Crazy Joe


Steven Knight, scénariste de Dirty Pretty Things et des Promesses de l’ombre, passe pour la première fois derrière la caméra pour un long métrage qu’il a lui-même scénarisé. Sorte de vigilante moderne, Crazy Joe se perd malheureusement dans les limbes de ce qu’il installe autour de l’intrigue et oublie l’essentiel : raconter une histoire.

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Joey, king of the streets, child of clay…

Depuis quelques années, on assiste à un renouveau du cinéma d’action britannique, qui tend même à devenir un genre à part entière en se démarquant clairement du film d’action classique à l’américaine. À travers des longs métrages parfois imparfaits mais toujours très stylisés, de jeunes réalisateurs ont pu faire leurs premières armes depuis la moitié des années 2000 dans le domaine de l’action : ils s’appellent Martin McDonagh, Eran Creevy, Nick Love, Elliott Lester, Gary McKendry ou encore Dexter Fletcher. Et bien sûr, lorsqu’on évoque dans une même phrase films d’action et Grande-Bretagne, c’est le nom d’un seul acteur qui vient à l’esprit, peut-être le plus talentueux de tous aujourd’hui, Jason Statham, qui, malgré une carrière orientée de plus en plus dans du gros film américain dopé à la testostérone, n’oublie pas de revenir régulièrement vers sa Britannia d’origine. Il y a deux ans déjà, il tenait le rôle principal dans le second très bon film d’Elliott Lester, Blitz, thriller mésestimé dans lequel il partageait l’affiche avec l’exceptionnel Paddy Considine et l’étonnant Aidan Gillen, et qui le mettait en scène dans la peau d’un flic alcoolique devant coopérer avec un inspecteur homosexuel pour mettre un terme à une série de meurtres visant des policiers de Londres. Si Jason livrait un petit numéro digne des action flicks des années ’80, comme à son habitude (d’autant plus qu’il s’agissait d’un buddy movie), Lester livrait avec Blitz un film très sombre, autant du point de vue moral que du point de vue technique. Deux ans plus tard, c’est dans un autre de ces films d’action résolument modernes et à petit budget qu’il revient, Hummingbird, retitré en français Crazy Joe, pour des raisons aussi obscures que débiles.

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Joey, un ancien soldat devenu clochard à son retour d’Afghanistan, est loin d’avoir fini sa guerre : après les quartiers à risque de Kaboul dans lesquels la mort le guettait à chaque coin de rue, il doit affronter la vie dans les ruelles froides et dangereuses de la capitale britannique. C’est dans l’une d’entre elles qu’il (sur)vit, sous un carton, accompagné de son amie Isabel. Un soir, deux petites frappes s’amusent à venir frapper les SDF du quartier et kidnappent Isabel. Après une course-poursuite avec l’un d’entre eux, Joey se retrouve à l’intérieur d’un appartement vide et décide d’endosser l’identité de l’homme qui y habite, aidé par Sœur Cristina, une nonne qui travaille à la soupe populaire. Après avoir été engagé par la pègre chinoise comme chauffeur (Joe le taxi, donc) et homme de main, Joey est bien déterminé à trouver qui se cache derrière l’enlèvement d’Isabel…

Avec Hummingbird (je vais éviter de dire Crazy Joe, ce titre est assez ignoble pour ne plus jamais être prononcé ou écrit), Steven Knight tient un sujet qui regorge d’inventivité et d’intelligence : un SDF prend l’identité d’un homme riche, gagne ensuite de l’argent qu’il redistribue aux plus démunis en leur donnant directement ou en leur payant à manger, mais qu’en aucun cas il ne garde pour soi, et qui, par-dessus tout, cherche à se venger. Parallèlement à cela, il y a sa relation très ambiguë avec sœur Cristina : lui prétend ne pas croire en Dieu, et se cherche pourtant pendant tout le film, et elle prétend y croire, mais se cherche tout autant. Les épreuves qu’ils traversent, ensemble ou chacun de leur côté, vont leur montrer le juste chemin, celui qu’ils doivent prendre. À s’y méprendre, on croirait du Abel Ferrara, ça crève les yeux pendant une heure quarante. La vérité, et on le ressent, c’est que Steven Knight fait de Hummingbird un film très personnel, ce qui est tout à fait respectable pour un premier long métrage. Tellement personnel qu’il est presque impossible de le mettre dans un genre particulier : film d’action, drame, thriller, romance, tous ces genres peuvent seoir à ce film sans problème. Cette ambiance se marie parfaitement avec la superbe photographie de Chris Menges (qui, à plus de 70 ans, a été directeur photo de Ken Loach, Stephen Frears, Roland Joffé ou encore Neil Jordan), qui fait de Londres une ville à la fois magnifique et inquiétante, oppressante. L’affiche française du film, d’ailleurs, rend autant hommage au film que son titre, tous les deux à chier ; regardez plutôt l’affiche anglaise qui donne une petite idée de l’ambiance étrange qui règne dans Hummingbird.

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Le gros problème de ce film, c’est que Steven Knight n’est pas Abel Ferrara ; scénariste de talent, il faut le reconnaître, il n’en reste pas moins qu’avec son premier film en tant que réalisateur, il se perd dans les allers retours de son scénario. Il n’assume pas totalement le côté rédemption du protagoniste, et n’assume pas non plus totalement le côté vigilante de son long métrage ; ce qui est frustrant, c’est qu’il est parfaitement clair qu’un aspect ne pourrait pas exister sans l’autre, et vice-versa, il est donc très dommage de ne les laisser tous les deux qu’à moitié achevés. De même que l’on ne sait pas à quel genre l’associer, on ne sait pas non plus si l’on doit crier au génie ou trouver le film plutôt raté, et son défaut majeur, qui ruine tout un aspect de l’œuvre, est bel et bien ce manque cruel d’identité qui établit la base du jugement de sa qualité. Il n’en reste pas moins un film intéressant qui fait un vrai constat de la violence dans la capitale londonienne, avec même un sous-texte politique évident, puisque les cols blancs sont toujours montrés comme les pourris pire des pires atrocités (le personnage-clé de Max Forrester, s’il n’est pas très présent, en est la meilleure illustration). Et Hummingbird nous permet aussi de faire plus ample connaissance avec Agata Buzek, l’actrice polonaise qui joue le rôle de Cristina, éblouissante dans chacune de ses scènes, et que l’on espère revoir bientôt.


A propos de Valentin Maniglia

Amoureux du bis qui tâche, du gore qui fâche, de James Bond et des comédies musicales et romantiques. Parle 8 langues mortes. A bu le sang du Christ dans la Coupe de Feu. Idoles : Nicolas Cage, Jason Statham et Michel Delpech. Ennemis jurés : Luc Besson, Christophe Honoré et Sofia Coppola.

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