu travaillés, ce qui les rend tout bonnement ridicules. L’esprit du comic est, dans l’ensemble, respecté et Crahan offre quelques fulgurances gores bienvenues, et tend même à recréer les images détaillées de Burnham, mais l’implication émotionnelle est au plus bas dans ce script écrit par Casey lui-même – comme quoi, la frontière entre les comic books et le cinéma n’est pas aussi fine que ça !. Les acteurs donnent le sentiment d’être peu impliqués, du personnage secondaire le plus insignifiant à son protagoniste Downe. Interprété par Kim Coates, l’acteur de Sons of Anarchy est ici presque une ombre sans aucun charisme, lui qui rayonnait dans la série sus-citée et dans Silent Hill (Christophe Gans – 2006) – alors qu’il n’avait qu’un second rôle. Bref tout est mauvais dans ce film.

capture-decran-2016-09-16-a-22-54-17Durant le visionnage, je n’ai pu m’empêcher de penser aux films de Mark Neveldine et Brian Taylor comme les Hypertension (2006 – 2009), Ultimate Game (2009) ou Ghost Rider : L’esprit de Vengeance (2011). Officer Downe a les mêmes défauts qu’eux : films sur-découpés, mal écrits et mal filmés proches de ce que l’on pourrait imaginer d’un trip sous cocaïne, LSD et d’autres drogues non identifiées. Un bordel sans nom grossier et sans intérêt. Ce qui m’a frappé après cela a été de voir dans les crédits de fin le nom de Neveldine au poste de producteur du film. Dès lors la problématique change : le problème n’est plus de savoir qu’est-ce qui a capoté mais qui blâmer ? Un réalisateur trop gourmand et/ou peu talentueux – n’est pas Rob Zombie qui veut – ou bien un producteur connu pour ses nanars à foison ? La réponse est à l’appréhension de chacun même si les éléments cités plus haut tendent vers la deuxième option. Crahan n’était peut-être pas prêt pour se lancer dans l’aventure, mais les qualités qu’il a su montrer rien que dans les deux clips/courts-métrages – que je vous enjoins à voir – démontre un artiste qui sait où il va, ou, à défaut, en a une idée très précise. D’ailleurs, le début et la fin de Officer Downe ne sont pas si mauvais que ça. Bien sûr que Crahan a fait des erreurs mais les défauts que l’on constate dans le film sont exactement les mêmes que l’on reproche aux productions de Neveldine. Il est tout a fait possible que le film ait été une commande, phagocyté par un producteur qui a voulu faire un nouveau film sur le dos d’un réalisateur nouveau-né en détruisant toutes velléités créatrices chez ce dernier. Mais tout cela n’est que pures spéculations.

Officer Downe est un film qui ne tient aucune de ses promesses. Une série B de mauvaise facture, bordélique, inconstante et (sans doute) parasitée. Malgré ce constat, on ne peut s’empêcher de rêver à ce que le film aurait pu être ou ce que pourrait donner un nouveau projet cinématographique de M. Shawn Crahan.


A propos de Mathieu Pluquet

C'est après avoir découvert Le Voyage de Chihiro, Blade Runner et L'Exorciste que Mathieu se passionne pour le cinéma; depuis cette passion ne l'a pas quitté. Sinon il aime les comics, le café et est persuadé qu'un jour il volera dans le TARDIS et rencontrera le Docteur (et qu'il pourra lui piquer son tournevis sonique). Ses spécialités sont la filmographie de Guillermo Del Toro, les adaptations de comics et le cinéma de science-fiction.

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