Jodorowsky’s Dune 1


Un seul nom, Dune. Chef-d’œuvre de la littérature de l’imaginaire écrit par Franck Herbert, porté à l’écran par David Lynch en 1984, adaptation finalement ratée. Avant ça, un avant-gardiste du nom de Jodorowsky avait pourtant mis sur pied ce qui aurait pu être le plus grand film de science-fiction jamais vu et tourné. Retour sur un projet assassiné qui aurait pu changer la face du septième art.

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Le plus grand film jamais réalisé

Jodorowsky’s Dune se concentre sur la naissance, la construction et la mort de la version de Dune d’Alejandro Jodorowsky, réalisateur surréaliste, ésotérique et rêveur, pilier du cinéma surréaliste avec notamment El Topo (1970), considéré comme étant le premier midnight-movie, et le mythique La montagne sacrée (1973). Le projet Dune vient après ce dernier, en 1975, alors que le cinéma de Jodorowsky paniquait et fascinait les foules. Michel Seydoux lui propose de produire n’importe quel projet, Dune sort gagnant, alors que le réalisateur n’a jamais lu une seule ligne du livre. C’est le début d’une grande aventure cinématographique qui va non seulement marquer l’équipe du film mais également le monde du septième art. Frank Pavich a été à la rencontre de ces personnes durant trois ans pour nous livrer un documentaire singulier et passionné.

2Le documentaire ne se contente pas de narrer la réalisation avortée de Dune, mastodonte de l’imaginaire SF, projet dantesque sans limites. Dune s’est avant tout orchestré avec un certain esprit, mis en avant par Frank Pavich. Jodorowsky y explique ses intentions de créer « un dieu cinématographique, un film prophète », une première dans le monde du septième art. Chacun de ses participants deviendrait dans cette optique un « guerrier spirituel », une personne partageant non seulement une certaine culture artistique, mais une envie de révolutionner le cinéma, scénaristiquement et visuellement parlant. L’importance de la collaboration entre ce cercle de mentalités distinctes est prouvée lorsque le réalisateur dit avoir souhaité Douglas Trumbull pour réaliser les effets spéciaux de son film, à l’époque considéré comme pionnier des effets visuels grâce à son travail pour 2001, l’Odyssée de l’espace (Stanley Kubrick, 1968). Jodorowsky lui refuse le poste après une première rencontre, le jugeant trop « hollywoodien ». Dune est aussi décrit comme voulant simuler les effets et hallucinations liées à la drogue, au LSD selon Jodorowsky qui voyait avec ce projet l’occasion de créer un univers visuel et graphique hors du commun. Là s’affiche la première particularité du film, où de nombreux artistes n’ayant pas forcément de lien avec l’univers du septième art ont pris part à son élaboration visuelle. Le storyboard est signé Jean Giraud, aka Meobius à qui l’on doit entre autre la bande-dessinée Blueberry, auteur qui a entre autre élaboré le design des personnages à l’aide du réalisateur ainsi que la plupart des décors. Il participa plus tard à l’élaboration graphique de plusieurs films de science-fiction tels Tron (Steven Lisberger, 1982) ou encore Le Cinquième élément (Luc Besson, 1997). Hans Ruedi Giger fut lui engagé pour travailler sur l’univers des Harkonnen, antagonistes de Dune. Giger, après l’abandon du projet, créa le fameux Alien et le vaisseau d’Alien, le huitième passager (Ridley Scott, 1979), et consacra une majeure partie du reste de sa carrière sur les autres volets de la tétralogie. Chris Foss, à l’époque dessinateur de couvertures de romans SF, est contacté pour le design des vaisseaux du film, psychédéliques et colorés. Dune se promettait d’être un projet dessiné par des passionnés et talentueux artistes issus de milieux artistiques différents, mais avec cette volonté de créer une œuvre unique et proche d’un univers commun.

Jodorowsky’s Dune adopte intelligemment une dimension très humaine, de par ses interviews enflammées pleines d’émotion. Jodorowsky prend évidement la main dans l’explication du projet, en pleine forme, colérique et ému lorsque l’échec du film est évoqué. Le réalisateur avait en effet tout misé sur ce projet, allant jusqu’à donner le rôle principal à son fils, Brontis Jodorowsky, qui dû s’entraîner durant plusieurs années au combat réel (aïkido, karaté, escrime, etc.). Le casting promettait d’être l’un des plus incroyables jamais réuni : Mick Jagger, Orson Welles, Udo Kier (acteur fétiche d’Andy Warhol), Salvador Dalí et sa muse Amanda Lear… Tous avaient dit un immense « oui », emballés par le projet. Un groupe d’artistes éclectique, auxquels s’ajoutait la volonté de Jodorowsky d’inviter plusieurs groupes musicaux différents pour les divers univers du film. Ainsi Pink Floyd et Magma avaient accepté la collaboration, promettant une ambiance sonore étrange, dérangeante et tout simplement géniale. Plusieurs de ces 3artistes ont été rassemblés par Frank Pavich pour raconter leur expérience de Dune, entre rire, émotion et frustration pour la plupart. S’ajoutent critiques, producteurs et Nicolas Winding Refn, déclaré seul véritable spectateur de Dune auquel Jodorowsky a présenté l’ensemble du storyboard durant plusieurs heures.

Une dimension artistique très humaine qui vient se heurter à la dureté d’Hollywood et autres grandes productions cinématographiques mondiales. Estimé à 15 millions de dollars, Jodorowsky et son équipe partent à la recherche des 5 millions manquant pour concrétiser Dune. Accueilli favorablement par les différentes productions auxquelles le projet a été présenté, l’argent ne sera pourtant jamais trouvé, le film abandonné. C’est ému que Jodorowsky et son équipe s’expriment sur le sujet, remettant en question l’industrie du film qui n’a pas vraiment changé. Le réalisateur s’exprime, colérique, sur ce système qu’il qualifie de « mauvais », en définissant l’argent comme étant « le problème de tout ». Si les producteurs se montrent intéressés par Dune, ils trouvent en revanche le film trop long, trop étrange, trop particulier pour trouver son public, une prise de risque donc trop élevée pour une potentielle perte d’argent. Ce qui aurait pu être un géant cinématographique est alors « assassiné », pour finir entre les mains de David Lynch plusieurs années plus tard. Le documentaire vient alors remettre en question en quelques minutes l’industrie cinématographique, décrite par Jodorowsky comme produisant des films « sans âme ni cœur ». Une remise en question d’autant plus déstabilisante lorsqu’on s’interroge sur les répercussions qu’aurait eues la sortie d’un tel 4ovni à l’époque, précurseur des films de science-fiction et autres space opera tels que nous les connaissons aujourd’hui. Le Dune de Jodorowsky aurait pu totalement changer la face du 7ème art, aussi bien au niveau artistique dans les mentalités de productions d’un film, et les raisons de sa création, mais jusqu’à quel point ? Nous n’aurons jamais la réponse, mais Jodorowsky’s Dune met un point d’honneur à donner la parole aux précurseurs d’un genre nouveau mort-né qui nous font rêver d’aventures galactiques colorées et épiques.

Jodorowsky’s Dune parvient à nous offrir un petit aperçu de ce qu’aurait été ce fabuleux projet, en donnant vie aux quelques planches du storyboard, entre attaques de pirates de l’espace et ouverture sur des galaxies lointaines, très lointaines. Faut-il préciser que ce storyboard en question est introuvable, les deux seuls exemplaires existants étant possédés par Jodorowsky lui-même. C’est un hommage grandiose et émouvant qui est rendu à Jodorowsky et son équipe, un hommage à une époque artistique inventive, un hommage à tous les amoureux du cinéma, qui ne pourront s’empêcher de verser une larme sur les dernières déclarations de Jodorowsky.


A propos de Jade Vincent

Jeune sorcière attendant toujours sa lettre de Poudlard, Jade se contente pour le moment de la magie du cinéma. Fan absolue de Jurassic Park, Robin Williams et Sono Sion, elle espère pouvoir un jour apporter sa pierre à l'édifice du septième art en tant que scénariste. Les rumeurs prétendent qu'elle voue un culte non assumé aux found-footages, mais chut... Ses spécialités sont le cinéma japonais et asiatique en général.


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