Les Lèvres Rouges


Diffusé ce 22 septembre 2016 dans le cadre d’un cycle trash sur Arte, Les lèvres rouges est un film aussi méconnu que séduisant, ténébreusement séduisant : critique ensorcelée.

Delphine Seyrg assise en robe rouge, porte un verre à ses lèvres dans le film Les lèvres rouges.

                                                   © DR

La faim

De Delphine Seyrig, je n’ai pas grand-chose à faire. Non pas que je néglige les grandes réussites de la dame comme notamment la station du tramway parisien sur la ligne 3b, mais je ne mords pas à un des arguments phares qui pousse les gens à se pencher sur un film de série B, nanar incontestable ou pépite oubliée : la présence d’une tête d’affiche bien connue de notre cinéma d’auteur. La première peut surprendre (genre Serge Gainsbourg dans l’étrange Paris n’existe pas de Robert Benayoun… Même s’il vient pas du cinéma d’auteur en fait), mais au bout de la dix-septième, et surtout si on aime le genre pour ce qu’il est, ça finit par nous faire ni chaud ni froid. Ainsi, chers lecteurs, nonobstant la beauté froide de la dame et ses qualités de comédienne, malgré la publicité que vous pourrez lire sur sa participation, il convient de regarder Les lèvres rouges (1971) pour ses qualités intrinsèques qui valent bel et bien la découverte et dépassent celle de la plupart de ses protagonistes. Derrière la caméra, le réalisateur belge Harry Kümel, que nous connaissons surtout pour l’adaptation de Malpertuis, avec un inconnu du nom d’Orson Welles (accessoirement membre du Collège de Pataphysique) livre en effet une œuvre étrange, marquante, qui, à l’image d’un de ses personnages principaux, n’a pas vieilli.

Stefan et Valérie sont des jeunes mariés qui ne trouvent rien de mieux à foutre (en fait Stefan n’ose pas présenter sa femme à son aristocratique famille) que de s’installer en villégiature dans un gigantesque hôtel d’Ostende, de surcroît complètement hors-saison. Dans cet établissement désert, et alors qu’ils entendent parler de meurtres de jeunes filles, deux clientes mystérieuses arrivent après eux, la Comtesse Bathory et son assistante Ilona, et tentent de faire connaissance avec le couple. Une relation qui va un peu se barrer en couille, comme vous pouvez vous en douter. En effet, la Comtesse Bathory est fidèle à la légende, et maintient sa jeunesse éternelle en buvant le sang des demoiselles. Nous pensons d’abord qu’elle a jeté son dévolu sur le couple et qu’elle ne cherche qu’à les tuer dès que l’occasion se présentera, ce qui aurait fait des Lèvres rouges un film somme toute classique. Mais dès les plans d’ouverture post-génériques (un ébat entre Stefan et Valérie), l’élément en réalité essentiel de l’enjeu apparaît et ne quittera plus chacun des personnages, fusionnant avec l’ambiance de chaque instant : la sensualité. La Comtesse Bathory et Ilona cristallisent un désir vénéneux, qui va contribuer à détruire le couple formé par Stefan et Valérie : Ilona en séduisant Stefan, la Comtesse en séduisant Valérie. A la volonté de supprimer forcément le couple pour que la Comtesse et Ilona puissent survivre, se lie ainsi l’érotisme le plus charnel, en un rapport quadrilatère et pervers qui atteint son paroxysme avec les penchants violents de Stefan (au fur et à mesure, Stefan se révèle être un dominateur sexuel de plus en plus violent, jusqu’à battre Valérie avec un ceinturon).  Eros-Thanatos, je vais pas vous rappeler le concept.

Une scène d’homicide marque dès lors, logiquement, le début de la fin (ou la fin de la faim) par la libération des penchants. Dans cette gémellité mort/désir, le première se libérant l’autre n’a plus de raison de se restreindre et le long-métrage bascule alors pour de bon dans la violence (le graphisme de la séquence finale est digne d’un slasher ou d’un giallo), le fantastique (le mythe du vampire est à deux pas), l’érotisme assumé (Valérie devient de plus en plus sexy et résistante face à son mari). Cette dialectique et la mise en scène de Kümel, d’une classe et d’une précision fascinante (hormis quelques plans à l’épaule et zooms malheureux, les cadrages, les lumières, et les mouvements de caméra sont d’un esthétisme vénéneux et subtile) rapprochent d’ailleurs étonnamment et inévitablement Les lèvres rouges des Prédateurs (Tony Scott, 1983, voir notre article sur l’ouvrage qui lui est consacré) avec lequel il a beaucoup, beaucoup de points communs. De là à dire que Tony Scott s’en est inspiré, il y a un pas que je franchirais certainement si Monsieur Scott n’avait pas, lui, déjà fait le choix entre la mort et le désir… Nous en tous cas, à 0h45, entre Les lèvres rouges et Relooking extrême : spécial obésité, le choix sera vite fait.


A propos de Alexandre Santos

En parallèle d'écrire des scénarios et des pièces de théâtre, Alexandre prend aussi la plume pour dire du mal (et du bien parfois) de ce que font les autres. Considérant "Cannibal Holocaust", Annie Girardot et Yasujiro Ozu comme trois des plus beaux cadeaux offerts par les Dieux du Cinéma, il a un certain mal à avoir des goûts cohérents mais suit pour ça un traitement à l'Institut Gérard Jugnot de Jouy-le-Moutiers. Spécialiste des westerns et films noirs des années 50, il peut parfois surprendre son monde en défendant un cinéma "indéfendable" et trash.

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