[Lecture] Un genre à soi


On ne présente plus Playlist Society (et pourtant faisons le tout de même) : une maison d’édition française qui explore le cinéma – pas seulement de genre – sous toutes ses coutures. Des essais sur des cinéastes, des analyses détaillées d’un phénomène au cinéma, des dissections de saga et des entretiens sur le temps long, comme ce dernier ouvrage collectif : Un genre à soi.

Plan rapproché-épaule sur Garance Marillier, saignant du nez, dans le film Grave cité dans Un genre à soi.

© « Grave » (2017) de Julia Ducournau Tous droits réservés

Conversation(s) Secrète(s)

Un Genre à Soi regroupe des entretiens réalisés par deux critiques de cinéma, Axel Cadieux (rédacteur en chef de SoFilm) et Quentin Mével (auteur de plusieurs livres d’entretiens chez Playlist Society). Ces derniers partent à la rencontre de ceux qui font le nouveau cinéma de genre français, qu’ils soient maquilleurs, réalisateurs, producteurs ou directeurs de la photographie, pour des films comme The Substance (Coralie Fargeat, 2024), Vermines (Sébastien Vaniček, 2023), Teddy (Ludovic et Zoran Boukherma, 2020) ou Vincent doit Mourir (Stéphan Castang, 2023). Le tout commence avec une introduction écrite par Judith Beauvallet (critique à Écran Large) qui revient sur l’histoire du cinéma de genre en France, en expliquant deux points particulièrement importants. Premièrement, le fait que ces films sont présents depuis la création même du cinéma, avec des créatures fantastiques (fées, fantômes et diables) dans les films de Georges Méliès et de Alice Guy.  Une tradition qui perdure ensuite avec Jean Epstein, Louis Feuillade, Marcel Carné et bien d’autres. Deuxièmement, ce prologue entend donc expliquer pourquoi le genre est-il devenu marginal, en lançant plusieurs pistes de réflexions : une préférence des studios pour la comédie (avec l’exemple de Fantômas qui passe de figure horrifique à comique avec Louis de Funès) ou encore la plus grande force de frappe économique des productions horrifiques américaines (qui attire donc un grand nombre de cinéastes francophones). Cette synthèse de quelques pages ne permet pas d’embrasser totalement le sujet mais elle pose tout de même quelques questions importantes sur l’avenir de ces films en France, en insistant sur le lien primordial entre les moyens de financement et le cinéma de genre. Pour conclure son introduction, la critique recense des succès récents et français en insistant sur le nombre de financements publics, les succès au box-office et les prix gagnés pendant des cérémonies.

Gros plan sur une jeune femme allumant un briquet, anxieuse, près d'une toile d'araignée dans le film Vermines de Sébastien Vaniček.

© « Vermines » (2023) de Sébastien Vaniček Tous droits réservés

En quantifiant ce renouveau du cinéma de genre avec les mêmes méthodes que pour n’importe quel autre, Judith Beauvallet contribue à faire de ces films – marginaux et radicaux – un sujet central, au même titre que les autres genres cinématographiques. Les exemples choisis avec soin mettent également en avant un autre genre, féminin, qui s’émancipe grâce au cinéma. Les têtes d’affiches en sont Julia Ducournau et Coralie Fargeat, une situation que le livre résume parfaitement grâce à une double question : « Est-ce les femmes qui s’émancipent par le genre, ou le genre qui est enfin reconnu grâce aux femmes ? Un peu des deux sans doute, et c’est tant mieux. » Une pensée qui confirme la grande force d’un cinéma de genre français qui ne perd pas sa charge politique, même en devenant populaire et reconnu par les institutions traditionnelles.

Les entretiens qui suivent cette introduction sont passionnants car ils vont dans le concret, avec des éléments précis, et évitent l’écueil possible des phrases banales et des généralités dites pendant les tournées promotionnelles. Cassandre Warnauts, productrice de Julia Ducournau, évoque avec précision les difficultés de tournage rencontrées pendant Grave, notamment sur le choix du décor, l’université de Liège. De la même manière, elle explique comment se construit le financement, un sujet rarement abordé en détails dans des entretiens (sauf en ces lieux, un peu de chauvinisme ne fait pas de mal) lorsque les films sont au cœur de l’actualité. Le temps passé permet donc de revenir sur ces derniers pour les voir sous un autre angle, économique, avec des chiffres précis, les raisons de financement de certains projets mais aussi les raisons de non-obtention de Couverture du livre Un genre à soi édité par Playlist Society.subventions. Les frères Boukherma, réalisateurs de Teddy et L’Année du requin, expliquent que le premier n’a pas reçu l’avance sur recettes du CNC car il faisait trop « film de genre », et qu’il n’a pas reçu l’aide de la commission « film de genre » du CNC car il ne faisait pas assez … «film de genre».

Axel Cadieux et Quentin Mével osent demander très concrètement comment sont fabriqués les longs-métrages, et aller chercher précisément les références qu’ils semblent voir dans les œuvres. Pour les frères Boukherma, c’est Stephen King – décidément omniprésent dès qu’on évoque les mots « cinéma de genre » – qui revient à plusieurs reprises. Les deux cinéastes évoquent la reprise de la séquence du bal de Carrie (Brian de Palma, 1976) en prenant le temps d’expliquer leur affection pour le film et comment ils ont transposé la scène dans Teddy. C’est encore une fois le temps long qui permet la grande réussite des entretiens, puisqu’en réalisant de vastes entretiens – loin des press junkets de quinze minutes – les réalisateurs ont le temps de se livrer en détails et d’éviter les phrases rapides qui simplifient parfois le propos d’un film. Enfin, en se plaçant dans un espace temporel précis, celui de l’après période de promotion, les deux critiques peuvent également mettre en avant des voix que l’on entend moins, ou en tout cas plus faiblement. Le même nombre de pages est consacré à des metteurs en scène qu’à des créateurs de prothèses ou de story board, ce qui met en avant un aspect collectif du cinéma, à l’opposé de la traditionnelle politique des auteurs. Et c’est sans doute ce qui rend ce recueil d’entretiens si charmant : sa capacité à rendre compte d’une réalité concrète, à l’opposé des fantasmes que renvoient la communication autour d’un film et des figures messianiques que sont les réalisateurs selon ce même modèle.


A propos de Enzo Durand

Grand lecteur de Stephen King, Enzo s'attèle à disséquer les nombreuses adaptations du maître de l'horreur, de Brian De Palma à Mike Flannagan, en passant par Tobe Hooper et Franck Darabont. Ce qui le passionne le plus, c'est de se plonger au cœur des œuvres les plus méconnues du grand public, que ce soit des adaptations de Carrie en comédie musicale ou des remakes indiens non officiels.

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