La carrière artistique du réalisateur espagnol José Ramón Larraz n’a rien d’une ligne droite. Photographe et auteur de bandes dessinées dans les années cinquante et soixante, il se reconvertit ensuite dans le cinéma et réalise quelques longs-métrages, productions anglaises puis espagnoles, dans des registres mêlant érotisme et angoisse. Le monde du bis le redécouvre lentement ces dernières années, grâce à des éditeurs comme Mondo Macabro ou Severin outre-atlantique. En France c’est Artus Films qui propose aujourd’hui Les rites sexuels du diable (1982) dans un joli coffret DVD/Blu-Ray.

© Tous droits réservés
Les Charmes Discrets de la Campagne
Disons-le d’emblée, le film tient davantage de l’érotisme malsain que de l’horreur pure. A l’inverse des réalisations tardives de la Hammer, où le sexe participait par petites touches au climat transgressif, il joue ici un rôle central et se manifeste en permanence à l’écran, se déclinant sous toutes ses formes : adultère, inceste, lesbianisme, zoophilie… Et cette surenchère graphique se marie bien avec les pratiques occultes et autres bacchanales satanistes dont il est question ici. Black Candles ou Hot Fantasies sont quelques-uns des titres sous lesquels le long-métrage a été exploité dans les pays anglo-saxons. Les acteurs portent tous des noms anglais au générique mais il s’agit bel et bien d’un film espagnol. C’est pourtant la version doublée en anglais et sous-titré en français que nous offre Artus. Malgré la restauration en 2K, il reste quelques poussières et d’autres imperfections sur la bande ; on peut donc supposer qu’elle a été réalisée à partir d’une des rares copies encore en bon état.

© Tous droits réservés
L’intrigue n’est pas sans rappeler Escalofrío (Carlos Puerto et Juan Piquer Simón, 1978), un autre film espagnol dans lequel un jeune couple se retrouve dans une demeure isolée où un couple pratique d’étranges rites. Le ton est ici donné dès l’introduction : un homme se retrouve au lit avec une jolie jeune femme et tandis qu’ils font l’amour, l’épouse trompée assassine son mari à l’aide d’une poupée vaudou. Quelques temps plus tard, Carol (Vanessa Hidalgo) se rend chez sa belle-sœur Fiona (l’épouse trompée), suite au décès de son frère (le mari infidèle ci-dessus) avec son compagnon Pablo, un ancien séminariste, interprété par Jeffrey Healey, un sosie de Claude Barzotti qui ne fera guère carrière au-delà de ce film. La demeure, située dans la campagne anglaise, est remplie d’objets insolites comme des cierges noirs ou des lithographies représentant des démons. Fiona se comporte étrangement et fait avaler à Carol des potions pour l’« apaiser ». Mais au lieu de trouver le réconfort, elle se retrouve en proie à des cauchemars dans lesquels elle a des rapports intimes avec feu son frère et sa belle-sœur. Petit à petit, le comportement de Pablo change et de curieux personnages – un révérend, un médecin… – font leur apparition. On découvre que tout ce beau monde est adepte de cultes sataniques et de messes noires. Pablo est rapidement converti à la secte tandis que sa compagne, confuse, commence à soupçonner tout le monde.
La distorsion de la réalité et le brouillage des repères est au centre de l’œuvre de Larraz et en particulier dans Les rites sexuels du diable. Le rêve y joue un rôle important, qu’il soit prémonitoire, révélateur des peurs et désirs inconscients des personnages – ou simplement voyeuriste, prétexte à filmer la dépravation – comme lorsque Carol, vêtue de sa seule lingerie, cherche son frère dans les jardins du cottage, sous l’œil de Fiona, et finit au lit avec lui. Le réalisateur l’utilise également ici comme une ficelle, un peu facile, pour conclure son film bien que, comme l’analysent Emmanuel Le Gagne et Sébastien Gayraud dans le supplément, ce twist final peut être interprété de différentes manières. Les deux journalistes retracent par ailleurs plus largement la carrière du cinéaste et tentent d’en analyser l’œuvre. Si leur exposé n’est pas très structuré et évoque plutôt une discussion entre amateurs de bis, les informations érudites qu’ils fournissent sont réellement intéressantes, du fait de leur rareté.
Le décor campagnard est une autre caractéristique prégnante du cinéma de José Ramón Larraz. Mais pas la campagne fantasmée où il fait bon vivre au milieu des jardins à l’anglaise d’un petit cottage cossu. Dès ses deux premiers films L’enfer de l’érotisme (1970) et Déviation sexuelle (1971), la ruralité exposée par le metteur en scène prend plutôt des allures inquiétantes ; il s’y jouent des drames ou des histoires sordides, comme si ces lieux étaient propices à cela et peuplés d’individus louches ou névrosés. Les personnages y sont comme prisonniers et semblent trouver là un terreau fertile à leurs troubles mentaux. Dans Les rites sexuels du diable, la campagne devient le lieu idéal où attirer, à l’abri des regards indiscrets, les victimes de cultes diaboliques. Sans présumer des intentions de réalisateur, on peut tout de même raisonnablement le soupçonner d’avoir multiplié les scènes dévêtues pour attiser la scopophilie du spectateur. Mais ce côté voyeur à la Jesús Franco est exempt de crudité et servi par des cadrages soignés. Et si les acteurs sont loin d’être tous convaincants – à l’image du couple Carol/Barzotti, bien meilleurs lorsqu’ils n’ont que des gémissements comme répliques – le metteur en scène réussit à faire d’un film d’exploitation a priori anodin une œuvre réellement dérangeante en poussant très loin la provocation. A ne pas mettre en toutes les mains.



