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Présenté à Cannes l’an dernier dans la compétition Un Certain Regard, le premier film de Brandon Cronenberg – fils de David Cronenberg à qui nous avions consacré un dossier sur sa filmographie complète à retrouver ici – avait réussi à glacer tout le monde sur la Croisette, créant un véritable malaise chez les spectateurs. D’emblée apparenté au cinéma du père par le sujet de son premier accouchement, on peut dès lors se demander si le fiston est parvenu à sortir son épingle du jeu et se faire un prénom. Verdict.

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La nouvelle chair

Imaginez un monde où vous pourriez vous injecter les maladies de vos stars préférés moyennant finance. Imaginez un monde où l’on pourrait acheter des steaks de Justin Bieber, Paris Hilton ou encore plus fou-fou, de Cyril Hanouna, et ce, directement chez son boucher. Imaginez un monde où les stars décédées pourraient être ressuscitées par la science en cultivant dans des machines leurs tissus cellulaires. Ce monde-là, je vous l’accorde, a tout d’un monde à la Cronenberg. Je ne vous le fais pas dire monsieur le maire, parce que ce film est bien l’œuvre d’un Cronenberg. Brandon Cronenberg. Fils de son père, il est né en 1985, alors que David Cronenberg est en pleine préparation du film qui fera sa renommée internationale : La Mouche (1986). Dès sa naissance, Brandon se retrouve lié comme personne à l’univers si particulier de son père. Après avoir fait ses premières armes au cinéma en signant une partie des effets spéciaux de eXistenZ (David Cronenberg, 1999) – alors qu’il n’a que quatorze ans ! – le jeune Brandon achève son apprentissage sur quelques courts métrages dont Broken Tulips, son court de fin d’études, dont l’intrigue  constitue déjà la base de ce qui deviendra plus tard ce premier long métrage.

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Antiviral se déroule dans un futur proche, à Toronto. Le jeune médecin Syd March travaille dans une clinique un peu spéciale qui propose un tout nouveau service à ces clients : s’injecter les maladies de leurs idoles. Prêts à tout pour être toujours plus proches de leurs stars préférées, ces fans n’hésitent pas à débourser des sommes folles pour porter au coin des lèvres le même herpès, ou partager la même grippe. Ce jour là, Syd est envoyé au chevet de la Paris Hilton du moment, la jeune et belle Hannah Geist, clouée au lit par une puissante grippe. Subjugué et sous le charme, comme envoûté, Syd ne va pas résister à s’injecter lui même la maladie de la belle sans même l’avoir analysée. Peu de temps après, il apprend la mort d’Hannah Geist des suites de sa maladie. S’en suit pour lui une véritable descente aux enfers pour tenter de trouver l’antidote de ce virus qui le tue à petit feu.

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Absolument tous les thèmes du cinéma du papa sont présents dans ce Antiviral. Pour les connaisseurs, la simple lecture du résumé précédent vous aura probablement suffi à savoir pourquoi. Tout y est : mutation du corps, relation Homme/Machine, science et médecine, la fascination pour les virus épidémiques, sans oublier la bonne grosse dose de sexualité et de gore entremêlés. Lors de sa projection à Cannes, beaucoup ont comparé ce premier essai aux premiers films de David Cronenberg tels que Frissons (1975) ou Rage (1977) : des séries B voire Z qui comportaient déjà les bases de ses préoccupations d’auteur. Il est vrai que l’on retrouve en commun cet univers si singulier, et quelques maladresses de débutant. Mais par de nombreux aspects, Antiviral rappelle plutôt l’atmosphère de Vidéodrome (1982), Crash (1996) ou eXistenZ (1999). Difficile dès lors d’éviter la comparaison. L’affiliation est naturelle, assumée, mais largement envahissante. Durant tout le film, tout fin connaisseur de David Cronenberg ne pourra pas s’empêcher de tiquer et de penser : « Ah merde, ce scénario-là, dix ans plus tôt, dans les mains du papa, aurait été un pur chef d’œuvre ».

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On admettra néanmoins que le fiston a su s’éloigner du giron paternel d’un point de vue purement esthétique. Le film arbore dans un premier temps un look de papier glacé façon Cosmopolitan, trempé dans un vernis Photoshop. En résulte une image assez déconcertante, artificielle, collant parfaitement avec l’image très froide que le réalisateur souhaite donner de cette « industrie de la star » et de ses méthodes. Car s’il ne renonce pas à l’héritage paternel – qu’il assume plus que de mesure – on ne peut pas nier non plus que Brandon ait livré un film infiniment personnel, qui traduit bien son analyse sur le monde actuel et sa propre génération. Dénonciation d’un star-system vampirisant l’ensemble de la société pour lui imposer son idéal consumériste, ou constituant un univers peuplé de filles façonnées sous Photoshop, Antiviral parle de ce même monde où l’on vend aux enchères sur eBay le test de grossesse ou le chewing-gum usagé de Britney Spears. Cette fascination presque morbide des fans envers leurs stars, fonctionne éminemment sur un système d’offre et demande et c’est précisément ce qui intéresse Brandon Cronenberg. La fascination du fasciné, et l’emprise vampirique de la star sur ses fascinés. Il signe donc avec Antiviral un petit frère légèrement atrophié – sans être trop raté non plus – de Vidéodrome (1983), chef-d’œuvre absolu du papa, qui traitait déjà du rapport de la société avec l’image véhiculée par les médias, et l’emprise presque charnelle que pouvait avoir une image animée sur un être. Les starlettes d’Antiviral ne sont rien d’autre que des images animées, des figures en mouvement derrière les écrans de télévision, ou bien figées sur le papier glacé des magazines. Des starlettes dont les fans veulent connaître absolument tout, jusqu’au goût de leur chair qu’ils vont acheter au kilo chez le boucher du coin.

C’est précisément au moment ou le père semble avoir fait le tour de ses obsessions de jadis – allant davantage sur le terrain de la psychanalyse depuis plusieurs films – que le fiston arrive pour prendre le flambeau. Le passage de relais était-il programmé ? De l’aveu de David Cronenberg lui même, il n’est pas intervenu un instant sur le film de son fils : « Je n’ai fait que donner mon sperme il y a de cela vingt-sept ans », disait-il avec humour à Cannes. Si Brandon Cronenberg souhaitait tuer le père, c’est évident que c’est raté, il est toujours là, et bien vivant. S’il souhaitait au contraire, affirmer son affiliation, assumer le poids de l’héritage, le poids de ce nom, et rendre un vibrant hommage à l’œuvre gigantesque de son géniteur, alors c’est une grande réussite. J’en suis ressorti encore plus convaincu de l’aura indéboulonnable du padre dans mon estime, tout en étant forcément curieux de suivre l’évolution de la carrière de son rejeton. Il n’y a qu’une chose à dire : longue vie à la nouvelle chair.


A propos de Joris Laquittant

Sorti diplômé du département Montage de la Fémis en 2017, Joris monte et réalise des films en parallèle de son activité de Rédacteur en Chef tyrannique sur Fais pas Genre (ou inversement). A noter aussi qu'il détient le record européen du plus jeune détenteur du diplôme d'éleveur de Mogwaï (il avait cinq ans et trois jours) et qu'il a été témoin du Rayon Bleu. Ses spécialités sont le cinéma de genre populaire des années 80/90 et tout spécialement la filmographie de Joe Dante, le cinéma de genre français et les films de monstres.


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