No Pain No Gain


Michael Bay frappe là où on ne l’attend pas! Le nouveau film du roi des blockbusters dopés aux explosions et aux gunfights à tout va livre une comédie d’action qui va à l’encontre de tout ce que ses longs métrages véhiculaient jusque-là.

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Unusual suspects

Depuis Very Bad Cops (Adam McKay, 2010), on a découvert le talent caché de Mark Wahlberg et de The Rock pour la comédie d’action. Trois ans plus tard, ils sont réunis pour jouer deux braqueurs amateurs dans le nouveau film de Michael Bay, No Pain No Gain, qui relate une histoire vraie avec réalisme et humour : entre octobre 1994 et juin 1995, Daniel Lugo, Paul Doyle et Adrian Doorbal, trois bodybuilders employés à la salle Sun Gym de Miami ont kidnappé et extorqué Victor Kershaw, un client de la salle, riche et certainement escroc. Pour le film, bien sûr, certains détails ont été changés : les membres du gang étaient cinq en réalité : Lugo, Doorbal et trois autres, dont le personnage de Paul Doyle tire un mélange de caractéristiques, le vrai nom de « Victor Kershaw » est en réalité Marc Schiller, qui a d’ailleurs écrit un livre l’année dernière pour raconter l’histoire de son point de vue. Pourtant, Michael Bay et ses scénaristes, Christopher Markus et Stephen McFeely, ont utilisé comme principale source d’inspiration les trois articles de Pete Collins publiés dans le Miami New Times pour écrire le script de No Pain No Gain, dans lesquels le journaliste relate longuement toute l’histoire – les trois articles sont consultables sur le site du journal, en langue originale, ici, ici et ici.

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Michael Bay exprimait déjà la volonté d’adapter l’histoire du Sun Gym Gang en 2000, peu après la publication des articles de Pete Collins, mais lorsqu’il eut la possibilité de développer le projet, la Paramount lui a mis sur les bras la trilogie Transformers, ce qui a valu à No Pain No Gain d’être reporté de nombreuses fois. Et tant mieux, au final, car l’on imagine difficilement que Bay eût traité le sujet de la même manière ou utilisé le même casting il y a cinq, dix ou treize ans de cela. La saga Transformers (qui contiendra un quatrième volet, L’âge de l’extinction, en été 2014) a permis à Bay de confirmer son statut de cinéaste américain par excellence, et qui, plus encore que Roland Emmerich (le seul à jouer sur le même terrain que lui), sublime la suprématie américaine à grands coups d’explosions et de destructions phénoménales, aspect qui inspirera beaucoup d’autres cinéastes et films après lui, de Stephen Sommers à Peter Berg. Et puisque l’on rêvait à peu près tous d’un film où Michael Bay ose montrer une autre facette de ce qu’il reflète et de ce qu’il signifie pour les fans et critiques de cinéma, il se permet de le faire, et de s’y donner à fond ! No Pain No Gain représente l’autre face de l’Amérique, celle qui n’existait que peu ou pas du tout dans le cinéma de Bay : celle des losers. Le mot est peut-être un peu fort ; plus exactement, il s’agirait ici d’une représentation du cauchemar américain, ou le revers de la médaille du self made.

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On retrouve néanmoins Michael Bay dans toute sa splendeur : bastons, grosses bagnoles, filles au physiques de mannequins, sans oublier les deux ingrédients magiques : la caméra qui tourne à 360° autour d’un acteur et… Miami ! Enfin, on retourne dans la Magic City, toujours aussi colorée et ensoleillée qu’à l’époque de Bad Boys (ironie : l’histoire de No Pain No Gain se déroule entre 1994 et 1995… autrement dit en plein pendant la production et la sortie du premier film de Michael Bay !). Mais c’est justement en utilisant très intelligemment toutes les composantes qui font de son cinéma un cinéma « bourrin » et sublimant l’Amérique que Michael Bay démonte ce rêve américain qu’on lui pensait si cher. Imaginez Armageddon avec Bruce Willis qui meurt au milieu du film et Ben Affleck qui est con comme ses pieds : je pense qu’on est d’accord pour dire que la météorite aurait quasiment 100% de chance de se crasher sur la Terre. No Pain No Gain, c’est un peu ce schéma, mais réduit à une plus petite échelle : celui d’un kidnapping qui rate complètement parce que les « têtes » du plan sont trois pauvres abrutis incapables de faire preuve d’un peu d’intelligence. Chose intéressante dans ce film, bien qu’il s’agisse du dixième de Michael Bay, c’est le premier à être inspiré d’une histoire vraie ; j’aurais du mal à croire qu’il puisse s’agir d’un pur hasard que cette histoire ait particulièrement intéressé Bay pour qu’il en tire un film. Comme je le disais plus haut, on retrouve tous les éléments d’un film typique de son réalisateur, mais tout finit par échouer, comme s’il voulait dire « Ne refaites pas chez vous ce que vous avez vu dans Bad Boys 2 ». C’est d’ailleurs le credo de Daniel Lugo, self made man, il construit son image par rapport à des personnages de fiction plus proches des superhéros que des héros réalistes (il cite Rocky Balboa et la famille Corleone, et on voit plus tard chez lui une affiche de Cobra, LE film qui présente clairement Stallone comme un héros hors du commun). Il ne sait rien, il est très loin d’être un criminel, mais il a vu des films, et joue de fait un rôle dans sa vie de tous les jours, face à ses collègues, ou lorsqu’il endosse une fausse identité après s’être approprié la maison de Kershaw. Mais le boomerang va vite lui revenir en plein dans la gueule.

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Intelligent, drôle et très fun, No Pain No Gain nous ramène, en un certain sens, le grand Michael Bay des années ‘90, et pourtant, l’homme semble avoir évolué et son cinéma aussi. Il insère un message profondément anti-américain dans son film, refuse son salaire et réduit son budget de plus de cinq fois par rapport à un Bad Boys 2, un The Island ou un épisode de Transformers. Et en frappant là où on ne l’attendait plus, il réalise un film qui figure clairement parmi ses plus réussis, mais aussi une œuvre personnelle, desservie par un casting de choc (mention spéciale à Dwayne Johnson et Tony Shalhoub qui tiennent là l’un de leurs meilleurs rôles, et l’on notera également l’irrésistible apparition éclair de Peter Stormare). Avec un très petit budget (à peine plus de 25 millions, lui qui est habitué aux budgets à trois chiffres avant les six zéros) Michael Bay expérimente davantage de choses. Le ton du film est assez particulier : après une première partie très drôle et clairement comique, l’intrigue prend un virage complet et devient une histoire de kidnapping très noire et très sérieuse. Et pourtant, on se surprend quand même à pouffer, voire même parfois à rire de bon cœur ; en cela, No Pain No Gain a été maintes fois comparé à Fargo, ce qui est assez juste. Michael Bay transgresse toutes les barrières qu’il s’est imposé (qui lui ont été imposées ?) auparavant, pour rendre la violence et les meurtres drôles, et on en redemande tant il se révèle excellent dans ce domaine. Il joue à fond la carte du film de gangsters et, dans le même temps, joue à fond celle de la comédie. Il faut dire qu’en pensant à cette affaire comme une histoire vraie, il y a vraiment de quoi rire : rarement, peut-être même jamais, a-t-on vu de tels bras cassés jouer les criminels. Et Michael Bay a attendu dix films avant de nous jeter en pleine face l’image de cette Amérique anarchiste, celle qui veut saisir le rêve américain mais qui se fait fermer la porte au nez. Miami en 1995 n’est pas la ville dans laquelle le crime est balayé vite fait bien fait par deux flics noirs qui roulent en Ferrari et qui font des vannes à tout bout de champ ; non, c’est la ville de la cruauté, une ville plus représentée par la descente aux enfers et la chute de Tony Montana que par sa montée en puissance. Le rêve américain n’est plus rien d’autre que la cupidité, la sauvagerie, et une poignée de personnes livrée à elle-même, n’ayant pour aide que des idoles, des produits fictionnels de ce rêve inaccessible.


A propos de Valentin Maniglia

Amoureux du bis qui tâche, du gore qui fâche, de James Bond et des comédies musicales et romantiques. Parle 8 langues mortes. A bu le sang du Christ dans la Coupe de Feu. Idoles : Nicolas Cage, Jason Statham et Michel Delpech. Ennemis jurés : Luc Besson, Christophe Honoré et Sofia Coppola.

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