Série noire pour une nuit blanche 1


Pour la première – et seule – fois de sa carrière, John Landis s’attaque au polar dans un revival de film noir aux accents hitchcockiens.

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La chaleur de la nuit

Lorsque l’on atteint le plus haut sommet de la plus haute montagne, ce qui suit ne peut être qu’une longue descente. Avec Série noire pour une nuit blanche (1985), John Landis amorce, sans le savoir encore, la seconde partie de sa carrière. Depuis 1980, Landis enchaîne les succès et les collaborations over the top, mais, puisqu’à Hollywood rien n’est éternel et que tout le monde marche sur un fil, le cinéaste, entaché par l’accident d’hélicoptère meurtrier qui a eu lieu sur le tournage de son segment de La Quatrième Dimension (1983) qui lui vaut d’être accusé d’homicide involontaire avant d’être acquitté seulement cinq ans plus tard, ne rencontrera plus jamais le succès qu’il a connu jusqu’au milieu des années 1980. Pourtant, il ne renoncera jamais à ses croyances cinématographiques ni à ses engagements : tourné en pleine tourmente et juste avant le long procès qui l’attendait serie-noire-pour-une-nuit-blanche-1985-04-g(celui-ci a démarré trois semaines à peine après le tournage), Série noire pour nuit blanche restera le plus inclassable de ses films, l’un des plus intéressants aussi, malgré une absence totale de succès auprès du public et des critiques.

Série noire pour une nuit blanche est le grand film malade de John Landis, celui qui porte les stigmates de cette période sombre pour le réalisateur. S’il se présente avant tout comme un divertissement qui s’amuse à mélanger les genres, dans la continuité de ce qu’a fait Landis jusqu’ici, on découvre peu à peu un film plus subversif, plus ironique, qui se permet de dépasser les bornes en devenant soudainement trop violent (le film est classé R aux Etats-Unis). S’il y a toujours eu un discours politique chez Landis, il n’a jamais été aussi virulent qu’ici, bien que souvent en filigrane, au contraire de films comme Un prince à New York (1988) ou Un fauteuil pour deux (1983), qui, eux, tiennent plutôt de la morale gentillette à propos des différences de classes sociales. Avec Série noire pour une nuit blanche, Landis utilise son protagoniste Ed Okin (Jeff Goldblum), un anti-héros absolu, raté, trompé par sa femme et insomniaque, pour fustiger l’Amérique de son époque, celle des gagnants et du manichéisme incomparable de son représentant d’alors, Ronald Reagan.

La Los Angeles nocturne est corrompue, sale, où les rôles de sales types puissants sont offerts à des réalisateurs : Paul Mazursky en gros bonnet cocaïnomane, Roger Vadim en leader d’une bande de tueurs –Landis avait initialement proposé à Jean-Luc Godard, qui avait même signé le contrat, avant de se résigner au dernier moment, et d’être remplacé au pied levé par Vadim, qui résidait alors à Los Angeles… Là encore, le message est on ne peut plus clair, et se rapproche d’un autre film, sorti l’année précédente et qui prend aussi pour cadre Los Angeles by night : le fameux Body Double. De plus, Série noire pour une nuit blanche partage avec Body Double (et avec toute la carrière de De Palma) un scénario similaire et une certaine obsession pour Hitchcock et le film noir, notamment à travers la relation entre le protagoniste masculin, un homme lambda, et le premier rôle féminin, une femme fatale en danger (Michelle Pfeiffer). Les années 1980, et notamment Landis et De Palma dans leurs deux films respectifs, se réapproprient le personnage de la femme fatale de l’âge d’or du film noir en faisant d’elle une icône de féminisme, de sensualité et de sexualité, notamment en l’associant à des couleurs qui évoquent les plaisirs de la chair et le côté criard des grandes villes américaines. Dans Série noire pour une nuit blanche, plus que Body Double, les références ne proviennent pas seulement d’Hitchcock et du film noir, 123212c’est aussi les livres de Raymond Chandler, les tableaux d’Edward Hopper… Le style très simple de John Landis n’empêche pas cette fois-ci de s’élargir en offrant finalement son film le plus beau à regarder.

Difficile de classer Série noire pour une nuit blanche dans un genre particulier, mais on retiendra tout de même le film pour être l’un des sommets du maniement de l’humour dans l’œuvre de son réalisateur. Le long métrage est une véritable comédie noire, et Landis brasse à peu près toutes les façons de faire rire au long des deux heures de film : les gags grotesques des tueurs iraniens, des personnages hérités de Chaplin qui ne sont pas capables d’ouvrir une porte sans se la prendre dans la figure ; les échanges de dialogues finement ciselés (la répartie et les répliques de Jeff Goldblum font de ce rôle l’un des meilleurs de sa carrière) ; le nonsense et l’absurde qui peuvent surgir à chaque coin de scène (le sosie d’Elvis, les bagarres ridicules) ; l’ironie acerbe et la satire sociale… Tout y est sans que jamais, à aucun moment, le film ne cède à la moindre vulgarité. Série noire pour une nuit blanche est resté l’un des films les plus mal-aimés de John Landis, l’un des moins rentables de sa carrière et jamais réhabilité par la critique, qui n’aura d’ailleurs retenu pratiquement rien d’autre que le nombre impressionnant de caméos, marque de fabrique du réalisateur. Parmi ceux-ci, David Cronenberg, qui rencontre Jeff Goldblum avant de le diriger l’année suivante dans La Mouche, David Bowie dans le rôle d’un tueur anglais – dans la VF, pendant le face à face entre Goldblum et Vadim (qui s’appelle Mr. Melville, encore une belle référence au film noir), Goldblum le définit comme « le sosie de Bowie », alors que la VO le définit juste comme « l’Anglais » –, Lawrence Kasdan, Jonathan Demme, le maquilleur Rick Baker, le créateur des Muppets Jim Henson… Autant de noms, et bien plus encore dans le film, qui ont posé problème à la critique de l’époque, qui n’a pas su voir que derrière toutes ces apparitions se cache un grand film, l’une des pièces maîtresses de John Landis, cherchant à sortir la screwball comedy du carcan dans lequel elle a toujours été enfermée, et qui attend encore aujourd’hui d’être redécouverte.


A propos de Valentin Maniglia

Amoureux du bis qui tâche, du gore qui fâche, de James Bond et des comédies musicales et romantiques. Parle 8 langues mortes. A bu le sang du Christ dans la Coupe de Feu. Idoles : Nicolas Cage, Jason Statham et Michel Delpech. Ennemis jurés : Luc Besson, Christophe Honoré et Sofia Coppola.


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