Krazy House


Depuis des décennies, la sitcom américaine nous vend le rêve aseptisé d’une famille nucléaire parfaite, résolvant ses problèmes mineurs en vingt-deux minutes, le tout rythmé par les rires invisibles d’un public mort. C’est un format rassurant, prévisible, et même carcéral. Mais que se passe-t-il si l’on brise les murs de cette prison de pastel ? Que se passe-t-il si la réalité sale, violente et absurde vient frapper à la porte avec un marteau ?

Plan en contre-plongée sur un homme criant et s'apprêtant à tirer au fusil dans Krazy House.

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The Big Bang Theory

C’est à cette question que Steffen Haars et Flip Van der Kuil souhaitent répondre avec Krazy House. Le duo n’en est pas à son coup d’essai, loin de là. Ce sont les « enfants terribles » des Pays-Bas, les créateurs du phénomène culte New Kids. D’abord sous forme de série télévisée humoristique, puis avec deux longs-métrages, New Kids raconte le quotidien d’une bande de Gabbers. Ce mot, relativement inconnu en France, désigne une partie de la jeunesse néerlandaise des années 1990, qui consomme des drogues, écoute de la musique électronique et possède ses propres codes vestimentaires (coupe mulet comprise). Jusqu’ici, le style des deux cinéastes se définissait donc par une volonté de représenter cette forme de mouvement punk avec une succession de sketches agressifs et hilarants sans réelle structure. La beauté de ce geste est que ces films étaient aussi comiques que documentés car les deux cinéastes étaient proches de cette communauté. Avec Krazy House, ils franchissent donc un nouveau cap puisque ce film est l’aboutissement de leur méthode : ils ne se contentent plus de faire exploser des voitures dans la campagne néerlandaise mais appliquent leur énergie destructrice à une structure narrative mondialisée. Ils débarquent aux États-Unis pour confronter leur radicalité européenne au formatage hollywoodien, et non pas pour s’assagir – comme bon nombre de cinéastes étrangers avant eux.

Dans une toute petite chambre, une femme pleure ; à côté d'elle ce que l'on devine être son mari la réconforte avec une main sur l'épaule ; issu du film Krazy House.

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Le premier tiers de Krazy House est une épreuve d’endurance, puisqu’il tient à représenter patiemment cette structure narrative précise qu’est la sitcom américaine. Nous sommes introduits longuement dans le foyer des Christian, une famille américaine archétypale des années 90, figée dans une perfection terrifiante. Le choix de ce patronyme n’est pas anodin puisqu’il confirme un programme idéologique. Cette famille incarne les valeurs religieuses et conservatrices américaines vendues par la télévision des années 90. L’apparence de la pureté morale de ces protagonistes est accentué par le blanc immaculé des décors factices. Bernie, le père, incarné par un Nick Frost à contre-emploi total, est un parfait exemple de cette idée. Avec ses pulls en laine aux motifs ridicules et son sourire crispé, il est l’archétype du dad inoffensif mais rigolo des sitcoms. Frost, éternel complice de Simon Pegg dans la trilogie Cornetto d’Edgar Wright – Shaun of the Dead (2004), Hot Fuzz (2007) et Dernier pub avant la fin du monde (2013) – a toujours incarné une forme de bonhomie et de coolitude maladroite. Ici, il se dépouille volontairement de cette image pour être dans un rôle plus figé, celui d’un père de famille stéréotypée. Ce contre-emploi, qui s’accentue brutalement au fil du film, renforce notre impression que quelque chose n’est pas à sa place dans cette maison. Face à lui, Alicia Silverstone livre une performance fascinante en mère de famille maniaque du contrôle, obsédée par Jésus, qui camoufle sa tyrannie domestique sous des sourires ultra-bright. Les enfants complètent ce tableau clinique puisque l’on retrouve l’ado rebelle stéréotypé et le petit génie scientifique. La mise en scène de cette première partie vient accentuer cette impression que les personnages sont enfermés dans un lieu étrange. Haars et Van der Kuil reproduisent maniaquement les codes visuels des sitcoms du début des années 1990 : le format 4:3 qui écrase les personnages dans le cadre, l’éclairage plat et sur-exposé qui ne laisse aucune place à l’ombre – donc à la nuance – et les décors en carton-pâte aux couleurs criardes. La bande-son pousse cette étrangeté jusqu’à son maximum, pour la rendre dérangeante. Les rires enregistrés, omniprésents, deviennent rapidement oppressants. Les blagues sont volontairement nulles, les chutes tombent à plat et pourtant le public fantôme rit à gorge déployée. C’est le niveau zéro du divertissement, une critique acerbe de la part des deux cinéastes de la médiocrité télévisuelle qui a biberonné des générations d’américains. Le spectateur se sent piégé dans une vallée de l’étrange du rire. Plus l’ambiance se veut joyeuse, plus elle devient anxiogène. Le basculement s’opère avec l’arrivée de l’élément perturbateur exogène, des ouvriers russes, engagés pour rénover la maison en ruine (métaphore transparente de la famille elle-même).

Un jeune homme en salopette finit au goulot une bouteille de bière dans le film Krazy House.

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Piotr et ses fils n’appartiennent pas au même genre cinématographique que les Christian. Ils sont sales. grossiers et représentent plus le Home Invasion que la sitcom. Ils amènent avec eux une texture inédite jusqu’ alors, qui tache le décor immaculé. C’est ici que le génie comique du film explose, représenté par la dissonance cognitive de Bernie. Alors que les Russes commencent à démanteler sa maison et à agresser sa famille pour trouver un trésor, Bernie continue de réagir comme s’il était dans un épisode familial diffusé chaque semaine à dix-sept heures. Il sourit bêtement, tend l’autre joue et sort des catchphrases inadaptées. Il est incapable de réagir au danger car son logiciel sitcom ne contient pas le code pour gérer la violence réelle. Dans le même temps, le film opère un changement dans sa forme. Le format 4:3 éclate pour laisser place à un simili-cinémascope. La lumière change, devenant sombre et contrastée. Les rires s’arrêtent brutalement, laissant place à un silence de mort, puis aux cris. C’est le moment précis où Krazy House passe du pastiche à l’horreur. Le plus parfait exemple est le cas de Nick Frost, ce visage si familier et bienveillant qui devient brutalisé dans un décor qui ressemble à celui de Madame est servie ce qui crée un choc viscéral. Bernie Christian doit littéralement mourir (il est crucifié sur une poutre de sa propre maison, une image d’une lourdeur symbolique assumée et hilarante) pour renaître. Nick Frost opère alors une transformation physique et mentale stupéfiante. La violence qui s’ensuit est jouissive car elle est cartoonesque et inventive, à l’image des premiers films de Steffen Haars et Flip Van der Kuil. C’est du Maman, j’ai raté l’avion ! (Chris Columbus, 1990) classé R. Bernie utilise les éléments du décor – les accessoires de la sitcom – pour tuer ses adversaires. La réappropriation de sa maison devient une quête plus grande encore. Il ne s’agit plus seulement de sauver sa famille, mais de détruire le décor, de casser les murs de cette prison mentale. Cette seconde partie révèle l’intérêt des deux cinéastes pour le déracinement et l’authenticité. D’une certaine manière, Haars et Van der Kuil racontent leur propre histoire : deux trublions européens qui débarquent à Hollywood et qui refusent de jouer selon les règles.


A propos de Enzo Durand

Grand lecteur de Stephen King, Enzo s'attèle à disséquer les nombreuses adaptations du maître de l'horreur, de Brian De Palma à Mike Flannagan, en passant par Tobe Hooper et Franck Darabont. Ce qui le passionne le plus, c'est de se plonger au cœur des œuvres les plus méconnues du grand public, que ce soit des adaptations de Carrie en comédie musicale ou des remakes indiens non officiels.

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