Aurore Berger Bjursell, La cinéphile qui venait du froid


Pour cette semaine consacrée au cinéma norvégien, comme vous le savez, nous vous faisons gagner ici même un exemplaire numérique du livre 101 ans de cinéma norvégien par Aurore Berger Bjursell. L’occasion de se pencher un peu sur le travail de l’auteure, qui est avant tout une grande cinéphile, sur les raisons qui l’ont poussée à écrire ce livre et sur la place du cinéma norvégien, de genre notamment, en Norvège et en France. Une interview courte mais précise et plaisante, avec une cinéphile qui connaît son sujet sur le bout de ses doigts.

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Froid, moi ? Jamais !

Depuis combien de temps portes-tu ce projet, combien de temps t’a-t-il fallu pour l’écrire ?

Un libraire de Ciné Reflet – quand la boutique se situait rue Serpente – m’avait encouragée à écrire un livre sur le cinéma scandinave quand j’habitais Paris (donc vraisemblablement entre 1998 et 2001), mais l’idée ne me plaisait guère alors. Je n’avais pas encore fini mes études en cinéma, je n’avais pas vu assez de films, bref, cette entreprise manquait de légitimité. Une dizaine d’années et plusieurs centaines de longs-métrages plus tard, c’est grâce au succès d’estime de films norvégiens que j’ai commencé à penser sérieusement à cet hypothétique ouvrage. En août 2012, j’ai donc demandé aux internautes de répondre à un sondage posté sur cineaster.net. Une cinquantaine de cinéphiles ont répondu dont une large majorité préférant un livre abordant l’histoire du cinéma norvégien à tout autre angle d’approche. Le projet était né et nécessiterait 14 mois de recherches et de rédaction.

Pourquoi, alors que cineaster.net est le blog-référence du cinéma scandinave en général, as-tu voulu t’intéresser exclusivement au cinéma norvégien ?

La Suède et le Danemark sont les arbres cachant la forêt. On trouve des textes très complets sur les cinémas de ces deux pays, ce qui n’était pas vraiment le cas pour le cinéma norvégien. Pourtant la Norvège produit aussi des films de qualité. Il était donc naturel d’essayer de présenter ce cinéma national comme autre chose qu’un parent pauvre des illustres contrées voisines. Au lieu d’envisager le cinéma scandinave comme une unité, ce qu’appuient plusieurs ouvrages sur le cinéma scandinave ou nordique déjà publiés, je trouvais cela plus stimulant d’approfondir l’étude d’une cinématographie nationale et de proposer un livre d’histoire au sujet inédit à un lectorat de cinéphiles francophones.

Il y a donc, selon toi, quelque chose que la production norvégienne a et que les suédois, danois et finlandais n’ont pas ?

La Norvège semble plus audacieuse que ses voisins. Comme le Danemark, elle parie sur le développement technologique et affiche ses effets spéciaux dans des films d’action et d’animation – ce que la Suède ne peut pas revendiquer à la même échelle. En scrutant les listes de films produits, on a également l’impression d’une plus grande amplitude dans les genres et les thèmes abordés, même si stylistiquement les Danois sont souvent plus forts.

Est-ce que l’ambition qu’il y a derrière un tel projet, à savoir, retracer l’histoire du cinéma d’un pays, a pu parfois te décourager ou te repousser, ou est-ce qu’au contraire, cela a été un vecteur d’encouragement qui a stimulé ta volonté ?

Dans tout projet, on connaît des hauts et des bas. Dans ce cas présent, j’ai connu trois phases. D’abord il y a eu l’euphorie de me plonger dans l’histoire de ce cinéma, puis une période de doutes et de découragements en réalisant la masse de travail et les difficultés à trouver certains titres. Finalement, lectures et films m’ont aidée à achever la rédaction du livre avec détermination.

Alors que le cinéma de genre trouve difficilement une place en France (surtout lorsqu’il vient de chez nous), on se rend compte que, depuis la redécouverte et le regain d’intérêt pour le cinéma nordique, le peu de films norvégiens distribué à l’intérieur de nos frontières comprend surtout des films de genre (Cold Prey, Babycall, Troll Hunter, j’en passe et des meilleurs). Comment expliques-tu ce phénomène ?

Il existe plusieurs facteurs à ce phénomène, mais je vais n’aborder que deux d’entre eux.

Entre 1911 et 2003, seuls trois longs-métrages avec des éléments horrifiques avaient été réalisés en Norvège : Le Lac des morts (Kåre Bergstrøm, 1958), Une Porte vers l’enfer (Trygve Allister Diesen, 1997) et Villmark (Pål Øie, 2003). 2003 était la meilleure année pour le cinéma norvégien en termes de parts de marché depuis 1975. Parmi les succès honorables de l’année figurait Villmark.

Norsk Film A/S (plus grande société de production norvégienne) avait été condamnée à disparaître deux ans auparavant et les nouvelles exigences en matière de production cinématographique étaient plus strictes. Avec Villmark, puis surtout Cold Prey (Roar Uthaug, 2006), des acteurs de l’industrie cinématographique norvégienne ont compris qu’investir dans le cinéma de genre permettrait d’assurer le financement et la rentabilité de films beaucoup plus rapidement, grâce aux ventes à l’Étranger – une des forces du cinéma de genre étant, comme on le sait, la fidélité de son public quels que soient les pays producteurs. D’où cette vague de films parfois fauchés (Kill Buljo, de Tommy Wirkola, 2007), peu inspirés ou au contraire très efficaces sur la période 2006-2010. Si je fais arrêter cette chronologie en 2010, c’est parce que des films comme Dead Snow (Tommy Wirkola, 2009), Norwegian Ninja (Thomas Capellen Malling, 2010) et Troll Hunter (André Øvredal, 2010), en assumant une dimension parodique, ont fait muter l’ADN du cinéma de genre norvégien. Concernant ce dernier aspect, il faut rappeler qu’environ 60% des films produits en Norvège sont des comédies…

Est-ce que d’autres films norvégiens mériteraient une distribution en France ? Évidemment. Pionér (Erik Skjoldbjærg, 2013) dans lequel joue Stephen Lang ou Eventyrland (Arild Østin Ommundsen, 2013) avec sa bande originale composée par Thomas Dybdahl, pourraient intéresser plus d’un(e) cinéphile francophone.

Merci Aurore !

Interview menée par Valentin Maniglia


A propos de Valentin Maniglia

Amoureux du bis qui tâche, du gore qui fâche, de James Bond et des comédies musicales et romantiques. Parle 8 langues mortes. A bu le sang du Christ dans la Coupe de Feu. Idoles : Nicolas Cage, Jason Statham et Michel Delpech. Ennemis jurés : Luc Besson, Christophe Honoré et Sofia Coppola.

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