Je ne suis pas un salaud


Quelques semaines après sa sortie (mieux vaut tard que jamais), Fais pas genre se penche sur un thriller hexagonal réussi car typiquement actuel et bien plus ambigu que son titre ironique : Je ne suis pas un salaud.

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Je ne suis pas un héros

Les César nous en ont donné la preuve, fustigée à tort et à raison par un Guillaume Gallienne qui en a avait bien profité pour Guillaume et les garçons, à table ! (2013) : les lauréats et succès critiques du cinéma français tendent à être de plus en plus politiques. Comme à chaque époque de crise ou de conflit, art et politique sont à grande échelle mariés davantage, accouchant au mieux d’œuvres fortes car pertinentes, au pire de trucs qu’il est difficile de ne pas considérer comme une espèce de propagande déguisée ou du moins d’objet prosélyte. En 2016, il n’est plus possible de fermer les yeux et d’imaginer que les César, Prix Louis-Delluc et consorts, priment avant tout la valeur artistique en observant les honneurs de Fatima (Philippe Faucon, 2015) et de La loi du marché (Stéphane Brizé, 2015): l’un est un récit destiné à nous éduquer en nous montrant qu’il y a des maghrébins méritants (sans déconner ?), l’autre est vendu comme une critique anti-capitaliste, explicite jusque dans son titre. Au-delà de la portée donc partisane de ces récompenses à des films qui purement cinématographiquement ne cassent pas trois pattes à un canard (heureusement qu’Arnaud Desplechin a eu le César du Meilleur Réalisateur, pour nous rappeler qu’on parlait de cinéma) et bien que je sois un facho de renommée internationale (créateur d’une milice anti-guacamole et anti-jeu de mots à mes heures perdues) on ne peut que condamner ces méthodes de récompense et de je_ne_suis_pas_un_salaud_2production mettant en avant des œuvres que d’un seul bord politique et à l’idéologie limpide (voir, en comparaison, les difficultés et l’omerta qu’a rencontrées le certes moyen Patries de Cheyenne Caron…). Qu’on soit de gauche, de droite, ou d’ailleurs, n’est-ce pas un signe de vitalité d’esprit et de démocratie artistique que de voir un cinéma aux postures opposées soutenues par des institutions objectives ?

Du coup dans cet environnement, où l’on se demande si donc tout le monde est unanimement d’une certaine gauche et veut le montrer soit en tournant soit à grands coups de statuettes dorées, un film comme Je ne suis pas un salaud est un discret coup de tatane. L’histoire se prêtait pourtant à un traitement dans la lignée des titres cités plus haut : Eddy, alcoolique au chômage, est victime d’une agression et accuse à tort (consciemment) un des jeunes hommes qui ont été identifiés comme suspects par la police. Le détail : le jeune homme en question, Ahmed, est arabe. Nous suivons donc le déroulé de la machine infernale (juridique, familiale et personnelle) dans laquelle Eddy met le pied avec sa fausse déclaration, entre des confrontations avec la justice, des représailles, et des combats avec ses démons intimes. Le canevas est celui d’un thriller juridique, sur la trame récurrente dans le genre d’un homme que le mensonge mène à une tension toujours plus grande et à une fin dramatique. L’étau se resserre, et plus l’enquête avance, plus tout va toujours plus mal pour Eddy, porté par un Nicolas Duvauchelle qui tient le film tout seul sur ses épaules, constamment isolé ou par un jeu sur la profondeur de champ (il est souvent le seul objet net à l’écran) ou sur l’utilisation de longues focales permettant d’intenses gros plans.

La force du long-métrage et du scénario signés par Emmanuel Finkiel réside dans ce que d’aucuns appelleront son réalisme, mais que je définirai encore plus précisément par son ambiguïté politique. La bande de jeunes qui agresse Eddy est originaire d’une cité, uniquement composée d’enfants de l’immigration et dont la violence et la cruauté éclate lors d’une scène injuste pour le personnage principal, donc sans aucune éventuelle évangélisation simpliste. Plus tard, Ahmed, accusé à tort donc, est un individu « intégré » (boulot, famille, concubine enceinte, l’idéal social type) persuadé qu’Eddy l’accuse uniquement sur son faciès, alors que de toute évidence, ce dernier n’a rien d’un arabophobe ordinaire, n’ayant jamais un mot sur le sujet tout le long de son parcours…Par une scène d’ouverture qui passe presque sans rien dire, nous savons qu’Ahmed a suivi la même formation commerciale qu’Eddy mais avec beaucoup plus de succès, ayant trouvé un emploi de commercial pendant qu’Eddy en est réduit à être cariste grâce au piston de sa femme. Eddy accuse-t-il Ahmed alors par jalousie ? Le sujet du film se déleste en fait vite du thème du racisme pour arriver à ce dont il parle vraiment, non pas l’histoire d’une France peuplée par des xénophobes d’un côté et des033695 persécutés de l’autre, mais celle d’hommes et de femmes enfermés dans un système. Un système que le libéralisme dirige à grand coups de concurrence entre les êtres, de combat entre les malaises identitaires et sociologiques, et qui finit par les briser. La scène finale, bien qu’un peu prévisible, est ainsi un troublant écho aux attentats terroristes récents (perpétrés par une jeunesse elle aussi dévoyée par le monde actuel), tandis que le traitement fantomatique des forces de l’ordre (reflets furtifs d’un policier sur une porte de l’hôpital ou de militaires dans un centre commercial), appuient en arrière-plan mais de manière palpable, que l’action se situe bien dans notre pays traumatisé et vigipirate…

Par ses parallèles, son souci de justesse, et son audace politique (je persiste, c’est le terme), Je ne suis pas un salaud est une réussite marquante de ce premier trimestre 2016, ayant réussi à coupler l’ADN du genre, ici, le thriller, à, hélas, celui de la France d’aujourd’hui. Une France au sein de laquelle les coupables et les victimes ne sont pas tout le temps les mêmes, et la vérité à la fois noire et blanche.


A propos de Alexandre Santos

En parallèle d'écrire des scénarios et des pièces de théâtre, Alexandre prend aussi la plume pour dire du mal (et du bien parfois) de ce que font les autres. Considérant "Cannibal Holocaust", Annie Girardot et Yasujiro Ozu comme trois des plus beaux cadeaux offerts par les Dieux du Cinéma, il a un certain mal à avoir des goûts cohérents mais suit pour ça un traitement à l'Institut Gérard Jugnot de Jouy-le-Moutiers. Spécialiste des westerns et films noirs des années 50, il peut parfois surprendre son monde en défendant un cinéma "indéfendable" et trash.

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