Les légendaires


Depuis plus de vingt ans, l’univers des Légendaires, créé par Patrick Sobral, s’est imposé comme un pilier incontournable de la bande dessinée jeunesse francophone. Avec son mélange unique de fantasy épique, d’humour décalé et d’inspirations esthétiques provenant du manga, la saga a conquis des millions de lecteurs. Après une première adaptation en série télévisée d’animation qui avait laissé certains fans sur leur faim en raison d’un ton parfois trop enfantin, l’annonce d’un long-métrage de cinéma, réalisé par Guillaume Ivernel, a soulevé autant d’espoirs que d’interrogations : critique.

Les trois jeunes héros du film Les légendaires se cachent derrière une pierre dans la forêt, regardant vers le ciel.

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Bande à part

Jadinan en posture de combat dans le film les légendaires.

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Le premier choc pour le spectateur familier de la BD est visuel. Les légendaires version cinéma a fait le pari audacieux de s’éloigner du style manga/chibi caractéristique de Patrick Sobral (personnages aux grands yeux et proportions ramassées) pour adopter une direction artistique plus proche des standards de l’animation européenne contemporaine. Ce choix est la force première du film, puisqu’il permet rapidement de bâtir un monde crédible. Les environnements traversés par Danaël et ses compagnons sont d’une richesse chromatique saisissante. Chaque lieu possède sa propre identité, des forêts luxuriantes baignées d’une lumière féerique à la forteresse sombre et oppressante qui clôt le récit. Ce soin apporté aux décors permet une immersion immédiate dans la géographie d’Alysia, rendant le monde tangible. Cette direction artistique transforme la bande dessinée originale et donne une profondeur de champ, jusque-là absente de la bande dessinée. On regrettera seulement que ces jolis arrière-plans semblent parfois un peu vides, comme si l’univers se résumait aux Légendaires et uniquement à ce groupe. C’est dans l’action que le film déploie toute sa créativité. Les combats, loin d’être répétitifs, bénéficient d’une mise en scène inventive qui s’autorise des audaces stylistiques bienvenues. On retient notamment cette idée brillante de l’épée de Danaël semble littéralement trancher le plan, brisant le quatrième mur graphique ou encore l’utilisation de plans noirs soudains rappelant les onomatopées et les lignes de mouvement de la bande dessinée originale, ce qui apporte un dynamisme nerveux et moderne. L’un des plus beaux choix artistiques concerne les séquences de flashbacks, que l’on aperçoit en début de projection dans un cristal récapitulant le passe du groupe. Cette scène change de style graphique, et rend un hommage direct à la collection Les Légendaires : Origines, où chaque tome était dans un style graphique différent. Cette rupture visuelle permet non seulement de clarifier la temporalité du récit, mais aussi d’offrir une respiration artistique bienvenue qui flatte l’œil du néophyte. 

Pour soutenir ces idées visuelles, la musique, par Cécile Gorbel et Simon Caby, joue un rôle prépondérant. On connait ces musiciens pour leurs compositions du film des Studios Ghibli Arietty et le petit monde des chapardeurs (Hiromasa Yonebayashi, 2011) et, encore une fois, leur partition réussit le grand écart entre la féerie délicate, nécessaire pour souligner la beauté des paysages d’Alysia, et le souffle épique indispensable aux grands affrontements. Elle donne au film une stature de grand spectacle qui compense parfois les manques d’ambition du scénario, car, si l’enveloppe est magnifique, le cœur du récit, lui, s’avère plus fragile. Adapter Les Légendaires implique de jongler avec une intrigue complexe mêlant voyage temporel, erreurs de jeunesse (l’accident de la pierre de Jovénia, ouvrant le film) et antagonistes iconiques. C’est ici que le long-métrage trébuche, puisqu’il choisit à la fois de faire une intrigue ramassée sur une heure et demie et dans le même temps d’insérer plusieurs intrigues secondaires qui proviennent de la vingtaine de tomes de la série principale. Le titre même de l’œuvre promet un collectif et une équipe soudée par le destin. Pourtant, le sentiment d’avoir affaire à un groupe de héros est étrangement absent. Le scénario fait le choix contestable de séparer les protagonistes presque continuellement, les enfermant dans des quêtes secondaires isolées qui n’ont parfois même pas de conclusion. Ainsi, pendant le combat final, le moment où les héros vont enfin se battre ensemble, Shimy décide d’aller faire une quête spirituelle de son côté. De la même manière, Gryf possède son arc personnel bien à part – retrouver son peuple – sans conclusion à part un maigre teaser pour une suite potentielle. Cette fragmentation empêche le spectateur de ressentir l’alchimie du groupe. Les interactions, qui faisaient le sel de la BD (les piques entre Razzia et Gryf, la tension romantique entre Danaël et Jadina, etc), passent ici au second plan, sacrifiées sur l’autel d’une structure narrative éclatée. Enfin, impossible de ne pas noter un recul regrettable dans la caractérisation des personnages féminins. Dans l’œuvre de Sobral, Jadina et Shimy sont des piliers de puissance et d’intelligence, malgré leurs différends. Dans l’adaptation cinématographique, leur relation est réduite à une suite de querelles stériles et de piques négatives. Elles sont enfermées dans un même schéma, deux personnages qui passent le film à se battre pour des broutilles, ce qui les appauvrit considérablement et donne une image datée, voire sexiste, de la dynamique de groupe. On aurait aimé voir leur sororité ou leur rivalité guerrière s’exprimer par l’action plutôt que par une animosité verbale fatigante.

Les cinq héros du film Les légendaires au cœur de la jungle, regardent devant eux, effarés.

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De plus la construction narrative interroge, puisqu’elle se plie aux obligations du blockbuster moderne. Ainsi, Les légendaires s’ouvre sur une séquence obligatoire d’action, pour tenir le spectateur en haleine. En ouvrant le récit par une scène révélant d’emblée le dédoublement de Darkhell, le grand méchant emblématique, le scénario se tire une balle dans le pied. Ce qui aurait dû être un pivot dramatique majeur, une révélation renversante en milieu ou fin de parcours, devient une information acquise dès la cinquième minute. Résultat, le récit perd tout effet de surprise et se transforme en une ligne droite prévisible où l’on attend simplement que les héros découvrent ce que le spectateur sait déjà. Il reste un divertissement solide pour les plus jeunes, mais les lecteurs de la première heure attendront sans doute le second volet avec l’espoir que, cette fois, les héros soient enfin réunis pour de bon.


A propos de Enzo Durand

Grand lecteur de Stephen King, Enzo s'attèle à disséquer les nombreuses adaptations du maître de l'horreur, de Brian De Palma à Mike Flannagan, en passant par Tobe Hooper et Franck Darabont. Ce qui le passionne le plus, c'est de se plonger au cœur des œuvres les plus méconnues du grand public, que ce soit des adaptations de Carrie en comédie musicale ou des remakes indiens non officiels.

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