Pendant que le giallo naissait en Italie, son ancêtre germanique, le krimi, jouissait déjà d’une grande popularité. Le tueur frappe trois fois (Massimo Dallamano, 1968), édité par Rimini fait s’entrechoquer les deux genres dans ce polar transalpin se déroulant en Allemagne.

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Triangle amoureux

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Le romancier britannique Edgar Wallace, auteur de nombreux polars dits « de gare », écrits entre le début du 20e siècle et sa mort en 1932, est très populaire dans l’Allemagne d’après-guerre, avide de divertissements. C’est donc tout naturellement dans ce pays que les récits policiers de l’auteur sont majoritairement portés au grand écran. Aussi manichéens que les livres dont ils sont tirés, les krimis connaissent pourtant un énorme succès. Dans les années soixante principalement, des dizaines d’adaptations sont réalisées par divers metteurs en scène, dont Alfred Vohrer et, dans une moindre mesure, Harald Reinl, deux prolifiques artisans du cinéma populaire de cette époque. La recette est assez simple : un mystérieux tueur – dont on ne découvre l’identité qu’à la fin – des victimes souvent féminines assassinées de manière très diverses, des fausses pistes, une dose de macabre contrebalancée par un peu d’humour et des personnages très caricaturaux. Si le giallo a ses propres codes esthétiques et qu’il est souvent plus nuancé, notamment en ce qui concerne la psychologie des personnages, il reste tout autant stylisé et possède donc un certain nombre de points communs avec son prédécesseur allemand, à commencer par les caractéristiques du meurtrier – il est anonyme, ganté, son visage est dissimulé – et il élabore soigneusement la manière dont il va tuer ses victimes. Les deux genres sont également des whodunit , à savoir des films à énigmes où le spectateur, est invité à se forger sa propre opinion sur l’identité de l’assassin, tout en étant voyeur des atrocités qu’il commet. Dans Le tueur frappe trois fois, ce sont des informateurs de la police qui sont décimés dans les rue de Hambourg. L’inspecteur Bulon (John Mills) mène l’enquête, sous la pression constante de son supérieur, tout en gérant ses problèmes de couple. Celui-ci bat largement de l’aile : Lisa, sa ravissante et jeune épouse (Luciana Paluzzi, l’une des « James Bond girls » d’Opération Tonnerre de Terence Young, 1965) est l’archétype de la femme fatale et se montre à la fois superficielle, vénale et volage, jouant avec les nerfs d’un mari nettement plus âgé et rongé par une jalousie maladive.
Mais ce qui distingue le film d’un polar générique, ce ne sont pas tant les caractéristiques qu’il entretient à la fois avec le giallo et le krimi que les libertés qu’il prend avec leurs codes respectifs. En effet, contre toute attente, le tueur est rapidement connu et les investigations semblent ensuite passer petit à petit au second plan, au profit d’une relation triangulaire et toxique entre le policier, sa femme et son amant. A l’évidence, ce qui intéresse Dallamano, ce ne sont pas vraiment les rouages d’une enquête qui resserre peu à peu l’étau autour du criminel, mais bien davantage les motivations qui poussent Bulon, tourmenté en permanence par les absences de Lisa et les soupçons qu’il nourrit à son égard, à se déplacer lui-même du mauvais côté de la loi. Le réalisateur utilise une esthétique typiquement giallo comme catalyseur de la tension. Ainsi, la musique rythmée, hypnotique, répétitive de Giovanni Fusco accentue le caractère fiévreux et obsessionnel de la jalousie qui tiraille l’inspecteur et le pousse à commanditer le meurtre de son épouse. De même, Dallamano fait usage d’éléments chromatiques ; tout ce qui attise la suspicion de Bulon est matérialisé par des couleurs chaudes : les tulipes jaunes, la chevelure flamboyante de Lisa, la Porsche rouge… Quant à la morale qu’on peut dégager de l’œuvre, elle est beaucoup plus ambiguë que dans les krimis, où la justice triomphe toujours plus ou moins. Tous les protagonistes subissent ici un châtiment à la hauteur de leurs actes, y compris Lisa qui perd à la fois son amant et son mari. Seul le trafiquant de drogue sur qui pèse l’enquête n’est pas inquiété ! Selon Stéphane Lacombe qui présente le réalisateur et ses films, ainsi que le contexte cinématographique italien dans lequel est sorti son présent long-métrage, ce questionnement vis-à-vis des institutions et des garants de la moralité fait partie des thèmes récurrents de Dallamano. Le tueur frappe trois fois, que Rimini propose en haute définition, est donc une porte d’entrée toute trouvée pour redécouvrir la filmographie de ce metteur en scène à part, décédé prématurément en 1976, à qui l’on doit notamment La Vénus en fourrure (1969) adapté du roman de Leopold von Sacher-Masoch et un giallo de référence, Mais qu’avez vous fait à Solange ? (1972).



