Absurdistan


Cela faisait déjà un moment que je devais vous parler de ce petit bijou de film, malheureusement très peu connu car trop peu diffusé. Absurdistan est un film allemand de par sa production mais totalement cosmopolite de par les acteurs et techniciens qui y ont travaillé. Si le réalisateur, Veit Helmer est bien germanique, il a réuni pour ce film, une pléiade de nationalités qui, entremêlées, donnent vie à ce village inventé de toutes pièces. Un des films qui m’ont le plus marqué dans mon itinéraire de cinéphage.

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La Rose des Sables

Je vais commencer par rappeler le contexte dans lequel j’ai découvert Absurdistan. C’était il y a déjà deux ans, alors que je participais à mon premier Festival International du Film d’Amiens en tant que Festivalier. Le film était en compétition officielle pour la Licorne d’Or, un trophée typiquement amiénois remis à un film chaque année, parmi une sélection d’œuvres singulières et méconnues. Car le Festival met en lumière un cinéma hors des sentiers battus des productions habituelles, un cinéma venu d’Asie, de Moyen Orient, d’Amérique du Sud ou d’Afrique. Ou encore d’une Europe de l’Est timide. C’est le cas quant à l’origine de Absurdistan. Alors en compétition contre des films d’horizons différents, Absurdistan marqua les festivaliers et profita d’un bouche à oreille incroyable. C’est ce même bouche à oreille qui m’a mené à me rendre voir cette curiosité en salle. Le réalisateur nous avait expliqué qu’il était très surpris de cet accueil du film. Pour cause, la première séance avait réussi à peine à remplir une demi-salle, et en fin de compétition, le Festival était forcé de rajouter des salles de projections pour faire rentrer la foule qui attendait dehors pour voir le film dont tous les festivaliers parlaient. Au final, s’il n’a pas remporté le prix du Public cette année là – battu de peu par la comédie sociale Louise-Michel du duo Delepine/Kervern – le film a marqué les esprits de toutes les personnes ayant eu la chance de le voir en salle. Deux ans à attendre inlassablement sa sortie officielle. Mais non. Pas de distributeurs. Trop frileux pour vendre un film à priori pas fait pour un public lambda. A priori. Pas de sortie DVD non plus. Tout juste quelques diffusions salvatrices en Juillet de cette année, une énième bonne idée de Arte, qui reste une référence en matière de programmation sur le petit écran Français. Cela m’a permis de revoir le film, par deux fois, et de le redécouvrir deux ans après avec le même plaisir que la première fois. Pour vous inviter à faire de même, voilà mes arguments.

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Tout d’abord, le film raconte l’histoire d’un petit village nommé Absurdistan, son nom est absurde, certes, mais il s’agit d’un village imaginaire, tout du moins, nous précise-t-on, d’un village que personne n’a trouvé intéressant de signifier sur quelconque carte. Un village qui a quelque chose de ces villages fantômes des Westerns Spaghettis. On semble y vivre comme au Siècle dernier, les gens y ont un langage à part, un langage tout en silence – c’est beau ce que tu écris Joris – une jolie métaphore qui peut paraître un peu sur jouée à l’écrit mais qui prend tout son sens lorsque l’on voit le film. Pour en revenir au pitch, un jour, le conduit qui alimente le village en eau vient à ne plus fonctionner. Le village s’essouffle. Alors que les femmes subissent le manque d’eau, les hommes, eux, ne s’en soucient guère et passe leur temps au bar pour boire de l’alcool et jouer aux cartes entre potes. Les femmes en ont assez, pour faire réagir leurs mâles, elles entreprennent ni plus ni moins : que la grève du sexe. Au milieu de cette guerre des sexes, s’éveille un jeune couple, Ava et Temelko, l’une est prude et malicieuse, le second, maladroit et amoureux. Le film suit le défilement de leur histoire passionnelle et de l’éveil de leurs sens, au milieu de ce conflit burlesque.

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La réalisation du film est si incroyable qu’on oscille d’un genre à l’autre, scène après scène. La réelle puissance de mise en scène réside dans l’absence de paroles dans la plupart des séquences. Les yeux et expressions parlent, un nouveau langage se tisse à l’écran. Celui des corps et des mouvements, celui qu’on utilisait à l’époque du burlesque, car dans Absurdistan, il y a beaucoup d’empreints aux films burlesques, si compté que Veit Helmer y insuffle une modernité déroutante, un tour de force particulièrement brillant. Le réalisateur dresse le portrait d’une civilisation à part entière, avec un regard qui n’est pas sans rappeler celui de Tony Gatlif sur ses frères Tziganes. Par ailleurs, impossible de ne pas penser à certains cinéastes de l’Est, des gens aussi atypiques que Emir Kusturica ou Béla Tarr, pour la poésie naïve et déjanté qui se dégage autant de leur cinéma que du film dont nous parlons. Dans ce petit village coupé du monde, on utilise une autre forme de langage, d’autres codes, une autre poésie, une autre religion. Tout un univers se façonne autour de nous tout en étincelant de temps à autres quelques références cinématographiques qui émerveillent l’ensemble. Des femmes qui prennent les santiags, les carabines et les Stetson pour lutter comme le feraient les cow-boys du Far West dans une magnifique scène d’attaque de fourgonnette digne des plus grands Westerns. On pense aussi au cinéma de Bollywood, cet autre cinéma d’un monde émerveillé et lumineux. Absurdistan, c’est donc tout ca à la fois. Et je crois que c’est la meilleure des définitions que l’on puisse donner au film, peut être même que tout cela ne tient qu’en un seul mot : c’est universel.22

Je finirai ce petit papier par une ouverture comme il est coutume d’en faire dans ce genre d’exercices. Bien souvent, on ponctue par la phrase qui va bien, ou plus généralement, vers un renvoi à autre chose, un autre film, un autre cinéaste, histoire de faire croire au lecteur qu’il n’a pas perdu son temps à lire un article de plus, et qu’il peut, s’il l’entend, poursuivre cette introspection de son côté. On donne alors les habituelles formules du style “Je vous invite par ailleurs à découvrir la filmographie de Claude Chabrol, qui, d’une certaine manière, traduisait lui aussi les petits défauts de la bourgeoisie”… Et bien, pour ma part, je vais faire l’inverse. Je vais ponctuer par un appel à ne pas aller voir quelque chose. Par un appel au boycott. Ni plus, ni moins. Je vais m’expliquer de la plus brève des manières. Pour cela, je vais me permettre un copier-coller de nos confrères de Premiere.fr, qui me donnaient l’opportunité de lire en juillet dernier, l’information qui suit, je cite : “Radu Mihaileanu (Le Concert) est en phase de casting pour son prochain film. Comme à son habitude le réalisateur a choisi un sujet original. La Source des femmes se passera dans un village isolé dont les habitantes menacent de faire la grève du sexe si les hommes ne vont pas chercher l’eau nécessaire à leur consommation, qui ne peut être puisée que dans un puits lointain. La source des femmes, écrit, comme la plupart des films du réalisateur en collaboration avec Alain-Michel Blanc, est annoncé comme une comédie dramatique. Son tournage devrait démarrer en octobre pour pouvoir être prêt au début du printemps 2011, soit pile pour les sélections cannoises”. Le pire dans tout ça, c’est que ça gagnera des prix, cette escroquerie.


A propos de Joris Laquittant

Sorti diplômé du département Montage de la Fémis en 2017, Joris monte et réalise des films en parallèle de son activité de Rédacteur en Chef tyrannique sur Fais pas Genre (ou inversement). A noter aussi qu'il détient le record européen du plus jeune détenteur du diplôme d'éleveur de Mogwaï (il avait cinq ans et trois jours) et qu'il a été témoin du Rayon Bleu. Ses spécialités sont le cinéma de genre populaire des années 80/90 et tout spécialement la filmographie de Joe Dante, le cinéma de genre français et les films de monstres.

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