Dans l’univers cinématographique des kaiju, les céphalopodes géants sont nettement moins représentés que les monstres vertébrés tels que King Kong et Godzilla – hormis peut-être dans les productions de série Z comme celles dont nous abreuve The Asylum. Le réalisateur russe Nikolay Lebedev s’est emparé de ce créneau laissé vacant pour produire Kraken, l’œil des abysses (2025), distribué aujourd’hui en DVD et Blu-ray par Condor.

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Vide abyssal
Popularisé par le roman de Jules Verne, le Kraken a alimenté toutes sortes de fantasmes et le cinéma s’en est tout naturellement emparé. Dès l’aube du Septième Art, on a ainsi pu voir à l’œuvre des calmars géants sur grand écran, laissant derrière eux quelques grands moments – qui peut oublier le combat mémorable contre le monstre marin dans 20000 lieues sous les mers (Richard Fleischer, 1954) produit par Disney ? Si It came from beneath the sea (Robert Gordon, 1955) bénéficie l’année suivante du savoir-faire de Ray Harryhausen malgré son petit budget, les apparitions ultérieures de la créature sont en général moins glorieuses. Honorables, comme le téléfilm La bête (Jeff Bleckner, 1996), amusantes – Un cri dans l’océan (Stephen Sommers, 1998), Tentacules (Ovidio G. Assonitis, 1977) – ou totalement absurdes et visuellement éprouvantes (Mega Shark vs. Giant Octopus, Jack Perez, 2009), elles n’ont pas réussi à convaincre les spectateurs, y compris les plus indulgents d’entre eux. Le Kraken de Lebedev, qui n’a pas connu de sortie en salle chez nous, tente de conjuguer la menace venue des abysses avec le suspense d’un film d’action. Deux géologues en mission en Arctique larguent des mines dans les profondeurs pour les faire exploser (on ne saura jamais pourquoi…) tandis qu’un submersible russe patrouille dans les mêmes eaux. L’engin repère un immense objet en approche et se trouve pris dans de gigantesques remous, tandis qu’au-dessus, la banquise se soulève et détruit le camp de base des chercheurs. Le lendemain, les deux survivants mettent la main sur la bouée de détresse du sous-marin. Une mission militaire est chargée de retrouver l’appareil disparu, qui contenait une arme secrète – qui sera au final bien pratique pour… devinez quoi ?

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On peut penser qu’un réalisateur russe serait tenté de ne pas employer les ficelles habituelles des grosses machines hollywoodiennes, mais c’est pourtant ce que fait Lebedev avec méticulosité. La quasi totalité des clichés et des procédés scénaristiques usés jusqu’à la corde sont ici utilisés. Outre l’histoire elle-même qui fleure déjà bon le film d’action lambda de type « il faut absolument retrouver ce truc avant qu’il ne tombe entre de mauvaises mains », les personnages sont tous, peu ou prou, des archétypes. Issu d’une famille de marins, le commandant Viktor Voronine de l’équipe de secours est le frère cadet de celui qui dirigeait le sous-marin disparu, et ils vivent bien entendu une relation conflictuelle, tout en souffrant de l’absence du père, dont les objets-fétiches – une montre et un exemplaire de 20000 lieues sous les mers entretiennent le souvenir glorieux. Ajoutons à cela un contre-amiral rancunier qui met sans cesse des bâtons dans les roues du jeune Voronine et un embryon de romance plaqué artificiellement sur l’histoire (la géologue tout d’abord méfiante cède petit à petit au charme du commandant, comme il se doit). Tout ceci est bien sûr très viril – mais peut-il en être autrement quand les rôles féminins se limitent à une mère dévouée et une potiche parachutée ici pour donner un vague relief à la platitude de l’intrigue ? Enfin, on passera poliment sur les moments « psychologiques » de confidences sur fond de violons (c’est vrai, quoi, même les vrais bonhommes ont leurs fêlures !), les flashbacks de l’enfance, le « attrape ma main ! » utilisé ad nauseam dans tellement de films du genre, le compte à rebours lorsque l’arme secrète s’autodétruit, les deux frères réconciliés qui surgissent des eaux alors que « tout le monde » les croyait mort, et plus généralement l’exacerbation des « nobles valeurs » de courage, de pardon, d’entraide, avec lesquelles on ne peut être qu’en adéquation, si on ne regarde pas de trop près ce qui les sous-tend.
Et le Kraken dans tout ça ? Outre le fait qu’il n’a demandé à personne de le réveiller et que tout un chacun semble satisfait de son élimination, on ne le voit finalement jamais dans son intégralité, et le plus souvent dans l’obscurité de la nuit ou des fonds abyssaux. Sa réalisation en images de synthèse reste toutefois honnête et crédible, en regard du budget, bien plus que les décors et l’animation des sous-marins. Les scènes d’action, finalement peu nombreuses (le prologue, la destruction d’une station de forage offshore, la course contre la montre pour sauver le sous-marin naufragé) ne suffisent pas à masquer l’apathie de l’ensemble et laissent le temps de s’attarder sur l’incohérence de certaines situations. N’est pas Michael Bay ou Roland Emmerich qui veut, tant ces réalisateurs hollywoodiens de blockbusters à grand spectacle noient souvent la vacuité des scénarios sous des tonnes d’effets spéciaux grandioses, à coup de centaines de millions de dollars et de patriotisme de bazar. Si ce dernier est bien présent dans le long métrage, il manque quelques brouettes de roubles pour faire passer la pilule.



