Ils nous avait déjà donné un riche entretien pour la sortie de leur premier long-métrage Stéphane (2023) qui avait subjugué la rédaction par son audace, son étrangeté et sa manière de croquer goulûment dans le cake du malaise. Depuis, nous attendions impatiemment de les retrouver sur d’autres projets au grand Royaume de la Malaisie. Et justement, le duo Lucas Pastor et Timothée Hochet vient de sortir une série d’anthologie ovniesque estampillée Canal+, Lost Media (2026), qui explore avec inventivité et malice les codes de l’analog horror et du found footage qui hante internet depuis quelques années. A cette occasion, ils ont accepté de revenir discuter avec nous de cet étrange projet.

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Retour en Malaisie
Dans un premier temps, pouvez-vous nous parler de la jeunesse de la série?
Lucas Pastor : On avait tous les deux des petites idées de sketchs qu’on aurait voulu tourner mais pour lesquels on n’avait pas encore trouvé le format adéquat. Puis, on en a parlé avec un producteur qui s’est montré très intéressé par nos idées et le concept, mais il voulait plutôt en faire une série. Donc on a essayé de trouver d’autres histoires à raconter pour développer ça sur un format sériel, parce qu’on voyait bien qu’on pouvait décliner ce concept qui nous faisait rire à partir du genre du found footage pour après le détourner vers un truc un peu cauchemardesque. De cette opportunité d’en faire donc davantage, on a eu de suite envie d’en écrire plusieurs autres.

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Quand vous utilisez le terme de sketch, est ce que c’est parce que votre intention de base se logeait plutôt du côté du genre de l’humour ou est ce que d’emblée la dimension plus étrange et fantastique s’est imposée ?
Lucas Pastor : J’ai dit sketch parce que c’était des petites histoires. En fait, il y a toujours un peu d’humour dans ce qu’on fait, c’est un humour de malaise à la lisière de l’humour noir. Mais en général ce genre d’humour se marie bien avec le fantastique.
Timothée Hochet : Oui, c’est ça. On est très inspiré par ce qui peut se faire sur internet. Je pense notamment aux Infomercials produits et diffusés par Adult Swim qu’on adore et qui nous ont beaucoup servi de références. Il s’agit d’une série d’anthologie avec plusieurs épisodes qui parodient des programmes télévisuels avec ce ton un peu glauque. Comme le disait Lucas, tous nos projets ont ce ton-là un peu malaisant, qui vire même vers l’angoisse, c’est drôle mais en même temps ça cherche à mettre mal à l’aise. C’était d’ailleurs déjà le cas dans Stéphane (2023), notre premier long-métrage.
Après l’admirable série Calls (2017-2020) que tu as signé Timothée, déjà basé sur des faux enregistrements retrouvés, puis bien sûr Stéphane (2023) dont vous venez de parler, vous réexplorez à nouveau le genre du found-footage. C’est amusant parce que c’est un genre qu’on associe souvent au cinéma américain alors que c’est aussi une tradition française.
T.H : Oui totalement je pense que tu fais référence aux fameux Documents Interdits (Jean Teddy Filippe, 1989). On en a bien sûr discuté car cela nous intéressait, cette façon de jouer finement sur la frontière entre la fiction et le réel. C’est hyper intéressant d’analyser la manière avec laquelle il parvient à générer le doute, même quand on sait que c’est faux. Et puis, c’est aussi ce que permet le registre de nos histoires : on ne parle pas seulement de « mystères humains », on aborde clairement le domaine du paranormal, de l’au-delà, de l’étrange. Ce sont des zones grises, de croyances ou non-croyances, on peut vachement s’amuser avec ça.
On pense aussi au format anthologique qui est un genre en soit.
T.H : Oui. Je pense par exemple à Inside N°9 (Steve Pemberton & Reece Shearsmith, 2014-2026) une série anglaise à l’humour très noir qui a aussi ce format d’anthologie, même si pour le coup, ce n’est pas du found-footage. Ce que j’aime beaucoup dans ce format de série anthologie c’est que cela permet de tester plein de trucs différents, on est pas enfermé dans un genre, dans un univers, on peut vraiment s’offrir des parenthèses ou des exercices de style. L’autre avantage c’est que les épisodes se regardent facilement, ils peuvent même se regarder indépendamment les uns des autres. Je sais qu’à titre personnel ce sont les séries que je regarde le plus parce que je ne me sens pas obligé d’y consacrer de nombreuses heures. J’ai du mal à trouver le temps de rattraper des séries cultes au format plus classique parce que j’ai l’impression de m’engouffrer dans une faille spatio-temporelle. Je parie même que le format de la série anthologique va revenir fortement à la mode parce que justement notre capital temps s’amoindrit de plus en plus. Il y a tellement de choses à voir que cela influe sur nos décisions : se lancer dans une série classique c’est devenu un projet !

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Bien que votre série puisse être qualifié d’anthologie, elle a néanmoins un fil rouge qui lie tous les épisodes. Est-ce que c’est quelque chose qui vous a été imposé ou bien c’était à la base même du projet ?
L.P : Cela nous a été demandé. A la base on voulait vraiment que chaque épisode soit en fait la vidéo found-footage brute et basta. Un truc un peu radical. Mais après, c’est suite aux discussions avec Canal+ qu’on a dû réfléchir à ajouter ce fil rouge. C’est d’ailleurs basé sur une histoire qu’on voulait raconter indépendamment et qu’on a finalement utilisé comme intro et fil rouge de l’ensemble de la série.
T.H : On a été convaincu par Canal+ qu’il fallait que la série ne s’adresse pas qu’aux initiés du genre et qu’on devait peut-être habilement tendre la main aux curieux. Il ne s’agissait pas de renier le projet mais plutôt de le repenser dans une sorte d’entre-deux pour que la radicalité qu’on voulait défendre soit quand même reçue. Et puis c’est assez logique, les plateformes comme Canal+ réfléchissent aussi en fonction de leurs abonnés et de la façon dont les contenus sont vus. Il fallait quand même prendre en compte le besoin de générer l’envie des spectateurs de continuer à regarder l’épisode suivant etc. Le fil rouge aidait vachement à ça aussi. Ce que l’on trouve pas mal là dedans, c’est que ça joue aussi d’un trouble supplémentaire, parce que ça a la forme d’une anthologie, mais le fait que tout paraisse ainsi relié rajoute une couche de bizarre, c’est comme un mystère en plus.
Au fil du visionnage de la série, il y a un autre biais de lecture qui s’impose aux spectateurs : votre discours et votre réflexion sur l’IA et sur le caractère étrange de ce que l’IA peut simuler. Cela rend aussi cette série profondément actuelle. Comment cette thématique est venue infuser la fabrication de Lost Media ?
L.P : C’est un thème qui est arrivé en cours d’écriture. A la base on était vraiment sur nos histoires, nos huit épisodes et c’est justement quand on a dû réfléchir à trouver un liant narratif que cette thématique de l’IA nous a semblé intéressante à explorer.
T.H : Quand il y a eu l’idée que c’était en fait des simulations d’IA utilisées dans des thérapies, ça prenait sens en fait puisqu’on voulait faire à la base des courts-métrages qui se transforment un peu en cauchemar. On est au tout début de l’IA et même si elle évolue vite , c’est vrai qu’elle génère beaucoup de monstruosités. On se rappelle tous de cette vidéo terrifiante de Will Smith mangeant ses spaghettis ! (rires) En ce qui nous concerne, notre IA fictive serait plutôt une version plus avancée, dans le sens où il n’y a pas d’images de gens avec six doigts par exemple… Mais ce qu’on a voulu reproduire c’est plutôt l’étrangeté qui s’en dégage, le malaise que ça peut générer.

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Quel rapport entretenez vous justement avec l’IA d’un point de vue créatif ? Au regard de ce que vous souhaitez raconter à son propos, est-ce que vous avez été tenté d’en utiliser et de l’expérimenter à des fins formelles ?
L.P : Pour tout ce qui est visuel, non, on a jamais utilisé d »IA générative. Ni pour l’écriture d’ailleurs.
T.H : Personnellement, je pense que l’IA est un outil qui fait naturellement peur parce qu’il bouleverse un peu nos habitudes mais je vois ça comme une révolution sensiblement équivalente à ce que Google a pu être à son époque. C’est un super outil pour se documenter, faire des recherches, à condition de croiser ses sources bien sûr. Après oui, sur l’aspect purement créatif, sur les images et les vidéos notamment, il y a énormément de choses qui sont très problématiques avec l’IA. En fait, à ce stade, sa fonction est tellement ample que ça touche quasiment tous les domaines. C’est ce qui rend compliqué de se faire un avis parce que je pense que l’on a pas encore légiféré aussi sur son utilisation et les limites qu’on lui impose. Ce qui est sûr, c’est que c’est une révolution et qu’il va falloir l’appréhender.
L.P : Je vois pour l’instant toujours l’IA comme quelqu’un qui ne va jamais te dire qu’il ne sait pas des trucs, donc moi à ce stade… ça m’angoisse un peu ! (rires) Pour l’instant sa grande limite c’est qu’il peut te balancer des informations totalement fausses ou inventées et que si tu n’as pas la présence d’esprit de croiser tes sources et de prolonger ta réflexion, tu peux prendre pour acquis une information erronée. A titre personnel, j’essaye de limiter vraiment au maximum mon utilisation de l’IA, parce que j’ai l’impression que cela m’enlève un des mes grands plaisir qu’est de faire des recherches.
La notion de Lost Media est un sous genre à part entière de l’horreur notamment sur le web, c’est en soit quelque chose d’assez niche. Est ce que cela a été un défi que de parvenir à transposer ce concept et ses codes dans une série grand public ?
T.H : Ça va en effet dans la même réflexion que ce fil rouge et c’est un peu une discussion qu’on a eu avec Canal. C’est à dire qu’on a envie que la série parle aux personnes qui s’y connaissent mais aussi qu’elle puisse introduire des personnes qui n’ont aucune idée de ce que c’est. Pour nous un Lost Media c’est avant tout une esthétique et une inspiration dans le mood et dans le visuel, dans le son même. On n’est pas sur des Lost Media à proprement parler puisqu’ils sont retrouvés, mais avec ce titre, on a fait une série qui s’inspire de cette culture là et en même temps c’était aussi l’occasion d’attirer l’attention de novices dans ce domaine.
Bientôt va sortir en salle le film d’horreur Backrooms (Kane Parons, 2026) qui reprend aussi les codes de cette culture. Pensez-vous que la future nouvelle vague de l’horreur va surtout venir de sujets qui sont plutôt issues de cette culture web qui devient de plus en plus populaire ?
T.H : Oui, mais c’est déjà une vague qui déferle aux Etats-Unis. Bien sûr, il y a ce film Backrooms produit par A24, mais je pense aussi à Shelby Oaks (Chris Stuckmann, 2024) qui reprend totalement les codes de ce qu’on appelle maintenant l’analog horror ou horreur analogique. Je pense aussi à Hokum (Damian McCarthy, 2026) qui sort bientôt, dont l’affiche et la bande-annonce évoquent énormément l’analog horror et les creepypasta (légende urbaine souvent terrifiante diffusée sur le web notamment par le biais vidéo, ndr). Après, pour ce qui est du cinéma français… c’est une autre affaire. Le cinéma de genre en France est déjà suffisamment sous-représenté, j’ai du mal à croire qu’on parvienne à produire un sous-genre aussi niche.
L.P : Mais en même temps on voit bien à travers le succès d’un youtubeur comme Feldup – qui est français et complètement dans cet univers là – qu’il y a quand même un public en France pour ce genre d’histoire et de codes.

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A ce propos, Feldup apparaît dans votre série dont l’épisode 5 reprend d’ailleurs de manière parfaite le style d’écriture d’une vidéo Youtube. Est ce qu’il a participé à l’écriture de cet épisode ?
T.H : Non, il a suivi un texte que l’on avait écrit. On s’était inspiré pour cela de ses vidéos et de la façon dont elles étaient écrites et construites. Après on avait un format de 13 minutes, assez différent du sien puisqu’il fait parfois des vidéos de 4h ! (rires) Mais pour tout vous dire, cet épisode n’a pas été une évidence tout de suite. On l’a beaucoup cherché en montage, on a expérimenté différentes formes, différentes narrations. On avait cette idée d’avoir un narrateur comme sur plein de chaînes Youtube, On a notamment essayé un style proche de la chaîne Trash, avec une voix off et des petits personnages animés, mais ça ne fonctionnait pas. On était déjà en contact avec Feldup, il connaissait le projet et on lui avait demandé de composer la musique du générique, donc naturellement on a fini par lui demander d’essayer un truc. Et puis, c’est son savoir-faire, la magie de sa voix et bien sûr son talent qui ont fait que ça a immédiatement fonctionné.
Le succès populaire de la chaîne youtube de Feldup vous a t’il servi à convaincre les partenaires financiers qu’il existait bel et bien un public pour ce type de récit ?
L.P : Oui et d’ailleurs nous on est fans du travail de Feldup depuis des années. Bien sûr les Infomercials ont été notre source d’influence principale mais c’est via Feldup et sa chaîne qu’on a pu découvrir cette culture de l’analog horror etc… On en a effectivement discuté avec les équipes de Canal et ils se rendaient bien compte qu’il y avait un vrai phénomène culturel autour de ce genre.
Ces genres très communautaires aiment aussi cultiver leur marge et peuvent craindre d’être pervertis au contact des studios et du mainstream. Est-ce une question que vous vous êtes posées ?
T.H : Oui, parce qu’on a envie d’être assez fidèles à cette esthétique, à ce genre et à tout cet univers. Nous avons eu une conversation constante et franche avec Canal pour éviter d’aller au plus classique, pour ne pas se réfugier dans des codes qu’on connaissait déjà. Après c’est comme souvent tout l’art du compromis, il a fallu qu’on fasse des pas vers eux et eux des pas vers nous mais cela s’est fait en toute intelligence et avec beaucoup de respect. Nous savions aussi que le format d’anthologie était par essence un genre qui divise. Vous avez des gens qui vont adorer un épisode et moins en aimer un autre et chacun peut avoir des préférences différentes. On avait tout ça en tête, y compris les contraintes dont on a déjà parlé. C’est le jeu. Canal+ nous donnait la possibilité d’être diffusé sur leur plateforme et finançait en grande partie le projet, il était nécessaire de les écouter, de tenir compte de leurs retours. C’est normal. C’est un jeu d’équilibriste mais je crois qu’on a réussi à ne pas trop contrevenir à notre vision d’origine.
L.P : C’est ça, on avait un projet initial sur lequel s’est ensuite greffé des contraintes, mais on l’a vraiment fait, je pense, de bout en bout avec le cœur.

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Justement en parlant de cœur il y a un deuxième fil rouge dans la série, c’est celui de l’enfance et de la parentalité, avec parfois des traumas qui se répètent de génération en génération.
L.P : Pour le coup, même si cette thématique était là quasiment dès le début – puisque ça n’a pas été réorienté vers ça en cours d’écriture – personnellement je n’ai rien conscientisé de tout ça. Effectivement, il s’avère qu’il y a beaucoup de rappels à la famille, en tant que vaste sujet et ce dans tous les épisodes mais moi j’ai mis beaucoup de temps à le conscientiser ! (rires)
T.H : C’est vrai ! C’est pareil pour moi. Après, je pense que lorsqu’on parle de santé mentale et de traumatisme au sens large, on va forcément parler assez régulièrement de l’héritage des parents. On sait qu’en psychanalyse, quand on cherche à éluder les sources d’un problèmes, on creuse du côté de l’enfance par exemple. Notre série abordant le sujet de la santé mentale, elle parle fatalement du concept de transmission générationnelle, des souvenirs, des traumas, de toutes ces choses là.
Lucas, tu as sorti il y’a peu une vidéo de plus de trois heures sur les différents types de profs, et je voulais savoir si l’exploration des Lost Media était aussi pour toi une manière de prolonger cette recherche autour d’un humour que je qualifierai de plus expérimental ?
L.P : En réalité on a fait Lost Media avant cette vidéo sur les profs. Donc en fait c’était un prolongement dans le sens où c’était une forme de parenthèse que je m’autorisais, un « à côté » durant la post-production de Lost Media. J’ai donc fait ça en parallèle, en m’autorisant un espace de liberté entièrement dédié à la comédie pure sur un registre ou, quasiment, un plan est égal à une blague ! C’était un bonheur ! Je dirais que c’est donc plutôt l’inverse, j’ai fait ça dans mon coin et en contrepoint à Lost Media où l’espace de production nous imposait assez logiquement des contraintes, même si nous n’avons pas manqué d’expérimenter plein de choses aussi sur Lost Media, tu l’as compris.
Savez vous déjà quel sera l’avenir de Lost Media ? Une seconde saison est-elle en réflexion ou même une adaptation à l’étranger comme ce fut le cas pour Calls ?
L.P : Concernant Lost Media, on a quelques pistes en tête pour prolonger cette aventure, mais je pense qu’on a surtout tous les deux envie de faire d’abord autre chose, d’explorer d’autres histoires. La post-production de Lost Media nous a pris beaucoup de temps, beaucoup de cerveau et d’énergie. Donc, assez logiquement, pour se ressourcer on a envie de faire de nouvelles choses. On a plein de projets dans nos tiroirs, dans le genre de l’horreur, dans la comédie pure… Mais comme d’habitude, on développe plein de choses mais on ne sait pas forcément quel projet se concrétisera en premier.
T.H : Oui c’est ça, on ne ferme pas du tout la porte à une saison 2 de Lost Media. Ca reste une série dont on est super fiers et sur laquelle on s’est beaucoup amusé. Quoi qu’il en soit, pour tous les projets qu’on développe, on garde comme vecteur l’envie de s’amuser avec les codes, de cultiver l’étrange. Nos projets ne sont jamais « classiques » donc c’est toujours plus compliquer à vendre et à faire financer. On a aussi parmi ces projets des trucs assez ambitieux, mais pour qu’ils se concrétisent, il faut qu’on nous fasse confiance et pour cela, chaque sortie d’un nouveau projet comme ici Lost Media, est une petite pierre à l’édifice.



