Pour accompagner la sortie de son nouveau long-métrage Duel à Monte-Carlo Del Norte (2025), l’underdog du cinéma d’animation américain Bill Plympton a, pendant sa tournée d’avant-premières françaises, posé ses valises à la 24e Fête du cinéma d’animation d’Amiens. Le temps d’une masterclass, il est revenu sur son parcours, ses inspirations et sa méthode, tout ça entrecoupé de démonstrations en live de son coup de crayon, autant que de sa générosité.

© Bill Plympton
Desseins animés
« J’ai grandi dans l’Oregon, un État situé au-dessus de la Californie. A seulement quatre ans, je passais déjà tout mon temps à dessiner. Un jour en regardant un film Disney à la télévision, j’ai compris qu’il était possible de mettre ces dessins en mouvement. La découverte de l’animation a été une grande révélation mais je n’étais pas sûr de pouvoir réaliser ce rêve naissant tant ces artistes étaient talentueux et à cause de l’absence d’écoles où se former. J’ai donc appris en regardant les films de Winsor McCay, des Warner Brothers, de Chuck Jones, Tex Avery, ou Bob Clampett. Une fois sorti de l’Université et prêt à me lancer dans le monde du travail, j’ai dû faire face à une dure réalité : Walt Disney était décédé, sa compagnie était en faillite, et le monde de l’animation se portait très mal. Pour preuve, le seul studio encore debout était celui de Hanna-Barbera ! J’ai donc décidé de déménager à New-York et de travailler en tant qu’illustrateur pour des journaux et magazines. Je survivais de satires politiques, de caricatures, de gags et d’illustrations, mais j’avais toujours dans un coin de mon esprit ce désir pour l’animation. Et finalement, autour de 1985, on m’a offert l’opportunité de réaliser un court-métrage. J’ai sauté sur l’occasion sans même savoir comment il fallait procéder, donc l’animatrice Connie d’Antonio a été engagée en renfort. Je n’étais pas payé mais ça me convenait puisqu’au final c’était un peu comme l’école que je n’avais jamais eu. Une fois Boomtown terminé, il a été distribué partout aux États-Unis et en Angleterre et son succès m’a motivé à franchir le cap de réaliser un film par moi-même. »

© Photo : Louise Camerlynck / Dessin : Bill Plympton
Le Court des grands
« J’ai donc réalisé Your Face (1987). Il a été créé de la façon la plus simple possible : avec du papier et des crayons. J’adore dessiner des têtes, et celle du protagoniste, avec sa forme triangulaire, sa toute petite bouche, sa moustache et ses cheveux gras me fait penser à un vendeur d’aspirateurs. J’avais envie de la tordre, de la faire permuter, et je me suis amusé à le faire de toutes les façons possibles. Your Face a été projeté pour la première fois devant le public de l’ASIFA (Association internationale du film d’animation). J’étais nerveux, car non seulement c’était mon premier film, mais il n’était porté que sur un seul personnage, n’avait aucun montage, ne racontait rien, en bref il était tout bonnement stupide. Pensant que tout le monde allait le détester, je m’étais assis au plus proche de la porte de sortie, juste au cas où. Et pourtant : la salle s’est éteinte, la projection s’est lancée, et après quatre secondes le public est devenu hilare ! Ce fut une épiphanie. Au milieu de ma trentaine, alors que je me sentais dépassé, j’ai finalement trouvé ma place, ma voie, ma façon de communiquer. En festivals, les réactions étaient les mêmes, j’ai été nommé aux Oscars et des chaînes de télévisions comme la BBC, Arte ou Canal+ ont voulu en acheter les droits. Moi qui ne m’attendais pas à gagner de l’argent avec ce film ! Tout ce succès m’a ouvert des portes et j’ai pu commencer à vivre de l’animation en réalisant des commandes, notamment des publicités. Durant un festival de Sundance, Robert Redford avait organisé une soirée privée où n’étaient invités que des cinéastes. Un homme étrange, à l’allure très geek, est venu m’aborder pour me poser nombres de questions très précises sur mon film. Il semblait tout connaître de mon travail et c’était intimidant. Quand je lui ai demandé son nom, il m’a répondu « Quentin Tarantino ». »

© Photo : Louise Camerlynck / Dessin : Bill Plympton
Rire Jaune
« A l’université de Portland où je faisais mes études s’est déroulé un festival qui projetait ce qu’on appelle des films industriels. J’y ai rencontré un cinéaste qui proposait des films très drôles, du Monty Python avant l’heure. Puisque son travail m’intéressait, il m’a invité chez lui. En franchissant la porte, j’ai vu un enfant de quatorze ans assis par terre en train de dessiner de superbes cartoons. Je me suis lié d’amitié avec le père, qui s’appelait Homer Groening, et avec son fils, Matt. Bien plus tard, j’ai re-croisé Matt au festival d’Annecy alors qu’il avait commencé Les Simpson. Il m’a demandé de réaliser un « couch gag » (gag du canapé), ces blagues de fin de générique d’épisode. J’ai tout de suite pensé à faire une version de Your Face mettant en scène son personnage de Homer Simpson (Homer’s Face). Il était beaucoup trop long pour la durée moyenne des couch gags donc j’ai dû batailler avec les producteurs. Finalement il a été gardé et c’est devenu le plus populaire de la série. L’exercice était si amusant que ça fait maintenant une décennie que j’en réalise, à titre d’à peu près un par an. »

© Bill Plympton
Pas de fumée sans film
« Le succès de Your Face m’a naturellement donné envie de réaliser d’autres courts-métrages, d’autant que j’avais accumulé énormément d’idées encore non exploitées de la période où je travaillais pour la presse. Quelques temps plus tôt j’avais eu cette envie de faire un livre mettant en scène 101 façons d’arrêter de fumer. Mais puisqu’aucun éditeur n’en voulait, je l’ai adapté en film. 25 moyens pour cesser de fumer (1989) a eu un bon succès en festival, j’ai gagné des prix et MTV en a acheté les droits. Et surtout il a poussé ma mère à arrêter de fumer ! En compilant ce que j’avais réalisé jusque-là sur une VHS, je me suis rendu compte que la durée totale approchait celle d’un long-métrage. J’ai donc demandé à Maureen McElheron – qui a composé la chanson de Your Face et avec qui je jouais de la musique dans les clubs new-yorkais – de m’accompagner dans cette nouvelle aventure. Elle m’a aidé sur le scénario, a doublé l’un des personnages et a composé une bande originale dans la veine de Yellow Submarine (George Dunning, 1968), quelque chose entre le blues, le rockabilly et la surf music, avec lesquels on avait grandi. J’ai passé une année entière à faire tous les dessins seul. Personne n’avait réalisé de long-métrage par soi-même comme ça, ce qui était très excitant. Aujourd’hui, tout le monde peut faire de l’animation seul chez soi grâce aux nouvelles technologies, c’est formidable. Et j’aime à penser que The Tune (1992) a pavé le chemin. »

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Effet boule de neige
« Mon second long-métrage, L’impitoyable Lune de miel ! (1997), a été influencé par cette femme que j’ai côtoyée, avec qui j’ai vécu pendant un certain temps et qui a développé de la bipolarité. Bien que ce soit mon film préféré, aucun distributeur n’en voulait et ça me déprimait. Un jour, à Sundance, j’ai croisé le PDG de Lionsgate dans une navette reliant toutes les salles du festival et les pistes de ski. Je suis allé à sa rencontre pour l’inciter à jeter un œil à mon film mais il a refusé, estimant qu’il n’avait pas de temps à perdre et encore moins pour de l’animation. Alors que je m’apprêtais à sortir, dépité, un snowboarder d’une vingtaine d’années m’a interpellé : « Mec ! Tu es Bill Plympton ! C’est toi qui as réalisé L’impitoyable Lune de miel ! C’est le meilleur putain de film que j’ai vu de ma vie ! », avant de sauter hors de la navette et de s’éloigner sur la piste enneigée. Son intervention a convaincu le PDG de Lionsgate, qui a finalement regardé mon film et l’a acheté pour une somme généreuse. Je ne saurai jamais qui était cet homme, mais il a changé ma vie ! »

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Pour une poignées de dollars
« Aux États-Unis, il n’y a pas de fonds gouvernemental pour financer le cinéma. Mes films dépendent donc souvent de crowdfundings et de la vente de mes dessins. Maintenant que la crise du COVID est passée, je peux également de nouveau réaliser des projets pour internet ou la télévision. J’ai d’ailleurs plusieurs fois été contacté pour le besoin de clips musicaux. J’ai travaillé pour des artistes comme Madonna, Weird Al Yankovic, mais aussi pour Kanye West. Celui-ci m’a appelé en plein milieu de la nuit pour que je lui réalise un clip en une semaine – c’est impossible ! Avant moi, il avait embauché Michel Gondry mais avait détesté le résultat. Il est donc venu dans mon studio et a tenu à diriger le projet, exigeant parfois que je refasse des dessins dans lesquels il ne se trouvait pas assez beau. On avait pour deadline un show à MTV la semaine suivante, et on a terminé son clip de Heard ‘Em Say (2005) à peine une heure avant la fin du délai. Je vous laisse imaginer les nuits entières que j’ai passé à dessiner Kanye. Mais il a été généreux avec moi : Il a organisé une exposition de mes dessins et m’a proposé par la suite de travailler sur un livre (Through The Wire, 2009) qui s’est bien vendu dans lequel j’illustrais ses chansons. Et malgré le fait qu’il n’avait plus le budget pour financer le clip, il m’a entièrement rémunéré de sa poche. Enfin… Tout ça c’était avant qu’il ne devienne bizarre. »

© Bill Plympton
Guard Dogme
« En tant que cinéaste, mais également en tant que juré récurrent dans de nombreux festivals, j’ai développé une méthode que j’aime appeler le « Dogme de Plympton ». Ce sont en réalité trois règles, trois conseils pour éviter de faire certaines erreurs qui peuvent condamner des films auprès du public. Le premier est de réaliser des œuvres courtes. Une bonne histoire peut se raconter en cinq minutes seulement, les publicités le font en trente secondes. Les films trop longs demandent énormément de ressources et pourtant ne se vendent pas. Le meilleur moyen de se faire connaître est de soumettre ses créations en festivals, et il n’y a rien de pire pour un juré que de se retrouver coincé devant un court-métrage de vingt minutes et qui s’avère être mauvais – ce qui arrive bien plus souvent qu’on ne le pense. Plus un film est court, plus il est économique, et là est le second conseil. Beaucoup de cinéastes sont frileux à l’idée de dévoiler le coût de leurs films. Le budget de Guard Dog (2004) était de 3000 dollars. J’essaye en fait de garder un budget de 1000 dollars la minute pour mes courts-métrages. Les longs-métrages demandent des moyens différents, et le budget peut varier entre 200 000 et 800 000 dollars au dépend de la durée de travail nécessaire. Le plus coûteux est souvent la post-production car il faut engager des monteurs, des mixeurs sons et des musiciens. Avant la révolution digitale, tout ça était très cher. 10% de mon budget partait dans la paye des artistes et 90% dans la technologie. Maintenant c’est l’inverse. Travailler avec des petits budgets apporte le confort de travailler avec moins de pression et il vaut mieux privilégier de petites équipes, voire de travailler seul. Enfin, il ne faut jamais oublier d’être drôle ! Peu importe le sujet, sans humour le public a l’impression qu’on lui fait la leçon. L’un des meilleurs exemples de ce « dogme » est Bambi meets Godzilla (Marv Newland, 1969). Il n’a demandé que 12 dessins pour une semaine de travail, ne dure qu’une minute et pourtant il a rapporté à son réalisateur plus de 100 000 dollars. Qui plus est, la Walt Disney Company a tellement ri en le voyant qu’il ne l’a pas attaqué en justice pour l’utilisation sans autorisation de son personnage. Je suis d’ailleurs persuadé qu’il a inspiré une des animations de Terry Gilliam pour les Monty Python, et moi-même en ai tiré la scène de la chute du sumo dans 25 moyens pour cesser de fumer. »

© Bill Plympton
Terrain Miné
« L’envie de réaliser un western m’est venue après avoir travaillé sur la chanson Mexican Standoff (2008) de Parsons Brown. J’ai toujours aimé les cowboys – je voulais en devenir un étant enfant – et encore plus les personnages solitaires à la Clint Eastwood qui nettoient les villes de la corruption. Le protagoniste de Duel à Monte-Carlo del Norte est inspiré de ça, mais également de Marlon Brando. Il en porte le visage, avec ce large cou, ces grosses lèvres et des traits angulaires. L’ombre du chapeau cache ses yeux, ce qui lui donne un côté mystérieux. Je ne voulais cependant pas en faire un pistolero. Il se bat et apporte la paix avec sa musique, avec cette slide guitare – l’instrument que je joue – qui est utilisée pour la surf music et la country. Pour un long-métrage, on peut compter environ 40 000 dessins. Chacun d’eux me demande environ huit à dix minutes, donc j’anime cinq à six secondes par jour. J’ai toujours tenu à réaliser seul chaque dessin de mes films, et ça se voit dans l’aspect brut qu’ils ont. Chercher à prendre des raccourcis impacte la qualité visuelle, donc pour allonger l’animation il est préférable d’utiliser des boucles et des mouvements de caméra, comme des zooms ou des travellings. Mais peu importe l’inspiration ou la méthode, le plus important dans le cinéma d’animation est la passion du dessin. Je me lève à 6h du matin, travaille jusqu’à 8h du soir, et me couche avec cette même gratitude d’avoir l’opportunité de dédier mes journées à ma passion. »

© Photo : Louise Camerlynck • Dessin : Bill Plympton
Ne jamais perdre le nord
« Finalement si je ne devais donner qu’un seul conseil, ce serait de toujours garder un carnet sur soi. L’inspiration est aléatoire, elle tient à peu de choses et il est important de garder une trace de ses idées, même les plus infimes, avant qu’elles ne s’évaporent. Un jour, alors que je courais dans un parc new-yorkais, j’ai croisé un chien aboyant sur un oiseau. Pourquoi était-il aussi terrifié ? Je me suis projeté dans l’esprit de ce chien et j’ai réalisé qu’il avait simplement peur que l’oiseau attaque son maître et lui fasse perdre son meilleur ami. C’est de là que vient mon court-métrage Guard Dog. D’ailleurs, j’aime tester mes films avant qu’ils ne soient finis. Il m’arrive donc souvent d’organiser des petites projections composées d’amis et d’inconnus afin de connaître leur opinion. Guard Dog était initialement composé d’une quinzaine de gags. Hélas j’ai retiré à contre-coeur celui qui m’amusait le plus en vue de la froideur de leur réaction. J’ai une confiance absolue envers le public. C’est lui ma boussole, ce sont ses rires et son silence qui m’indiquent la bonne direction. »
Propos de Bill Plympton
Discussion animée par Jade Ghosn
Enregistrement par William Tessier
Retranscription par Louise Camerlynck


