Creepshow – L’Intégrale


Creepshow, c’est d’abord un fantasme cinéphile devenu réalité : la collision parfaite entre deux figures majeures de la satire horrifique américaine. D’un côté, George A. Romero, pape du film de zombies et maître des paraboles sociales déguisées en cinéma de genre, et de l’autre Stephen King, conteur populaire des terreurs ordinaires, qui troque ici la machine à écrire pour une machine à remonter le temps, direction la grande époque du comic book horrifique.

Creepshow intégrale

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Le Bazar des mauvais rêves

Le résultat ? Un film à sketchs culte, sorti en 1982, qui transpire la passion pour les EC Comics d’antan dans lesquels chaque histoire rime avec morale cruelle et effets spéciaux dégoulinants. Mais Creepshow, c’est surtout une œuvre particulièrement chère à King : son tout premier scénario écrit directement pour le cinéma – une rareté dans sa carrière – , un film dans lequel il s’offre un rôle mémorable de bouseux halluciné – encore plus rare de le voir interpréter des rôles au cinéma – et qui marque au passage la toute première apparition de son fils, Joe Hill, futur écrivain lui aussi, devant une caméra – ce qui n’arrivera plus jamais ensuite. L’héritage de Creepshow dépasse le cercle familial de Stephen King, c’est aussi une réalisation fondamentale pour un autre futur grand nom du cinéma d’horreur, à l’époque jeune trentenaire fasciné par le latex et les giclées de faux sang, Greg Nicotero. Ce dernier découvre le plateau du film aux côtés de son mentor Tom Savini – le grand pape des effets spéciaux pratiques, connu pour ses contributions sur Vendredi 13 (Sean S. Cunningham, 1980), Massacre à la Tronçonneuse 2 (Tobe Hooper, 1986) ou Martin (George Romero, 1977), et ce sera le coup de foudre entre les deux. Quelques années plus tard, Nicotero signe les effets de Creepshow 2 (Michael Gornick, 1987), avant de devenir la figure incontournable du maquillage gore et du genre à la télévision. Car oui, on le connaît bien mieux aujourd’hui pour son travail sur Masters of Horror, Breaking Bad et surtout The Walking Dead, qu’il a contribué à définir esthétiquement. Alors forcément, quand l’idée d’une résurrection de Creepshow en série télé est lancée en 2019, il ne pouvait qu’être de la partie. Fan absolu des longs-métrages, Nicotero cumule les casquettes : co-producteur exécutif, scénariste, et réalisateur de non pas une histoire mais treize !

Un homme au pied d'un arbre en forme de personne crucifiée ; scène de nuit, dans un cimetière de fortune de la série Creepshow.

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La première saison de Creepshow version série s’impose donc comme un joyeux grand écart entre La Quatrième Dimension et Les Contes de la Crypte. D’un côté, un ton moralisateur assumé – chaque épisode punissant avec malice l’arrogance, la cupidité ou l’égoïsme de ses personnages – de l’autre une esthétique dégoulinante à souhait, pleine de latex, de giclées verdâtres et de maquillages excessivement cheap. Le fan service est total, et franchement, on ne va pas s’en plaindre. Le tout démarre sur les chapeaux de roues avec une adaptation de Matière Grise, une nouvelle signée Stephen King, mise en scène par nul autre que Greg Nicotero himself, encore un fantasme de cinéphile coché sur la liste. La saison se clôt en beauté avec Le Monstre du Lac Champlain, un épisode scénarisé par Joe Hill alias King Junior, et réalisé par un Tom Savini en très grande forme, décidément, c’est Noël tous les jours pour les amateurs de bestioles gluantes et d’hommages référencés. En plus d’un ton parfaitement raccord avec l’esprit pulp du film original, la première saison aligne un casting de rêve improbable : Tobin Bell (le tueur de Saw), Giancarlo Esposito (le bad guy le plus élégant de Breaking Bad), David Arquette (le flic le plus difficile à tuer de Scream) ou encore Kid Cudi (oui, le rappeur). Chaque épisode devient alors une sorte de jeu de piste cinéphile où l’on passe son temps à se dire : « Mais…Je le connais lui, c’est pas…? ». Et comme si ça ne suffisait pas, l’édition vidéo nous gâte avec une belle ribambelle de bonus, courte mais passionnante : des making-of, des entretiens avec l’équipe et une plongée dans les coulisses des effets spéciaux old school. Il faut dire que c’est là toute la saveur de cette série fauchée mais passionnée : retrouver le plaisir presque enfantin de ces monstres en caoutchouc et de ces tripes trop rouges pour être vraies, bref, de cette bonne vieille odeur de cinéma d’horreur des années 80. Une époque où les budgets étaient serrés, mais l’imagination illimitée. A ce titre-là, les effets mécaniques sont souvent bluffants, pleins de charme et de précision artisanale. On sent que ça couine, ça saigne et ça bave avec un amour palpable du bricolage horrifique. En revanche, côté effets numériques, on est plutôt sur un train de retard…Voire deux. On sent bien que le budget ne suit pas toujours les ambitions visuelles et parfois les incrustations CGI font un peu tâche. Finalement, c’est aussi ça qui fait partie du plaisir : on l’aime pour ses coutures apparentes, ses effets un peu déglingués et surtout ses créatures en mousse qui grognent comme des canards enrhumés. Une série qui assume son héritage bis et le revendique avec fierté.

Un homme en costume cravate dont les yeux sont blancs et la peau nécrosée avec un rire démoniaque dans la série Creepshow.

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Les trois saisons suivantes de Creepshow continuent de creuser cette veine cinéphile. Les hommages, références et clins d’œil sont si nombreux qu’on pourrait rédiger une encyclopédie de l’horreur à chaque épisode. Mais pour ne pas vous perdre dans les limbes intertextuelles, permettez-moi de vous recommander quelques perles personnelles. Commençons par L’enfant aux figurines, réalisé (encore !) par Greg Nicotero en personne. C’est un épisode tendre et monstrueux à la fois, un hommage sincère d’un maquilleur à la plus belle gueule maquillée du cinéma : Frankenstein. Ici, l’amour de Nicotero pour les effets pratiques, les maquillages à l’ancienne et la magie des monstres de studio explose à l’écran. On sent qu’il rend hommage autant à un personnage mythique qu’à son propre métier, sa vocation née devant les classiques Universal. Et ce n’est que la moitié de l’épisode ! Dans la seconde histoire, Meurtre en direct, on retrouve Ted Raimi – oui, le frère de Sam – qui déballe le Necronomicon et, évidemment, invoque des démons tout droit sortis d’Evil Dead (Sam Raimi, 1981). On pourrait presque entendre Bruce Campbell rire en hors-champ. La série n’hésite pas non plus à convoquer des figures plus cosmiques. Les Grands Anciens, cette engeance tentaculaire née sous la plume de Lovecraft et passée par le prisme délirant de Carpenter, font ici une apparition remarquée – tentacules et insanité incluses. Ailleurs, c’est un jeu vidéo hanté inspiré de La Nuit des Morts-Vivants (George Romero, 1968) qui s’invite dans l’intrigue, comme si Romero avait été codé en 8-bits. On a donc compris la recette : des histoires de série B, mais écrites avec soin, produites avec amour, et nourries d’un appétit sans fin pour les classiques de l’horreur. Un festin de chair, de latex et de cinéphilie. A partir de la troisième saison, la série assume encore plus franchement ce tournant : même lorsqu’elle aborde des thématiques résolument contemporaines – comme une pandémie mondiale dans un épisode écrit en 2020, en pleine hystérie covidienne – elle le fait à sa manière. Ici, pour se protéger des infectés, oubliez les masques FFP2 ou les autotests nasaux, la solution, c’est un bon vieux décapitage. Ce n’est pas très Pasteur, certes, mais c’est très Creepshow. Même lorsqu’elle ne s’accroche pas explicitement à des références précises, elle parvient toujours à recréer ce panache si particulier des films d’horreur américains des années 1970 et 1980. Un savant mélange d’effets pratiques, de grotesque assumé, de critiques sociales et de plaisir pulp.

Coffret Blu-Ray de la série Creepshow édité par ESC.En me replongeant dans les contrées sanglantes et cartoonesques de Creepshow, je me suis demandé si, à force d’assumer autant d’influences, la série avait elle-même fini par influencer d’autres œuvres. Après tout, les anthologies horrifiques pullulent depuis quelques années – on en chronique régulièrement dans nos colonnes – mais peu, pour ne pas dire aucune, ne reprennent exactement ce format si particulier de Creepshow : deux histoires par épisode, une avalanche de guests incongrus, des twists à la pelle, tout ça emballé en quarante petites minutes chrono. Une efficacité sèche à l’ancienne. Sur le fond, on trouve bien quelques cousines spirituelles, notamment Le Cabinet des Curiosités (2022) de Guillermo Del Toro – lui aussi cinéphile jusqu’au bout des griffes – dont plusieurs segments rendent hommage aux mêmes références. Mais malgré son amour manifeste des effets spéciaux et de la monstruosité organique, la série de Del Toro pèche par excès de sérieux. Elle manque de cette touche irrévérencieuse, de ce clin d’œil malicieux et presque punk qui fait tout le sel de Creepshow. Car ce n’est pas juste une anthologie horrifique, c’est une fête foraine déglinguée, une kermesse gothique où l’on distribue des bonbons qui collent aux dents et des leçons de morale au vitriol. Du côté des autres séries du genre que j’apprécie – Black Mirror, Channel Zero, Monsterland– c’est le même défaut : l’ambiance est résolument contemporaine, souvent glaciale, connectée aux névroses modernes des nouvelles technologies, aux traumas numériques que sont les creepypastas et aux monstres intérieurs de l’Amérique. Pas de marionnettes qui bavent et de cadavres qui parlent avec des jeux de mots douteux. Au fond, l’héritage de Creepshow ne se mesure pas tant en imitateurs directs qu’en désir de transmission. La série de Greg Nicotero est une passeuse d’images et d’imaginaires. À chaque épisode, elle;donne envie de remonter le fil, de revoir les Contes de la crypte, les vieux comics EC, La Quatrième Dimension, les recueils de nouvelles de Stephen King, les œuvres de Romero et toutes ces VHS ricanantes qui nous ont fait aimer les films d’horreur cheap autant que les chefs-d’œuvre. Bref, ces films qui m’ont donné l’envie il y a quelques années de lire Fais Pas Genre. Prenez par exemple le meilleur épisode de la série qu’est La Dernière Séance (Night of the Living Late Show en VO, titre ô combien merveilleux). Un Justin Long particulièrement inspiré y incarne un geek capable de plonger, littéralement, dans son film préféré, Terreur dans le Shanghaï Express. À l’écran, un montage audacieux mêle les images tournées pour l’épisode à des extraits du long-métrage d’origine, avec Christopher Lee et Peter Cushing en invités d’outre-tombe. Et c’est là, précisément, que Creepshow touche à quelque chose de rare : la découverte de pépites cachées. Grâce à cet épisode, j’ai déniché Terreur dans le Shanghaï Express d’Eugenio Martín, une pépite espagnole des années 1970, sorte de cocktail baroque où The Thing (John Carpenter, 1982) côtoie Satan, un alien mal luné et une poignée de zombies. Le film est tombé dans le domaine public, ce qui explique ses nombreuses éditions de qualité disons variables. Et c’est peut-être ça, le plus bel héritage de Creepshow. Faire circuler des images, donner envie de chercher, de fouiller et même de se salir les mains dans les archives du cinéma bis.


A propos de Enzo Durand

Grand lecteur de Stephen King, Enzo s'attèle à disséquer les nombreuses adaptations du maître de l'horreur, de Brian De Palma à Mike Flannagan, en passant par Tobe Hooper et Franck Darabont. Ce qui le passionne le plus, c'est de se plonger au cœur des œuvres les plus méconnues du grand public, que ce soit des adaptations de Carrie en comédie musicale ou des remakes indiens non officiels.

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