De quoi Tarantino est-il le nom ? 1


En marge de la sortie de son antépénultième film Les 8 Salopards qui divise sérieusement la critique, il est peut-être temps de se poser la bonne question sur le cinéma de Quentin Tarantino.

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Sympathy for Mr. Revenge

Je ne tournerai pas mille ans autour du pot, je ne brouillerai pas les pistes. Oui, j’ai été l’un de ces adolescents qui ont porté Tarantino au rang de maître. Depuis, j’ai pris des antibiotiques et j’ai bien entendu constaté qu’avec le temps, et donc de films en films, le cinéma de Quentin Tarantino n’était plus du tout une pierre angulaire de ma cinéphilie. Les bandes-annonces de ces films ne me mettent plus dans des états seconds, pire encore, souvent, m’indiffèrent. Le décrochage s’est opéré assurément avec Django Unchained (2012) film que j’aimais timidement à sa sortie et que j’aime encore beaucoup moins aujourd’hui. L’acmé que fut pour moi Inglourious Basterds (2009) – sûrement mon Tarantino préféré derrière Kill Bill Vol.2 (2004) – condamne chaque nouveau film à me paraître par comparaison bien fades. Mais le cas de ces Huit salopards (The Hateful Eight, 2016) est aussi intéressant qu’il est peut être symptomatique. Vu il y a plusieurs semaines, je suis sorti des trois heures de projection avec le sourire, heureux d’avoir vu une partie de cluedo très bien dialoguée avec des acteurs géniaux, tout en constatant que mon sourire cachait, tout au fond du gosier, des relents un peu aigres. Cette aigreur, indéfinissable, m’a littéralement sclérosé. Alors même que j’étais dans l’équipe celui qui avait mis sa petite option sur la critique du film, me voilà bloqué par l’angoisse de la feuille blanche, la fameuse, impossible d’écrire le moindre mot sur le film, de formuler des idées claires. Je me retrouvais démuni face à une incapacité totale de comprendre pourquoi Les Huit Salopards ne m’avait pas pleinement emballé. Que faire alors ? Le dire, oui, mais comment ? Je me refuse à écrire quoi que ce soit qui dirait, en substance, « je ne sais pas vraiment quoi penser du film ». Et pourtant, aujourd’hui encore, ma pensée n’est pas encore très claire, d’où cette volonté de chercher à contextualiser le film dans l’ensemble de la filmographie de Quentin Tarantino, ne pas écrire sur le film, mais sur son réalisateur, pour essayer de drainer quelques pistes, m’apporter peut-être des réponses. La critique du film, quant à elle, a été confiée à Jade qui, en plus d’avoir découvert le film en 70mm, – ce qui n’était pas mon cas – semble avoir un peu plus les idées au clair sur le film.

Pourtant, comme je le fais assez traditionnellement, j’ai lu et relu, maint avis positifs et leurs contraires, j’ai donc entendu les arguments de ceux qui parlent de « tarantinade » et de « parodie de lui-même » en étant assez d’accord sur la forme, tout en cherchant, par ailleurs, ce que pouvaient bien avoir compris – et que je n’avais moi-même pas du tout vu – sur le fond, ceux qui considèrent le film comme le premier film de Tarantino qui questionne véritablement la violence aux Etats-Unis. Car oui, pour certains, Les Huit Salopards s’attaquerait en miroir au port d’arme légal aux Etats-Unis et dénoncerait même les assassinats récents de jeunes noirs par des policiers. En dehors du fait que le réalisateur s’est clairement engagé contre les bavures policières à l’encontre des noirs américains – ce qui lui a valu d’ailleurs des actions de boycott – il est compliqué de donner aux Huit salopards une dimension politique qui dénoncerait la violence, alors même que le film joue de ce même plaisir de la gâchette et des cervelles et membres découpés que dans tous les autres films précédemment réalisé par le bonhomme. Alors subitement, Quentin Tarantino, prêtre du film de vengeance – le fameux plat qui se mange froid, comme le dit le proverbe Klingon qui ouvre Kill Bill Vol.1 (2003) – à qui on a toujours admis manier avec brio un certain plaisir malsain et cathartique pour les jeux de massacres, se retrouve propulsé par l’intelligentsia comme le plus grand cinéaste anti-violence en activité parce qu’il oserait la montrer ? Que les films de Quentin Tarantino soient le reflet miroitant de la société américaine, les rejetons, soit, pourquoi pas. Qu’il en fasse la critique ? Difficile quand même d’admettre l’argument.

L’horreur et le gore chez Quentin Tarantino ne peuvent pas avoir ce statut parce qu’ils observent chez le spectateur l’adhésion cathartique qu’elle provoque. Chaque goutte de sang, chaque coup de sabre, chaque détonation chez Tarantino est mue par un plaisir malin de faire jubiler le spectateur… On pourra débattre ailleurs de la responsabilité de ce type de représentation dans la banalisation de la violence mais ce serait probablement long et je préfère garder le cap sur mon sujet. Il n’est pas étonnant par ailleurs que Quentin Tarantino se soit acoquiné avec un petit protégé du nom de Eli Roth – réalisateur de Hostel (2005) l’un de ses fameux torture-porn qui joue sur les mêmes mécanismes de jubilation du spectateur face à l’horreur. Heureusement pour nous, au contraire de son apprenti, le maître a avec lui une cinéphilie éclectique et envahissante, un vrai sens de la mise en scène et une maestria scénaristique qui surpasse largement le tout-venant hollywoodien. Il n’en demeure pas moins que la représentation de la violence chez Tarantino a toujours été déchargée du poids du réalisme. Car oui, le cinéma de Tarantino est puissant quand il assume sa bouffonnerie. La plupart de ces films sont des théâtres de marionnettes dans lesquels gigotent des personnages caricaturaux et bavards, imprévisibles, grotesques. Où le sang coule en geyser, les balles fusent sans appel. Aucun des personnages de son cinéma ne défend une cause plus noble qu’un autre. Le personnage de Bud, incarné par Michael Madsen dans Kill Bill Vol.2, semble résumer toute la pensée de Quentin Tarantino sur ses personnages lorsqu’il parle de Béatrice Kiddo, le personnage de mariée vengeresse que campe Uma Thurman en ces mots : « Cette femme a raison de nous en vouloir et nous méritons de mourir. Cela dit… elle aussi ! ». En outre, tous les personnages de Quentin Tarantino sont des salopards. Aussi, le titre français Les Huit Salopards est peut être trompeur comparé au titre original américain (The Hateful Eight) parce qu’il vend un film dans la continuité bouffonne de Inglourious Basterds – écrit volontairement par le réalisateur avec la faute de prononciation, comme pour singer l’accent allemand – alors que sa gravité est plus proche de Django Unchained.

Après s’être coltiné l’une des périodes de l’histoire les plus corsées à aborder avec Inglourious Basterds – film cathartique par excellence où l’héroïne ira jusqu’à tuer Hitler et tous les dignitaires nazis dans un grand feu de joie – Quentin Tarantino s’était senti poussé les ailes d’un réalisateur pouvant tout se permettre, y compris revisiter la grande Histoire. Pas peu fier d’avoir réussi à revisiter l’Histoire européenne et l’époque sombre de l’occupation nazi, Tarantino s’est missionné de s’attaquer à l’Histoire américaine, et quoi de mieux pour cela que l’écrin du western. En résulte des films plus sérieux, qui s’amusent toujours avec les codes du genre, conservent des personnages stéréotypes mais s’écroulent immanquablement sur le poids de l’histoire que le réalisateur traite avec beaucoup trop de solennité. De cette nouvelle lubie naîtrons successivement Django Unchained – film sur l’esclavage, ultra-violent, où l’on fouette, tue, émascule, laisse un homme se faire dévorer vivant par des chiens– et donc ces Huit Salopards que certains considèrent comme le prolongement naturel – le précédent se déroulait en plein esclavage et guerre de sécession, tandis que le dernier se déroule quelques années après et en présente les stigmates. Pour moi, ce nouveau film montre surtout les limites du projet de Tarantino. Son cinéma ne serait-il pas, bizarrement, plus intéressant quand il est bête comme un esprit de vengeance ? Bête comme un « je te tue si tu me tues » ? Quand il manie avec une désinvolture froide et gratuite les effluves de violence. En d’autres termes, Tarantino n’est-il pas meilleur quand il ne cherche pas à jouer autre chose que l’adolescent attardé – qu’il est – et surtout pas le professeur d’histoire borderline, ou le commentateur sociologue. Le problème du Tarantino de Django Unchained et des Huit Salopards n’est pas d’avoir perdu la bouffonnerie qui le caractérise – elle est toujours là en substance – mais plutôt de se considérer comme faisant un cinéma moins bête qu’il ne l’est vraiment. En deux films, il est clair qu’une mutation s’est opérée. Les chevilles ont peut-être gonflée, la tête a peut-être pris du volume.

Cet article cherchait à répondre à la question suivante : De quoi Tarantino est-il le nom ? Mais la réponse que je formule répond d’avantage, je dois bien l’avouer, à la question suivante : De quoi Tarantino était-il le nom ? De ce point de vue là, il me semble connaître la réponse. Il était le cinéaste de la pop culture, du recyclage brillant, du dialogue, du gore burlesque, un grand bouffon joyeux, un adolescent attardé à la complaisante bêtise délivrant des films que l’on appréciait plus pour leur valeur cathartique et jubilatoire que pour leur portée politique. Mais aujourd’hui, De quoi Tarantino est-il le nom ? Sinon celui de sa bête et complaisante intelligence ? Autre chose ? Si vous avez la réponse, dégainez vos colts et visez les commentaires, cela m’intéresse.


A propos de Joris Laquittant

Sorti diplômé du département Montage de la Fémis en 2017, Joris monte et réalise des films en parallèle de son activité de Rédacteur en Chef tyrannique sur Fais pas Genre (ou inversement). A noter aussi qu'il détient le record européen du plus jeune détenteur du diplôme d'éleveur de Mogwaï (il avait cinq ans et trois jours) et qu'il a été témoin du Rayon Bleu. Ses spécialités sont le cinéma de genre populaire des années 80/90 et tout spécialement la filmographie de Joe Dante, le cinéma de genre français et les films de monstres.


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