Le Dernier Face-À-Face


A croire que le western spaghetti a particulièrement le vent en poupe, les éditions Wild Side poursuivent leurs jolis coffret prestige avec un exemple rugueux, violent, mais puissant du genre : Le Dernier Face-À-Face, réalisé en 1967 par Sergio Sollima disponible en combo DVD/Blu-Ray/livret.

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Par-delà le bien et le mal

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Étonnante carrière que celle du nommé Sergio Sollima. En cette époque de l’âge d’or du cinéma italien entre la reconnaissance internationale de son cinéma d’auteur et l’explosion des sous-genres qui la rendront mythique de l’autre coté du spectre cinématographique – Sollima est d’abord metteur en scène de théâtre, puis essayiste-journaliste cinéma avant de se retrouver scénariste sur plein de trucs dont des péplums (tiens Leone aussi a commencé avec des péplums, signe que les genres étaient très poreux dans la Botte des 50’s-60’s). Sergio Sollima passe pour la première fois derrière la caméra avec un triptyque de pellicules d’espionnage mais c’est l’émergence du western spaghetti qui va mener le monsieur à la postérité, car il est avec avec Sergio Leone et Sergio Corbucci, le troisième pilier du genre selon ses exégètes. Ce trio-là c’est un peu comme John Ford, Anthony Mann, Raoul Walsh pour le western américain : ils ont façonné, bâti le western spaghetti, chacun en y apportant sa patte, chacun représentant un tiers de ce que l’on y a fait de mieux. La différence qui frappe, c’est que la filmographie de Sergio Sollima est plus réduite que celle de ses compagnons dans le domaine. Sergio Leone a tourné six westerns spaghettis, Sergio Corbucci une foutue tripotée que la flemme ne me permet pas de compter, Sergio Sollima que trois. En d’autres termes, trois longs-métrages lui ont suffit à marquer le genre d’une manière indélébile, et l’exemple fourni par Le Dernier Face-À-Face (1967) en jette les raisons au visage.

Brad Fletcher est un professeur d’histoire contraint à une espèce de congé maladie. Il se rend au Texas, afin de se reposer, mais c’est là une chose qu’il ne pourra pas tout à fait faire, puisqu’il croise le chemin du bandit Solomon « Beauregard » Bennet qui le prend en otage en s’échappant de captivité. Au départ, ce sont deux caractères semble-t-il irréconciliables, entre un érudit cérébral et un hors-la-loi cruel de grands chemins, chef d’une bande gentiment surnommée La Horde Sauvage (en VF uniquement, détail amusant car Le Dernier Face-À-Face sort deux ans avant le film éponyme de Sam Peckinpah). Toutefois, les deux hommes vont se prendre d’amitié, nourrir un respect l’un pour l’autre, une fidélité qui atteint son paroxysme lorsque Fletcher quitte tout pour aller vivre avec la fameuse Horde Sauvage, traquée par les représentants de la loi sur plusieurs États. Il pourrait y avoir dans le récit quelque chose de déjà vu ou de convenu, avec ce protagoniste de Fletcher en universitaire ayant passé sa vie dans les livres et qui découvre, avec Bennet, que la « vraie vie » est ailleurs. Fort heureusement, Sergio Solima va plus loin. Western aux allures de fable, dont la dureté est aussi bien psychologique que physique, teintée de nihilisme (tout le monde y passe, femmes, enfants, vieillard, innocents ou non), le long-métrage secoue par l’itinéraire jumeau mais de plus en plus inversé de ses deux personnages principaux. Au fur et à mesure, Fletcher devient de plus en plus brutal tandis que Bennet semble peu à peu renouer avec une certaine idée de la justice, voire de la morale. Plus ambigu encore, Fletcher ne devient pas non plus un dégénéré s’abandonnant à l’hémoglobine après des années de frustration : au contraire, il se comprend comme un intellectuel conscient de la marche historique (on rappelle qu’il était professeur d’histoire) et finalement si désespéré qu’il en vient à justifier la recherche du conflit par le fait qu’il est, à son sens, la seule solution pour renverser l’ordre établi. Au détour d’une séquence de mise à mort, il a ce laïus terrible, expliquant qu’il y a besoin de gens comme lui pour orienter la violence des gens, plus »sauvages » qui ne peuvent en voir les tenants et aboutissants. Entre la théorie du surhomme nietzschéenne, les tragédies de la 2GM, et les futures années de plomb à venir en Italie – basées sur une stratégie de la tension et de la violence comme moteur historique -, la portée philosophique et sociale du Dernier Face-À-Face en fait un western spaghetti particulièrement fort et profond, malgré sa rudesse d’apparence.

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Wild Side reste dans la droite lignée de ses éditions exclusives et propose le film (sans parler de la musique d’Ennio Morricone qui été reéutilisée sur Laissez Bronzer les Cadavres de Hélène Cattet & Bruno Forzani en 2017) dans un estimable coffret qui contient le long-métrage en DVD, Blu-Ray, de surcroît dans sa version cinéma et dans sa version longue (un peu plus d’un quart d’heure identifiable car non doublé et non restauré). Les bonnii proposés sont eux un focus sur le montage de la version longue qui vaut le détour tant, en effet, le montage est le point faible du film, trop abrupt, même pour cette version plus “déployée” ; un entretien avec le spécialiste du western européen Jean-François Giré ; et surtout un beau livret de 80 pages rédigé par Alain Petit et serti d’une radieuse iconographie. Sans doute aucun, cette édition Wild Side est la meilleure façon de posséder ce Dernier Face-À-Face en haute définition.

 


A propos de Alexandre Santos

En parallèle d'écrire des scénarios et des pièces de théâtre, Alexandre prend aussi la plume pour dire du mal (et du bien parfois) de ce que font les autres. Considérant "Cannibal Holocaust", Annie Girardot et Yasujiro Ozu comme trois des plus beaux cadeaux offerts par les Dieux du Cinéma, il a un certain mal à avoir des goûts cohérents mais suit pour ça un traitement à l'Institut Gérard Jugnot de Jouy-le-Moutiers. Spécialiste des westerns et films noirs des années 50, il peut parfois surprendre son monde en défendant un cinéma "indéfendable" et trash.

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