Christophe Deroo, l’artisan


Alors que son premier long-métrage Sam was Here vient d’être présenté à l’Etrange Festival, le réalisateur Christophe Deroo a accepté de livrer en exclusivité une interview pour Fais pas Genre !

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© DR

“Je crois beaucoup en l’aspect artisanat  de mon métier,
c’est-à-dire que je fais, je fais, je refais.” 


Lors de votre présentation, vous disiez qu’il y a quelques années, vous étiez dans le public parmi les festivaliers. Aujourd’hui, vous nous proposez un film et vous choisissez l’Etrange Festival pour le diffuser en première mondiale. Comment vous concevez ce festival ?

C’est quelque chose d’important pour moi parce que c’est un événement qui existe depuis très longtemps. J’ai découvert le festival lorsque j’étais adolescent et c’est un rendez-vous qui m’est important et où il est possible d’apprécier le cinéma de genre. J’ai un vrai rapport affectif avec ce festival en particulier. Pour moi, la situation est un peu bizarre puisqu’il n’y a pas si longtemps, j’étais assis à regarder les films des autres en tant que festivalier. Ca m’a fait énormément plaisir lorsque j’ai vu qu’ils avaient aimé le film et qu’ils avaient envie de le programmer. Ca m’a vraiment touché.

Vous avez tourné votre film en douze jours. Comment est-ce possible ? Cela semble être une véritable gageure. Pouvez-vous nous expliquer comment le tournage s’est passé ?

Tourner en douze jours, ça ne se conçoit qu’avec une grosse préparation. La contrainte des douze jours ce n’était pas juste dans le but de vouloir accomplir une prouesse. C’était juste que financièrement c’était douze et pas plus ! Ca demande beaucoup d’organisation et de discipline. Une fois que l’on est sur le plateau, c’est plus trop le temps de la réflexion, on essaie de se faire confiance sur ce que l’on a organisé et on tourne. Ensuite, il faut prendre en compte que j’ai été chef-opérateur. Du coup, d’un point de vue technique, je parviens à me faire comprendre très vite par l’équipe et de même l’équipe comprend assez vite ce que je veux. Ca créé une sorte de flux tendu qui permet de tourner en continu. Enfin, ça a été rendu possible grâce à un comédien très motivé, jamais fatigué, qui n’a pas rechigné à ce qu’on le traîne dans le sable, qu’on le cogne contre des murs. Malgré cela, j’ai rencontré beaucoup de problèmes sur le tournage et heureusement que la préparation en amont a été intense parce qu’elle m’a permis de rebondir et de m’adapter aux soucis rencontrés.

Vous avez réalisé trois courts-métrages mais Sam was here est votre premier long. Pouvez-vous nous en dire plus sur son écriture – le scénario étant co-écrit avec Clément Tuffreau – et sa conception ?

A la base, j’avais effectivement fait plusieurs courts-métrages toujours auto-produits, puisque dans l’univers fantastique, c’est un peu compliqué en France de se faire entendre… J’ai l’impression que vous entendez ça tout le temps, je suis désolé que mon propos ne soit pas plus original que ça ! (rire). J’ai toujours produit moi-même avec l’envie de ne pas attendre les aides, d’essayer d’aller contre l’inertie ambiante, donc j’avais fait un court-métrage en France d’abord puis un autre aux Etats-Unis et un troisième au Japon. A chaque fois, je me suis rendu compte que ça répondait bien à l’étranger. Mon but était par la suite de faire un long-métrage mais je voyais qu’il n’y avait aucune réaction malgré le fait que ces trois courts aivaient parcouru beaucoup de festivals. Donc, je me demandais s’il fallait en refaire un autre et j’ai commencé à budgétiser un quatrième court-métrage avec Katya Mokolo – ma productrice – avec qui nous l’avons estimé à plus de 20 000 euros. Katya m’a fait remarquer que nous ne récupérions rien sur les courts-métrages et m’a proposé l’idée de rajouter 20 000 euros pour faire un long. L’avantage du long, c’est que nous pouvons le vendre, le faire vivre. Nous nous sommes décidés en juin 2015, j’ai écrit le script de Sam was here l’été. Entre-temps, j’ai rencontré une boite de production : Vixen films – représentés par Clément Lepoutre, Gary Farkas, Oliver Müller – qui à la base voulaient me proposer de la publicité ou des clips. Je leur ai expliqué mon projet de long. Ils ont lu le script, ont réellement apprécié puis m’ont proposé de réajuster quelques détails et c’est à ce moment qu’ils m’ont présenté Clément Tuffreau qui a modifié quelques passages sur le scénario.

Ce que je vais vous dire ne va peut-être pas vous étonner mais je trouve que votre style est assez similaire d’un Quentin Dupieux ou d’un Calvin Lee Reeder pour le côté épuré, solaire, minimaliste et absurde. On pense beaucoup à Rubber notamment puisqu’il a été lui aussi tourné dans le désert californien. Aviez-vous ces films de genre en référence ?

Oui, d’ailleurs, pour l’anecdote c’est la production de Quentin Dupieux aux Etats-Unis qui nous a aiguillés pour trouver des décors moins chers. Je ne le connais pas personnellement mais j’aime bien ses films puisqu’il y a un côté absurde que je trouve intéressant. Après, d’un point de vue thématique, la plus grosse influence pour moi reste Twilight Zone (La Quatrième Dimension). Je suis aussi très imprégné par la filmographie d’un cinéaste comme John Carpenter. J’aime bien sa manière de faire et cette débrouille qu’il a pu avoir tout au long de sa carrière. Il m’influence vraiment dans sa manière de découper, de concevoir les scènes donc c’est quelqu’un que je suis beaucoup depuis pas mal de temps. L’autre grosse influence, c’est David Lynch pour ce goût pour l’étrange et le cauchemardesque. Je trouve intéressant d’explorer ces inspirations, d’autant qu’il n’y avait pas tellement de risques à encourir sur ce premier long-métrage. Du coup, il était important pour moi d’expérimenter. C’était maintenant ou jamais parce que dès qu’il y aura de l’argent en jeu, on me dira « tes trucs hallucinatoires… » (rire)

Vous jouez beaucoup avec le spectateur en lui laissant se poser beaucoup de questions et en ne lui apportant très peu de réponses. J’imagine que c’est quelque chose que vous recherchiez à travers le film. Pourtant, des questions il en existe beaucoup. Pourquoi Sam est-il pourchassé ? Sam est-il réellement coupable ? Est-il schizophrène ?

Au final, on retrouve là encore un peu de David Lynch. Dans un premier temps, son intrigue est relativement simple. Vous regardez Mulholland Drive par exemple, c’est juste l’histoire d’une femme qui a envie d’être comédienne mais il ouvre plein de tiroirs sur la psyché… Sam was here, c’est un peu cette idée : c’est la traque d’un homme qui se fait poursuivre sans que l’on sache pourquoi mais il y a plein d’indices qui suscitent l’interprétation, l’imagination. Moi, j’adore vraiment faire confiance au spectateur. Après, dans le film, chaque chose a un sens, j’ai mis plein de pistes. Si le public a l’occasion de le revoir une deuxième fois, il va sûrement y voir autre chose. Tenez, prenons cet exemple où Sam est dans la station-service au début du film, il regarde la poupée et ça lui fait penser à sa famille – qu’il appelle ensuite – et nous apprenons de fait qu’il a une fille. Mais cette poupée, on le voit à travers le film, peut aussi lui faire penser à ce qu’il a fait…

Cette lueur rouge à l’horizon a également quelque chose d’aussi inquiétant que fascinant.

Pour moi, elle est purement symbolique puisque c’est un film qui parle de la haine. Au début, la lueur est petite puis elle grandit. Plus on avance dans le film, plus cette haine se cumule et plus cet astre réagit. Je suis un grand passionné de cosmologie – je vais éviter de vous parler de physique quantique – mais je trouve intéressant de se dire qu’un astre à des milliers d’années-lumière de nous peut réagir à ce que l’on fait. Le sous-texte de tout cela, au-delà du fait que je voulais faire un thriller psychologique, c’était aussi de souligner la façon dont les médias sont traités, via internet, via les forums, via les blogs (ndlr : fait directement écho au film qui comporte des passages radiophoniques où beaucoup d’auditeurs déversent leur haine et colportent ce qui semble être des rumeurs). Je me suis longtemps intéressé au harcèlement via internet qui peut conduire à des suicides. Internet c’est un espace où les gens peuvent se connecter et dire des horreurs. C’est une sorte de grosse boule de haine qui se déverse sans que, parfois, on ne sache même d’où cela vient. D’ailleurs, j’ai vu un documentaire dans lequel étaient interviewés les gens qui déversent leurs commentaires haineux. On leur demandait pourquoi ils publiaient cela et ils ne savaient pas l’expliquer. On ne voit jamais les visages et au final je trouve qu’il n’y a rien de plus angoissant que quelqu’un qui dit « je te déteste » et tu ne sais pas pourquoi. On se dit qu’il y a forcément une raison (rire). Tout cela, j’ai voulu le transposer dans un délire un peu mental et métaphorique et surtout un peu hors du temps, un peu plus suranné. Je voulais éviter de faire quelque chose visant directement internet. Ca aurait été trop littéral. Je me suis dis qu’il était marrant de voir cet Eddy (ndlr : animateur radio dans Sam was here dont on ne verra jamais le visage) qui est peut-être une figure fantasmée ou pas mais qui fait quelque chose avec trois fois rien avec sa radio dans sa cabane. Et en même temps, il pourrit la vie de Sam de manière irréversible.

C’est là où l’on voit vraiment toute la richesse de votre film. Cette lueur rouge, j’y voyais vraiment tout autre chose. Elle m’évoquait le signal d’enregistrement d’une caméra comme quelque chose d’un peu omniscient au dessus de l’histoire. Elle m’évoquait aussi le fameux Hall 9000 dans 2001, l’odyssée de l’espace de Kubrick.

En même temps, je l’ai aussi un peu pensé comme cela. Regardez, par exemple lorsque l’on voit les bandes d’Eddy, tout de suite survient un insert sur un rapace. Donc, il y a cette idée de quelque chose qui vient de haut. Il y avait cette volonté de chose omnisciente. Moi, je trouve que cette couleur rouge peut clairement faire évoquer cela. Il y a quelque chose qui te regarde, qui t’observe et grossit. On en revient à cette haine (rire). Vraiment, j’aime cette idée que chaque spectateur comble les vides dans sa tête. Dès fois, je me heurte à des spectateurs qui n’acceptent pas d’être confus et de sortir de leur zone de confort. D’un point de vue un peu philosophique, j’estime qu’à l’heure actuelle nous ne sommes pas autocentrés et que l’on ne comprend pas tout. Nous vivons tout de même dans un univers qui est composé à 80% de choses dont on ignore tout. Du coup, je trouve toujours prétentieux chez quelqu’un de dire « je comprends tout et lorsque je comprends pas c’est pas normal ».

Pour revenir à cette question des médias évoquée dans votre film à travers la figure d’Eddy et à ces auditeurs qui lui répètent inlassablement qu’il y a un tueur, on a l’impression que dès que la rumeur est créée, elle enfle et désigne un coupable idéal sans même chercher à savoir s’il est innocent ou non.

C’est effectivement quelque chose qui me travaille depuis au moins dix ans, depuis les balbutiements d’Internet. Aujourd’hui, le film sort et vous n’êtes pas le premier à insister sur ce point. Le film est devenu plus ancré dans l’actualité que ce que je pensais. Lorsque je vois quel point on peut atteindre juste sur des rumeurs sans même revenir aux faits… Je ne sais pas si vous connaissez l’adage : « un mensonge répété mille fois reste un mensonge, un mensonge répété dix mille fois devient une vérité ». Je suis parfois sidéré lorsque je vois certains exemples en politique. Cela fait aussi écho à cette espèce de peur ambiante qui nous touche tous.

J’imagine que Sam was here était un projet qui vous tenait beaucoup à coeur. Avez-vous un nouveau projet cinématographique en cours ?

Si tout va bien… (s’interrompt) Enfin, vous savez, c’est toujours une petite île dans le cinéma donc tant que je ne suis pas sur un plateau en train de tourner, il est possible que cela ne se réalise pas… Je travaille sur deux films pour l’année prochaine. Comme je suis un grand amateur de Lovecraft, je vais me coller sur une adaptation de l’univers de cet auteur. L’autre projet sera un polar violent à la Réunion dans le milieu de la drogue. Après, comme je suis assez impatient, il n’est pas impossible que je retourne au Japon tourner un autre film dans des conditions un peu similaires. Je ne veux pas trop attendre puisque les deux autres projets de film sont pris dans un cercle de financement qui prend du temps – je n’aurai pas de réponse avant l’année prochaine – et le fait de ne pas tourner pendant longtemps est assez embêtant pour moi.  Donc, j’ai une histoire qui peut être gérable, un peu dans la même idée que Sam was here pour un coup très limité. Je crois beaucoup en l’aspect artisanat de mon métier, c’est-à-dire que je fais, je fais, je refais. Je n’aime pas rester inactif trop longtemps. Après, tout cela est à mettre au conditionnel.


Propos de Christophe Deroo
Recueillis par Isir Showzlanjev 
Dans le cadre de la 22ème édition de l’Etrange Festival


A propos de Isir Showzlanjev

En parallèle d'une carrière psychosociale, Isir a hérité d'une pathologie incurable, à savoir visionner des films par lot de six. Il ne jure que par Sono Sion, Lynch, Polanski et voue un culte improbable à Fievel. Il aime aussi les plaisirs simples de la vie comme faire de la luge, monter aux arbres et manger du cheval.

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