Dune


Alors que la science-fiction avait enfin acquis ses lettres de noblesse au cinéma, l’ambitieux et mal aimé Dune de David Lynch (1984) a eu bien du mal à se frayer un chemin au box-office. Quarante ans après sa sortie, il est grand temps de faire taire les pisse-froid dédaigneux et de réhabiliter cette fresque monumentale. C’est chez ESC que ça se passe, et en 4K s’il vous plaît.

Kyle Machlachlan en tenue de guerrier dans le désert, devant une rangée de guerriers ; scène du film Dune.

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La traversée du désert

En 2021, profitant de l’engouement relatif à la sortie du premier Dune de Denis Villeneuve, Universal (via ESC en France) s’était empressé de sortir une version HD du film de David Lynch. Aujourd’hui, alors que l’enthousiasme s’est mué en emballement, tout est bon pour profiter du « ruissellement » consécutif au succès de la franchise, y compris redonner un peu de lustre à une œuvre mésestimée en proposant un steelbook doté d’une version 4K et de deux autres Blu-ray agrémentés d’une multitude de bonus pour la plupart réjouissants. A cela s’ajoute un livre signé Marc Toullec pour les acquéreurs du coffret collector. Lentement mais sûrement, cette première adaptation est ainsi réhabilitée depuis quelques années, permettant aux jeunes générations et aux admirateurs de longue date de jeter un regard nouveau sur une œuvre dont les qualités surpassent largement les défauts. Son synopsis est peu ou prou connu de tout amateur de science-fiction : dans un lointain futur, l’empereur Shaddam IV règne sur de nombreuses planètes, conseillé par une Révérende Mère du Bene Gesserit, un ordre féminin mystique qui suit ses propres motivations. L’une des plus précieuses ressources de cet empire est l’Épice, une substance dotée de multiples vertus dont celle de prolonger la vie. En développant les capacités de prescience, elle permet également aux pilotes de la Guilde des Navigateurs de diriger les vaisseaux spatiaux dans les replis de l’espace. La planète Arrakis, un monde aride et désertique aussi appelé Dune, est la seule source d’Épice. Elle est habitée par les Fremen, un peuple disséminé en tribus qui en connaît tous les secrets. La popularité grandissante de la maison des Atréides amène l’empereur à ourdir un complot pour éliminer celle-ci avec la complicité de l’avide et cruel baron de la maison Harkonnen. Il confie la gestion de Dune au duc Leto Atréides (Jürgen Prochnow), succèdant ainsi dans cette tâche aux Harkonnen. Mais il s’agit d’un cadeau empoisonné, car ces derniers ont laissé derrière eux quelques pièges destinés à leurs rivaux de toujours. Quand le duc est assassiné, son épouse (Francesca Annis) et leur fils Paul (Kyle MacLachlan) fuient dans le désert et rencontrent les Fremen dont la mythologie annonce l’arrivée d’un Messie qui les libérera de l’oppresseur impérial.

Plan rapproché-épaule sur Sting, torse nu et en sueur, devant un mur gris, la mine hallucinée dans le film Dune de David Lynch.

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Il n’est pas question ici de se livrer au jeu des sept différences en opposant la conception du réalisateur d’Eraserhead (1977) et d’Elephant Man (1980) avec celle de Villeneuve – exercice un peu vain que d’autres ont déjà commis – ni de comparer le film avec le roman d’Herbert : laissons le soin aux amateurs intransigeants du roman de prendre ces futiles postures à chaque nouvelle adaptation. Ne pleurnichons pas davantage sur ce qu’aurait pu être le Dune d’Alejandro Jodorowsky si son projet un tantinet insensé avait vu le jour. Une adaptation est une vision, et celle de Lynch n’a aucune égale. Si les ambitions de départ ne se sont pas concrétisées, il faut accuser un montage fait à la serpe, peut-être quelques effets spéciaux malheureux mais plus généralement l’impossibilité dans les années 80 de faire de cette œuvre complexe un divertissement grand public. Il est grand temps toutefois de reconnaître aujourd’hui les qualités visuelles et l’atmosphère envoûtante du film, fruit de l’esprit baigné de surréalisme de son metteur en scène. Les costumes, les décors, les engins volants… Tous les aspects visuels sont à l’opposé de ce que la science-fiction grand public proposait alors, après que le passage de l’ouragan Star WarsUn nouvel espoir (Georges Lucas, 1977), L’Empire contre-attaque (Irvin Kershner, 1980), Le Retour du Jedi (Richard Marquand, 1983) – a tout redéfini. L’absence dans la distribution de têtes connues à l’époque – si on excepte la tentative de coup marketing nommée Sting – est sans doute l’un des rares points communs entre l’univers de George Lucas et celui de David Lynch. Car dans ce dernier, pas de robots rigolos, de pistolets laser et de combats spatiaux, mais un univers quasi steampunk souvent plongé dans l’obscurité, où les grosses machineries baignées de vapeur rappellent davantage l’anticipation de Jules Verne que le space opera. Les boiseries et le pompiérisme des décors ou au contraire leur froideur industrielle, les costumes, les coiffures, les éclairages, nous renvoient dans le passé, quelque part dans la première moitié du vingtième siècle, plutôt qu’en l’an 10191. Cette vision du futur très éloignée des canons du genre contribue à une ambiance singulière marquant durablement les esprits. Qui n’a pas été mis mal à l’aise par le monstrueux mutant de la Guilde, flottant dans son aquarium et éructant de la fumée, ou par ce baron Harkonnen pustuleux et postillonnant, incarné par Kenneth McMillan ? Ces petits ajouts personnels de Lynch, tels les « modules étranges », armes soniques complètement improbables, apportent un surcroît d’étrangeté à l’ensemble. En injectant un peu rétrofuturisme au planet opera mêlé de hard science de Frank Herbert, le réalisateur a ainsi créé une représentation unique de l’univers de Dune. Or il ne se contente pas d’apposer sa signature sur les aspects visuels : il confère à son long-métrage la dimension ésotérique que contiennent les romans d’Herbert. Loin de la philosophie bon marché des Jedi et du manichéisme qui régit la « galaxie lointaine, très lointaine », il fait de Paul Atréides le principal véhicule du mysticisme théologique des Fremen et du Bene Gesserit, au travers de rêves, de visions et d’expériences extra-sensorielles que subit le héros. Le procédé des introspections en voix off renforce encore une dimension spirituelle contrastant radicalement avec les scènes d’action.

Il se dit qu’un premier montage de Dune atteignait les quatre heures, mais qu’il n’était pas envisageable pour Universal de distribuer un film aussi long et de réduire par là-même le nombre de séances possibles et donc les bénéfices potentiels. On peut rêver à l’envi sur ce qu’aurait été ce director’s cut : il n’en reste malheureusement que peu de traces. On devra donc se contenter de cette fameuse version longue montée pour la télévision – proposée ici en haute définition – reniée par le réalisateur et par conséquent attribuée à Alan Smythee, pseudonyme habituellement utilisé par les cinéastes insatisfaits du montage final. La longue introduction consiste en une succession de dessins commentés par une voix off qui expose les tenants et les aboutissants de l’histoire. Le procédé est on ne peut plus clairement destiné à ménager les neurones de téléspectateurs plus enclins à s’esbaudir devant la pyrotechnie d’un combat spatial qu’à considérer les dimensions politique, métaphysique et spirituelle d’une œuvre comme Dune. Des passages jugés « choquants » pour le public du petit écran ont également été coupés, telle l’ignoble mise à mort d’un esclave par Vladimir Harkonnen, qu’il vide de son sang. Il ne faut toutefois pas jeter ce rapiéçage aux orties sous prétexte qu’il salit la vision de Lynch, car on peut y trouver quelques scènes inédites qui ne figurent pas dans la version cinéma. Bien qu’il s’agisse essentiellement de détails comme des prises de vues différentes ou des dialogues rallongés, certaines d’entre elles approfondissent par exemple le passage de Paul chez les Fremen, une partie capitale du roman traitée à la va-vite dans le montage cinéma. Ainsi, son duel à mort contre Jamis, suivi de la cérémonie mortuaire où on lui offre l’eau provenant de la dépouille de son adversaire, sa découverte de l’origine de l’Eau de la Vie, sont autant de moments qui manquent cruellement aux 136 minutes de la version destinée aux salles, tout comme les scènes donnant un peu d’épaisseur à la Révérende Mère des Fremen.

Si l’entretien croisé entre les journalistes Lloyd Chery et Simon Riaux ne présente d’intérêt que celui d’entendre leurs analyses et points de vue personnels, d’autres bonus nous en apprennent bien davantage sur la longue aventure de Dune au cinéma. Un documentaire inédit et très complet d’une heure vingt est ainsi consacré au film et passe en revue tous les aspects de sa fabrication, depuis les premiers projets jusqu’à son exploitation en salle. Un autre aborde le merchandising qui fut développé à l’époque pour cibler la jeunesse : figurines, accessoires, livres… Autant de produits dérivés qu’on imagine mal être conçus de nos jours pour accompagner un long-métrage aussi peu fédérateur ! L’un des suppléments les plus intéressants concerne l’enregistrement de la musique de Dune, un aspect qui avait injustement été négligé dans les précédentes éditions. Car on ne peut parler du film de Lynch sans parler de sa bande originale signée Toto (et, pour un titre, Brian Eno). En 1982, le groupe a atteint un statut de super star avec son album Toto IV, bourré de tubes FM. Plutôt que d’enchaîner sur la composition d’un nouvel album, les Américains – et en particulier David Paich, leur claviériste – se laissent tenter par l’écriture de la bande originale d’un film, une pratique alors en vogue (citons Queen, George Harrison, Peter Gabriel, Tangerine Dream, Alan Parsons Project…) avant de devenir très courante dans la décennie suivante. Plutôt que d’écrire quelques titres rock pour Footloose (Herbert Ross, 1984), Toto choisit de composer la bande son d’un film de science-fiction, sur un mode à la fois symphonique (avec le Philharmonique de Vienne) et électrique. Avec son thème principal soufflé par Lynch lui-même, le résultat est assez unique en son genre puisqu’il propose le meilleur des deux mondes et se distingue nettement des partitions interchangeables et souvent sans caractère qui accompagnent les blockbusters, en particulier celles, assez envahissantes, que Hans Zimmer a écrites pour les adaptations de Villeneuve. La contribution new age de Brian Eno sur le titre Prophecy Theme achève de faire de cette bande originale l’une des plus marquantes de la décennie, hélas sous-mixée au montage et sous-exposée à l’époque à cause de l’échec du film au box-office. Au fil des années toutefois, et grâce notamment au revival qui accompagne l’œuvre d’Herbert depuis le début du siècle (les séries télévisées, les films de Villeneuve, les romans écrits par son fils, le documentaire consacré au Dune avorté de Jodorowsky), la musique de Toto a fini par acquérir un statut d’œuvre culte, jusqu’à être reprise en concert par le groupe. Il en va de même du long-métrage de David Lynch dont l’esthétique unique, la dimension métaphysique et la puissance narrative sont à placer aux côtés d’œuvres majeures comme 2001 l’odyssée de l’espace (Stanley Kubrick, 1968), Soleil Vert (Richard Fleischer, 1973) ou Blade Runner (Ridley Scott, 1982), soit à l’autre bout du spectre de la science-fiction où règnent au même moment les divertissement familiaux tels E.T l’extra-terrestre (Steven Spielberg, 1982), Superman (Richard Donner, 1978) ou la saga Star Wars.


A propos de Jean-Philippe Haas

Jean-Philippe est tombé dans le cinéma de genre à cause d’Eddy Mitchell et sa Dernière Séance, à une époque lointaine dont se souviennent peu d’humains. Les monstres en caoutchouc et les soucoupes volantes en plastique ont ainsi forgé ses goûts, enrichis au fil des ans par les vampires à la petite semaine, les héros mythologiques au corps huilé, les psychopathes tueurs de bimbos et les monstres préhistoriques qui détruisent le Japon. Son mauvais goût notoire lui fait également aimer le rock prog et la pizza à l’ananas. Retrouvez la liste de ses articles sur letterboxd : https://boxd.it/ris8C

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