Trois ans après un Barbare (2022) qui nous avait déjà bien séduits, Zach Cregger revient avec son premier film de studio, Évanouis (2025). Un mystère épais comme on les aime saupoudré d’épouvante et de drames humains, il n’en fallait guère plus pour nous appâter. Et après Substitution – Bring Her Back (Danny & Michael Philippou, 2025), nous tenons un nouveau challenger de poids pour nos tops de fin d’année…

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Once upon a night

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L’une des scènes m’ayant le plus traumatisé au visionnage de Psychose (Alfred Hitchcock, 1960), ce n’est pas nécessairement le meurtre séminal de Marion Crane/Janet Leigh lors de la fameuse scène de la douche, mais plutôt celle où Martin Balsam/Milton Arbogast arrive sur le palier de l’étage des Bates et que la vieille femme, dans un plan large, ouvre la porte et surgit sur lui pour le poignarder. Cet effet, où l’horreur se meut dans un espace sans quasiment aucun artifice, on le retrouve à plusieurs endroits d’Évanouis (Zach Cregger, 2025), notamment dans une scène se terminant par le découpage d’une mèche de cheveux qui fonctionne plus que n’importe quel jumpscare dans la mesure où ce n’est pas la surprise qui nous effraie mais cette silhouette et l’idée que, mis dans la peau du complice, nous devons l’assister dans l’effroyable. C’est l’un des nombreux aspects réussis du nouveau long-métrage du réalisateur de Barbare (2022) qui utilise le meilleur de tous les outils cinématographiques à sa portée pour arriver à nous scotcher quoiqu’il en coûte. Évanouis, niveau tension et malaise, c’est un peu comme si la séquence d’introduction de Longlegs (Oz Perkins, 2024) durait pendant deux heures.
Comment résumer le long-métrage sans aller trop loin dans les révélations ? Peut-être s’en tenir à ce qui est indiqué sur l’affiche du film – qui reprend cette belle habitude qu’avaient les studios de pitcher l’histoire sur les posters – et dire que dans la petite ville de Maybrook en Pennsylvanie, dix-sept enfants d’une même classe quittent leurs domiciles et disparaissent tous à 2h17 du matin. La communauté est en ébullition et pointe du doigt Justine Gandy, leur enseignante. Celle-ci veut également comprendre ce qui s’est passé et s’intéresse au seul enfant ne s’étant pas volatilisé : Alex. Un scénario que n’aurait pas renié Stephen King ou M. Night Shyamalan tant, et ce dès les premières minutes, le brouillard entourant Évanouis est épais et les énigmes sont nombreuses. En interview, Zach Cregger citait davantage le chef-d’œuvre Magnolia (Paul Thomas Anderson, 1999) comme source d’inspiration sans que l’on ne voie trop le lien : après visionnage, les liens paraissent clairs que ce soit dans la construction chorale du récit, dans sa volonté d’étudier l’Amérique contemporaine ou dans son mélange subtil des genres. En effet, Évanouis n’est pas qu’un simple film d’horreur se contentant d’aligner les mystères et les scènes de peur.

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Le long-métrage est chapitré par personnage et son point de vue. Se faisant, Cregger met directement au centre du jeu ses femmes et hommes brisés et procède à une véritable étude de mœurs forcément bienvenue à l’heure où les États-Unis n’ont jamais paru si divisés. On voit à quel point une tragédie pousse les uns et les autres à différentes extrémités et comment les choses se polarisent dangereusement. La peinture sociale est précise et redoutable : personne ne peut plus se parler et tout semble pourrir de l’intérieur. C’était déjà visible dans Barbare où les quartiers délabrés de Détroit agissaient comme une métaphore d’une Amérique sans boussole. Ici les personnages sont donc livrés à eux-mêmes, abandonnés par une police plus occupée à soigner son image qu’à faire avancer les choses. Ce n’est plus la petite banlieue (presque) inoffensive de la génération Amblin, mais le reflet d’un pays se complaisant de la post-vérité voire l’ignorance. D’une certaine manière, cela rappelle le propos du Village (M. N. Shyamalan, 2004) qui traitait déjà sous la forme d’une fable moderne des peurs d’une communauté repliée sur elle-même. L’administration Trump, comme celle de Bush Jr dans les années 2000, est un terreau parfait.
Si cela fonctionne, c’est grâce à une écriture ciselée de Cregger lui-même qui parvient à donner corps à chacun des personnages peuplant le récit. Tous.tes bénéficient de caractérisations comme on n’en fait plus beaucoup – y compris dans le cinéma hors horreur ! – et impriment directement chez le spectateur. Une construction comme celle d’Évanouis nécessitait ce travail de scénario, et on constate que Zach Cregger a bien révisé son Robert Altman illustré tant la réussite est complète. On s’en rend compte quand, vers le milieu du récit, les réponses au grand mystère commencent à être évidentes. Ce qui aurait pu être l’arrêt de mort du long-métrage s’avère finalement la meilleure façon de se concentrer sur les personnages et le sort qui leur est réservé. Mieux : le lien que nous avons avec eux nous permet d’accueillir les nombreux traits d’humour du final ! On doit cette réussite au casting qui nous réconcilie notamment avec Alden Ehrenreich – imbitable dans Solo – A Star Wars Story (Ron Howard, 2018) – et qui montre, une fois de plus, les grands talents de Julia Garner et de Josh Brolin, et qui nous fait découvrir un jeune talent : Cary Christopher en petit garçon rescapé inquiétant.

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En fin de compte, Évanouis a davantage les qualités d’un grand film choral que celles d’un film d’horreur pur et dur. Le long-métrage fait peur et nous gratifie de quelques images durablement choquantes – comme celle suscitée en introduction – mais on n’en retiendra sûrement plus sa nature de conte moral, de fable à l’adresse des enfants. Il y a quelque chose rappelant Le Musicien de Saint-Merry de Guillaume Apollinaire et sa légende allemande du Joueur de flûte rendue célèbre par les frères Grimm bien avant le poète français. Le film de Zach Cregger pourrait s’adresser aux enfants mais qui ne peut être montré à cause de sa propension horrifique, et un film qui traite de nos peurs liées à la perte de nos enfants sans presque jamais exposer les enfants. Finalement, le cinéaste réalise ici, comme pour Barbare dans une autre mesure, une fable teintée de Wes Craven, de John Carpenter ou même de Paul Thomas Anderson qui interroge nos peurs les plus enfouies. Qu’elles soient visuellement identifiables à cause d’une vieille dame flippante approchant de sa victime, sociétales ou parentales, ces peurs ont rarement été convoquées toutes à la fois et avec autant d’intelligence et de savoir-faire.



