Le Caire confidentiel 1


Grand Prix à Sundance, Grand Prix au festival du film policier de Beaune, Le Caire confidentiel est un de ces polars qui nous réconcilie avec le tout venant de la production mondiale. Critique d’un brûlot ambigu et amer.

Pas de printemps pour Noureddine

Tarik Saleh n’en est pas à son coup d’essai puisque son premier film, l’animé Metropia, bénéficiait des guest-stars Vincent Gallo ou Juliette Lewis pour les voix. Toutefois, la notoriété du cinéaste suédois d’origine égyptienne est si réduite en France que Le Caire confidentiel, sorti début juillet (mieux vaut tard que jamais n’est-ce point pour parler d’œuvres modestes mais qui valent le détour,  y a pas que Spiderman Homecoming dans la vie) dans l’Hexagone se voit et se ressent comme un premier film. Un « premier essai » qui en est un deuxième donc, et surtout couronné par un festival quand même de renommée internationale, Sundance, et un autre non moins renommé mais spécialisé dans le film policier, Beaune, où le jury présidé par Jean-Paul Rappeneau l’a auréolé du Grand Prix. Vrai polar universel, ou énième dissertation exotique émanant d’un pays du Maghreb ou d’Orient pour lesquels la critique commence de toute manière souvent bien d’office ?

Le Caire Confidentiel vise juste d’un bout à l’autre. Que l’on parle de la mise en scène, discrète mais élégante, ou du scénario, modèle de sobriété, Saleh signe la réalisation et le script d’une œuvre policière dans ce que le genre peut faire de plus solide et dénué de défauts. Nous y suivons le Commandant Noureddine, veuf qui n’a plus trop l’air de voir un sens à sa vie depuis la mort de sa femme (là à la limite, réside une des facilités du scénario, et encore, on y reviendra) et se morfond dans les combines assez ripoues de son commissariat du Caire, faites de racket et de magouilles. Sa vie bascule le jour où une célèbre chanteuse est assassinée dans un hôtel très haut de gamme, et que placé sur l’enquête il commence à mettre le doigt dans un engrenage directement lié aux plus hautes puissances du pays…Le canevas est suivi à la lettre, avec précision, sans concession dramaturgique : un polar respectueux du spectateur, de ses personnages, du genre qu’il emprunte, appliquant avec méthode les codes du film noir (policier ripoux ayant vécu un drame personnel, femme fatale, machination sombre) dont il actualise et surtout contextualise de manière typiquement égyptienne les intérêts.

C’est là en réalité que le film peut frapper, davantage que par l’emploi bien que bienvenu des codes d’un genre et la justesse mêlée de savoir-faire avec lesquels ils sont placés. Le Caire confidentiel mérite les prix qu’il a glanés en ce qu’il est ce que tout film policier est censé être, mais que la plupart des sorties ne sont pas/plus : un enquête qui est un prétexte pour aller au fond du cœur des hommes et d’une société. Se situant en 2011, soit quelques jours avant la révolution égyptienne liée à ce qu’on a appelé le Printemps Arabe, le récit de Saleh est l’occasion pour lui de souligner la gangrène qui agitait le pays alors, entre la corruption, la violence, la dictature, les luttes de pouvoir, sans oublier le cas fait à l’immigration et à la jeunesse qui s’apprête à prendre le pavé. Sans insistance, au détour des scènes, des dialogues, le portrait est virulent… Mais surprend tout de même jusqu’à la dernière image et garde sa place d’excellent polar alors que votre serviteur se tenait sur ses réserves, flairant la démagogie facile. C’est un point de vue sur la révolution elle-même, qui déroute : avec ce [SPOILER] méchant qui arrive à se faufiler dans la masse des manifestants vers la place Tahir, tandis que notre héros justicier se fait lui tabasser par erreur jusque parce qu’il est flic, c’est une allégorie amère qui nous est dessinée. Quand les responsables de la pourriture se fondent dans la masse des révoltés et s’y nettoient, la révolution semble ne pouvoir devenir qu’une vaste mascarade…


A propos de Alexandre Santos

En parallèle d'écrire des scénarios et des pièces de théâtre, Alexandre prend aussi la plume pour dire du mal (et du bien parfois) de ce que font les autres. Considérant "Cannibal Holocaust", Annie Girardot et Yasujiro Ozu comme trois des plus beaux cadeaux offerts par les Dieux du Cinéma, il a un certain mal à avoir des goûts cohérents mais suit pour ça un traitement à l'Institut Gérard Jugnot de Jouy-le-Moutiers. Spécialiste des westerns et films noirs des années 50, il peut parfois surprendre son monde en défendant un cinéma "indéfendable" et trash.


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