Berberian Sound Studio 1


Second film de son réalisateur Peter Strickland, qui avait déjà livré l’étrange Katalin Varga en 2009, Berberian Sound Studio (auréolé du Grand Prix du Jury et du Prix de la Critique durant ce festival de Gérardmer) explore les coulisses de la post-production d’un giallo dans les années ’70 en Italie de manière très particulière. L’occasion pour le cinéaste de continuer l’expérimentation visuelle et surtout sonore…

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Le studio aux fenêtres qui crient

Personne ne s’attendait à voir un film tel que Berberian Sound Studio : étrange, mystérieux, compliqué et, de fait, dérangeant, le second film de Peter Strickland met en scène un ingénieur du son anglais, Gilderoy (interprété par l’excellent Toby Jones), qui débarque dans un studio d’enregistrement en Italie pour assurer la post-production sonore d’un film d’horreur. Dans ce pays dont il ne pratique pas la langue et dont il ne connaît pas la culture, pour faire un film qui ne lui plaît pas, Gilderoy va très vite perdre ses repères… Solitaire et réservé, il fait face chaque jour à l’ambiance inquiétante qui règne dans le studio pour finaliser le nouveau film du réalisateur Santini, Il Vortice Equestre, Le vortex équestre.

Si cela ne ressemble pas vraiment à une histoire, c’est parce que ce n’est pas vraiment une histoire : Berberian Sound Studio est un film clairement expérimental qui met de côté la narration classique pour se focaliser sur la technique. Après tout, Peter Strickland souhaite d’abord montrer les coulisses du cinéma, de ce cinéma-là, celui des petits budgets, des plans filmés à la volée en extérieur, des anecdotes abracadabrantes… Strickland, dont c’est ici le second long métrage, a toujours eu un intérêt particulier pour le son, qu’il exprime à travers son amour pour les films de Tarkovski ou Kubrick, et pour le travail de Joe Meek, ingénieur du son et producteur britannique indépendant qui a révolutionné l’histoire du rock britannique dans les années 1950 et 1960. Et le fantôme de Joe Meek, qui s’est suicidé en 1967, plane justement au-dessus de cette œuvre flamboyante à travers le personnage de Gilderoy, le petit bruiteur qui rêve de Dorking, sa petite ville du Surrey où il vit avec sa mère. Berberian… est donc avant tout un film qui laisse une place de choix au son, et qui réussit à créer toute son ambiance oppressante avec ce seul élément. On retrouve l’univers sonore de John Cage, de Luciano Berio et Cathy Berberian (le nom du studio provient sans aucun doute de là), de Bruno Maderna et de Philip Glass à travers les quatre-vingt-dix minutes du film, et il utilise ces sons, ces bruits, pour confirmer et amplifier le malaise de Gilderoy, faisant encore une fois écho à un aspect particulier de la vie de Joe Meek, obsédé par l’occultisme à la fin de sa vie, tout comme un autre ingé son et musicien de la même époque qu’inspire Gilderoy, Graham Bond, qui croyait être le fils d’Alesteir Crowley.

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La force de Berberian Sound Studio réside clairement dans l’univers sonore du film créé par Broadcast, excellent groupe indie de musique électronique bien trop sous-estimé. Le film sur lequel travaille Gilderoy n’est jamais montré, pas une seule image (à l’exception du générique de début qui rappelle autant Tarkovski qu’Argento, voire même un peu La dernière tentation du Christ), mais nous n’avons jamais vraiment besoin de le voir, puisque nous l’écoutons dans sa quasi-totalité, bien que l’histoire de ce Vortex équestre nous soit totalement incompréhensible. Le film de Peter Strickland est également un hommage au giallo très réussi, ce qui lui a valu à de nombreuses reprises une comparaison avec le raté Amer d’Hélène Cattet et Bruno Forzani. Là où le couple Cattet/Forzani essaie de rendre hommage au genre un peu vide, Strickland nous plonge dans l’atmosphère de l’époque : le film se passe en 1976, année durant laquelle furent réalisés trois classiques du film d’horreur à l’italienne : Suspiria (Argento), L’emmurée vivante (Fulci) et La maison aux fenêtres qui rient (Avati). La vision du cinéaste et la manière qu’il emploie pour rendre son œuvre inquiétante et perturbante ne pouvait provenir que d’un cerveau œuvrant dans l’expérimental comme celui de Strickland : faire un post-giallo sans une seule goutte de sang prouve aussi qu’il est encore plus effrayant de contenir la violence au niveau visuel mais de la déchaîner au niveau sonore. Et puis le cinéaste n’a jamais la prétention de faire un giallBerberian-Sound-Studioo, l’horreur ne l’intéresse pas : ce sont les rouages, la décomposition des éléments qui permettent de fabriquer l’horreur qui font l’objet de ce film. Et ces zooms violents sur de simples boutons de la table de mixage, ces gros plans effrayants sur des yeux ou ces plans sombres dans lesquels une main gantée actionne le projecteur rappellent les codes du giallo autant qu’ils mettent en exergue cette violence. Tout cela créé une ambiance particulière qui donne un sens au rapport qu’a Gilderoy (et, indirectement, Peter Strickland) aux meurtres et au sadisme : l’une des scènes-clés du film, d’ailleurs, montre le protagoniste qui refuse de bruiter une scène de meurtre horrible, comme si, en enlevant le son, la victime serait sauvée.

L’ambition que le cinéaste a mis dans le film prend tout son sens à la fin, à travers la paranoïa et le sentiment d’enfermement qui se ressent depuis le début. Difficilement compréhensible à la première vision, aux suivantes aussi d’ailleurs, ce dénouement digne de Lynch nous retourne néanmoins. On ressort de ce film comme d’une expérience en se demandant ce qu’on vient de voir au juste, pour se rendre finalement à l’évidence : l’un des chefs-d’œuvre de cette année. Toby Jones y livre la performance d’une vie et Peter Strickland peut se targuer d’être l’un des jeunes auteurs britanniques qu’il faut suivre absolument.


A propos de Valentin Maniglia

Amoureux du bis qui tâche, du gore qui fâche, de James Bond et des comédies musicales et romantiques. Parle 8 langues mortes. A bu le sang du Christ dans la Coupe de Feu. Idoles : Nicolas Cage, Jason Statham et Michel Delpech. Ennemis jurés : Luc Besson, Christophe Honoré et Sofia Coppola.


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