La mort était au rendez-vous


Elephant Films nous jette sur les traces de Lee Van Cleef (à moins que ce ne soit lui qui soit sur les nôtres) avec La mort était au rendez-vous (Giulio Petroni, 1967), fleuron du western spaghetti que l’on découvre avec plaisir en haute définition.

Lee Van Cleef et John Philip Law face à face, prêts au duel, devant une maison abandonnée en plein Far West ; scène du film La mort était au rendez-vous.

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Que ceux qui m’aiment me suivent

Giulio Petroni n’avait rien d’un Sergio Leone en 1967, lorsqu’il s’attèle à La mort était au rendez-vous. Cet ancien Résistant se lance dans la carrière cinématographique d’abord dans le documentaire, puis dans le long-métrage de fiction avec une série de comédies à l’italienne à partir de l’extrême fin des années 50. Une pause, en 1962, le laissera visiblement en dehors des studios jusqu’à revenir en pleine explosion du western spaghetti – Pour une poignée de dollars de Sergio Leone surgit en 1964 – et comme tant d’autres sautera sur la barque. Nonobstant les qualités de cadrage, de timing, voire même d’archétype qu’impose la comédie, faisant que d’immenses réalisateurs de l’histoire du cinéma ont officié dans ce genre – Billy Wilder, pour n’en citer qu’un – le spectateur de l’époque attentif à la filmographie de Petroni put être désarçonné par la teneur de Death rides a horse, selon son titre d’exploitation international. Au soleil plombant qui tire la sueur des pores de la peau, qui creuse les regards des pistoleros sans foi ni loi du western italien  tels que déjà définitivement assis par Leone alors, le cinéaste ouvre son film sous une pluie diluvienne, et de nuit. Quatre transporteurs d’or s’arrêtent pour une pause. Le générique inaugural se glisse alors dans une action mesquine, gorgée de tension fantomatique : qui sont ces nombreux cavaliers sans visage qui apparaissent au sommet des roches, portés par les chœurs angoissants d’Ennio Morricone ? A la manière d’un film d’espionnage, ou d’un slasher avant l’heure, un à un, les quatre compères sont tués par des silhouettes discrètes mais cruelles, surgissant dans le dos, à l’arme blanche. La mort du titre commence bien tôt son tour de piste.

Plan rapproché-épaule sur le regard perçant de John Philip Law, en cowboy assis à la table d'un saloon ; l'éclairage est clair obscur, dessinant un liseré de lumière blanche sur son visage ; issu du film La mort était au rendez-vous.

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Les bandits découvrent une maison à proximité, hélas habitée par une famille au complet, c’est-à-dire avec une mère et une fille à molester. Le père vite abattu, les femmes de la maisonnée sont sans rescousse pour subir les assauts des barbares. Il faudra la remarque d’un de leurs chefs pour arrêter l’ignoble, sans éviter pour autant de mettre aussi ces femmes à mort. La maison est incendiée, et les bandits partent…Sauf l’un d’entre eux, qui prend le temps de découvrir qu’un petit garçon se cachait là. Il l’embarque, le place en sécurité à l’extérieur. Ce petit garçon voit sa maison brûler comme il a vu successivement les tortionnaires-assassins de sa famille : l’un d’eux portait une boucle d’oreille, l’autre une cicatrice, un troisième un tatouage sur le plexus représentant quatre cartes. De quoi alimenter des désirs de vengeance, que nous retrouvons quinze ans plus tard. Bill, devenu excellent tireur, traque les meurtriers et rencontre Ryan lorsqu’il sort de prison. Bill suit Ryan dans l’idée qu’il est connecté aux assassins de sa famille ; Ryan est bel et bien connecté à eux, puisque c’est à eux qu’il doit son séjour au bagne. Les deux vengeances se rejoignent donc, ou plutôt elles ne vont cesser de se croiser pour mieux se perdre. Assez maline, la structure du scénario travaille ce jeu du chat et de la souris, d’abord mené par le chat – Bill traquant un Ryan ayant toujours un coup d’avance et, ainsi, tuant à sa place ceux qu’il voulait occire – puis à la faveur de retournements de situation, plus équilibré – Bill sauvera lui aussi la vie de Ryan. On peut voir dans ce schéma un reste de comédie qui donne à La mort était au rendez-vous une couleur plus légère que le fond de son histoire.

Puisqu’il est tout de même question d’une double vengeance, portée par deux protagonistes habités par elle. La “seule” différence est que la volonté de tuer de Bill paraît plus “noble” que celle de Ryan : l’un venge sa famille, l’autre son séjour en prison après s’être fait trahir par ses associés. Le film est ici assez cynique, dans la tradition du western italien, puisque c’est finalement bien plus souvent Ryan qui mène la danse, fait avancer le chemin vengeur, de toute son intelligence et son expérience de la vie. Le cynisme du long-métrage s’incarne aussi évidemment dans le devenir des assassins. L’imparable Lee Van Cleef, qui interprète Ryan, le dit d’ailleurs au détour d’un dialogue acerbe : “Vous êtes tous devenus les mêmes”. En effet, les assassins sont devenus hommes d’influence, d’affaires, de pouvoir, respectables. La facilité avec laquelle l’un d’entre eux monte une véritable escouade pour prendre d’assaut le village dans lequel les protagonistes se sont réfugiés vient toucher du doigt l’aisance dans la manipulation des foules, pour le coup un thème classique du western. Plus que l’intrigue faussement linéaire (en réalité davantage sur un motif de circularité, avec des répétitions/variations dans la chasse aux hommes), ou du plot twist qui est devinable dès le début du récit, ce sont l’inversion des valeurs et leur ambiguïté, incarnés à la perfection par Van Cleef et l’aura juvénile mais déterminée de John Philip Law, qui font le sel majeur de La mort était au rendez-vous. Jusqu’à une excellente séquence finale de “duel” entre Bill et Ryan (vous comprendrez le sens de ces guillemets en ayant vu le film) parvenant assez finement à remettre l’émotion et un certain sens de l’honneur au cœur du propos, après un dénouement peut-être inutilement spectaculaire.

Blu-Ray du film La mort était au rendez-vous.

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Elephants Films propose ce long-métrage, dont les mérites auront été vantés par Quentin Tarantino, dans sa Vendetta Collezione en édition combo DVD/Blu-Ray/livret de 12 pages rédigé par Alain Petit, avec des suppléments enrichissants. En premier lieu un entretien avec le cinéaste Giulio Petroni lui-même et Giancarlo Santi, réalisateur et scénariste de son état. René Marx, rédacteur en chef-adjoint de L’Avant-Scène Cinéma décrypte face caméra le western italien (qu’il se refuse à appeler “spaghetti”) avec érudition et pédagogie mais certains raccourcis sur le western américain. Le film en lui-même est présenté par l’enseignant en cinéma Nachiketas Wignesan aux côtés de la bande annonce d’époque. Garnison suffisante de bonus, de toute façon presque dispensable, tant les qualités de La mort était au rendez-vous, de surcroît en haute définition permettant d’apprécier l’exceptionnel sens du cadrage de Petroni n’ayant pas à rougir face à la concurrence – mémorable scène d’assaut pendant la tempête de sable (dont Clint Eastwood se souviendra dans American Sniper (2014) ?) en plus d’être un écho formel à la scène de pluie diluvienne inaugurale – en font un des représentants les plus maîtrisés de son genre aux côtés des Dernier face-à-face (Sergio Sollima, 1967) et autres Grand Silence (Sergio Corbucci, 1968) pour citer les deux autres grands Sergio.


A propos de Alexandre Santos

En parallèle d'écrire des scénarios et des pièces de théâtre, Alexandre prend aussi la plume pour dire du mal (et du bien parfois) de ce que font les autres. Considérant "Cannibal Holocaust", Annie Girardot et Yasujiro Ozu comme trois des plus beaux cadeaux offerts par les Dieux du Cinéma, il a un certain mal à avoir des goûts cohérents mais suit pour ça un traitement à l'Institut Gérard Jugnot de Jouy-le-Moutiers. Spécialiste des westerns et films noirs des années 50, il peut parfois surprendre son monde en défendant un cinéma "indéfendable" et trash. Retrouvez la liste de ses articles sur letterboxd : https://boxd.it/s2uTM

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