Dernier chapitre et pas des moindres pour notre première couverture du festival Fantasia 2025, qui s’est achevé à Montréal.
Jour 13 – Héros d’hier, horreurs d’aujourd’hui
Cette journée commence avec Stuntman, un drame d’action chinois réalisé par Albert et Herbert Leung. On nous y raconte l’histoire de Sam, coordinateur de cascades à la retraite connu à l’époque pour ses cascades dangereuses ayant blessé de nombreux cascadeurs, dont un qui est resté paralysé. Lorsqu’on lui offre la possibilité de se remettre au travail sur un dernier projet, il le voit comme la façon de redonner ses lettres de noblesse au cinéma d’action hongkongais. Il va alors s’unir avec un jeune cascadeur débutant dans le métier pour faire son plus grand film en carrière… Avec un pitch pareil, on pourrait s’attendre à ce que Stuntman soit un hommage aux cascadeurs et au cinéma d’action ayant donné naissance à des légendes comme Bruce Lee ou Jackie Chan. L’hommage est encore plus évident lorsque le film s’ouvre sur ce qui est essentiellement un remake du climax de Police Story (1985, Jackie Chan), et qui s’avérera être la meilleure scène du long-métrage. À partir de là, on a droit à un récit mélodramatique et cliché au possible où Sam va devoir choisir entre sa famille et son travail, décevant à chaque fois sa fille. Ou encore de multiples séquences où le jeune cascadeur tente de se prouver face à une équipe plus expérimentée et antagonisante, etc., etc.… Du bon gros cliché bien gras. Mais si l’histoire est utilisée comme excuse pour montrer des cascades impressionnantes, c’est pas grave, non ? Sauf qu’il n’y a que très peu de cascades au final. Le gros du film consiste en de longues séquences dialoguées peu intéressantes répétant les mêmes enjeux scène après scène, ça devient très vite lassant. Le plus gros problème avec Stuntman, c’est son message de C’était mieux avant. Or Sam est un protagoniste absolument détestable. C’est un connard avec sa fille, un connard avec son apprenti et un connard avec les gens avec qui il travaille, les mettant constamment en danger de mort, cascade après cascade, et refusant toute forme de compromis. Pourtant, il est bel et bien mis en scène comme le héros de l’histoire, un homme incompris, simplement passionné par son métier. Là où ça devient problématique, c’est quand, par exemple, la vedette du film que tourne Sam s’engueule avec lui, insistant que faire un bon film ne vaut pas la peine de risquer des vies, un discours raisonnable avec lequel n’importe qui devrait être d’accord mais que les cinéastes montrent comme faux. Autant j’adore le cinéma d’action hongkongais des années 80, autant Stuntman ne lui rend pas hommage correctement en représentant ses artistes comme des fous dangereux prêts à tuer des gens pour avoir la bonne prise.

© « Dollhouse » de Shinobu Yaguchi Tous Droits Réservés
Second film de ce 14e jour, Dollhouse, un J-Horror réalisé par Shinobu Yaguchi, cinéaste spécialisé dans la comédie qui signe ici son premier long-métrage horrifique. On y suit Tadahiko, jeune mère ayant perdu sa fille de manière tragique et qui, pour aider à son deuil, fait l’acquisition d’une poupée antique grandeur nature qu’elle va traiter comme une enfant réelle. Lorsque Tadahiko accouche d’une petite fille et que la poupée est délaissée au profit de la petite Mai, le paranormal s’invite dans la maison familiale. Si, à la base, Dollhouse ne semble être rien de plus qu’un Jeu d’enfant (Tom Holland, 1988) à la japonaise, avec sa poupée possédée que personne sauf l’enfant ne peut voir bouger ou entendre parler, il révélera bien assez vite ses véritables intentions. Le grand plaisir de Yaguchi sera de jouer avec le point de vue de ses personnages, et donc du public, en installant très tôt que la poupée peut manipuler la perception des gens. Dollhouse va ainsi nous inscrire comme joueurs dans son petit jeu préféré : poupée ou véritable enfant ? Une tactique pour faire monter la tension à chaque fois qu’elle est utilisée. C’est tout aussi énervant qu’efficace, et sur ce point, le film m’a eu presque à chaque fois. Par contre, cette tactique s’immisce dans un scénario d’une stupidité monumentale, faisant tout en son pouvoir pour justifier que personne n’ait simplement jeté la poupée au feu ou du haut d’une quelconque falaise, et ça devient de plus en plus capillotracté jusqu’à une fin qu’on voit venir de très loin et qui, en plus, dure beaucoup trop longtemps. Pour un premier film d’horreur, c’est plutôt réussi, tant qu’on accepte de mettre toute forme de logique au placard.
Jour 14 – Pleins phares sur le vide
On commence cette nouvelle journée par un autre gros coup de cœur du festival, à savoir It Ends de Alex Ullom, un road movie dramatico-horrifique dans lequel un groupe de jeunes adultes fraîchement diplômés se retrouve perdu sur une route de forêt infinie qui les empêche de quitter leur voiture à cause des horreurs se cachant parmi les arbres et qui les attaquent dès qu’ils osent éteindre le moteur. It Ends est LE film de cette édition 2025 de Fantasia auquel je repense le plus après le visionnage. Il se repose entièrement sur son écriture et le jeu de ses acteurs, et ces deux éléments sont extrêmement réussis. Chacun des personnages va vivre la situation à sa manière. On a l’optimiste, qui continue de se dire que la route va bien aboutir quelque part un jour ; on a celui qui cherche des réponses ; celle qui perd espoir immédiatement, etc. Ça donne un groupe de personnages dont la dynamique évolue constamment et se renouvelle sans cesse. La mise en scène de It Ends est assez basique, avec comme seul lieu une voiture, sa direction artistique est toutefois surprenante. Le véhicule en question va subir toutes sortes de changements au fil du récit : ses vitres et sièges deviendront des canevas pour nos protagonistes, qui vont y dessiner, théoriser à l’écrit, se créer des planches de jeux de société improvisées… Bref, la voiture devient vite une représentation de l’esprit de ses habitants, cherchant toujours à occuper leurs journées sur la route. It Ends est une œuvre sur la désillusion face à la vie. Tôt dans le récit, un des personnages explique que maintenant qu’il est diplômé, il sait exactement quel chemin sa vie va prendre, à savoir comme beaucoup de gens, la carrière, le mariage, les enfants, la retraite et la mort. Bref, une vie sans surprise que beaucoup considèrent être le rêve américain. Le film pose donc la question : quelle est la différence entre une vie comme celle-là et une route infinie ? Dans les deux cas, c’est long, prévisible, et la seule façon de s’en sortir est la mort. Oui, c’est un constat extrêmement sombre et cynique, mais c’est une réflexion qu’on s’est tous faite à un moment. It Ends peut ainsi résonner avec n’importe qui le visionnant, et c’est sa plus grande force.

© « Désolé, pardon, je m’excuse » de Estevan Morin Tous Droits Réservés
S’il y a des Québécois qui me lisent en ce moment et que vous avez TikTok, vous avez peut-être vu passer les vidéos de Estevan Morin, un jeune cinéaste ne cessant de promouvoir sur cette plateforme son nouveau long-métrage 100% auto-financé et au titre intriguant, Désolé, Pardon, Je m’excuse. Ella est une jeune femme à la passion étrange, regarder des vidéos de torture sur internet. Un jour, elle décide qu’elle ne sera plus une simple spectatrice et kidnappe un jeune homme pour le torturer mais elle se rend rapidement compte que l’activité ne lui plait finalement pas et décide de relâcher son captif. Seul problème, le jeune homme est suicidaire et refuse de quitter Ella vivant. Avant toute chose, je veux vraiment mentionner que réussir à faire un long-métrage 100 % autofinancé au Québec, c’est vraiment impressionnant et juste pour ça, le film mérite d’être acclamé. Étant un immense fan de comédies noires, la prémisse de Désolé, Pardon, Je m’excuse me parlait beaucoup et, même après visionnage, je la trouve toujours brillante. Le problème, c’est qu’un bon concept ne peut pas supporter un long-métrage en entier à lui seul. Le récit s’étire vraiment trop longtemps, chaque moment et chaque gag étant drainé jusqu’à sa dernière goutte d’efficacité, par exemple une blague mentionnant Ryan Gosling qui est amusante la première fois, moins efficace la deuxième, et vraiment agaçante les fois d’après. Le film se ressent comme une façon d’étirer artificiellement la durée pour qu’il puisse être considéré comme un long-métrage. Par contre, il arrive assez bien à exploiter sa thématique, à savoir l’importance de suivre ses rêves, et ce, peu importe leur absurdité. Chaque personnage a un rêve qu’il ou elle va tenter de réaliser (devenir écrivain, devenir tortionnaire professionnel, devenir célèbre, etc.) et pratiquement chacun de ces arcs narratifs sont résolus d’une façon ou d’une autre à la fin du récit. Pour ce qui est des personnages, je les ai majoritairement trouvés plus insupportables les uns que les autres, et ce, pour à chaque fois la même raison : ils sont tous extrêmement caricaturaux. Chacun d’entre eux a une seule et unique caractéristique que le film va sans arrêt ramener vers l’avant. On a l’idiote, le garçon exaspéré, la fille agressive, la… Fan de ménage ? Ok… Bref, dès l’introduction de chacun de ces personnages, une fois qu’on a compris ce qu’est leur trait de personnalité, on n’a plus grand-chose à se mettre sous la dent car ils vont tous et toutes y adhérer coûte que coûte jusqu’à la fin. Le tout ruine d’avance beaucoup de bons gags qu’on sent arriver de très loin si on y porte un peu attention. Par ailleurs, l’aspect technique de Désolé Pardon Je m’excuse est franchement raté. Oui, le budget dérisoire y est pour beaucoup, mais on n’a pas besoin d’un chèque en blanc de la part de Disney pour faire de la mise en scène. On sent vraiment que le réal ne sait pas trop quoi faire avec sa caméra. Elle est toujours placée de manière un peu aléatoire, sans que ça n’ait jamais de signification… Ce n’est pas mieux côté direction photo. La majorité du long-métrage se déroule dans une pièce aux murs blancs avec un éclairage blanc uniforme au possible. On n’a jamais de reliefs ou de jeux d’ombres, car il n’y a pas d’ombres ! C’est éclairé de la même manière qu’une salle d’attente d’hôpital. Je veux aussi parler un peu de la direction artistique qui est essentiellement inexistante. Le récit est censé se dérouler dans un chalet au milieu de nulle part, mais ça ressemble vraiment plus à une petite maison mitoyenne qu’à une quelconque cabane dans les bois. D’ailleurs, on voit clairement qu’un deuxième étage existe dans le lieu, tandis que dès qu’on voit l’extérieur du bâtiment, on constate un second niveau. Je vais aussi mentionner le couteau omniprésent dans le film, qui est clairement en plastique et qui rend chacune de ses utilisations absolument invraisemblable… Par contre, le casting se débrouille très bien, malgré une tendance au surjeu. On sent vraiment la recherche du rire de la part des acteurs et c’est parfois trop gros, mais dans l’ensemble ça marche bien et c’est dans le ton. Désolé Pardon Je m’excuse aurait pu et dû être un excellent court-métrage de 15 à 20 minutes : dans sa forme actuelle, je le trouve plutôt raté. Par contre, je vais continuer de suivre le travail d’Estevan Morin, parce que c’est certain qu’il va s’améliorer.
Jour 15 – Troma et trauma
OBEX d’Albert Birney, semblait un bon choix, ayant été plutôt bien accueilli lors de son passage à Sundance.Se déroulant à la fin des années 80, OBEX narre l’histoire de Conor Marsh, un geek agoraphobe passant son temps seul chez lui avec son chien Sandy, devant son ordinateur. Lorsqu’il commande un mystérieux jeu vidéo du nom d’OBEX, le maléfique Ixaroth, antagoniste du jeu en question, kidnappe Sandy, forçant Conor à littéralement plonger dans l’univers d’Obex pour sauver son chien. OBEX se révèle être étonnamment tendre sur la solitude et l’isolement grandissant de l’ère numérique dans laquelle on vit, mais aussi bourré d’amour pour le médium du jeu vidéo qui lui sert de toile de fond et dont on retrouve une tonne de références ainsi qu’à la pop culture de l’époque,. Réalisé avec un budget minime, ne vous attendez pas à un monde virtuel en CGI. La majorité du récit se déroule dans des plaines ou des forêts un peu quelconques, peuplées de créatures fantasques qui sont clairement des comédiens en costumes d’Halloween à petit prix. Le tout n’est pas très convaincant sur le plan esthétique, mais OBEX nous fait facilement oublier cet aspect grâce à son personnage principal. Conor, joué par le réalisateur lui-même, est très attachant, et à chaque étape de son aventure on ne peut que lui souhaiter de retrouver ce chien qui constitue tout son univers. Il faut aussi souligner les effets visuels faits maison, bien plus qualitatifs que ce à quoi on pourrait s’attendre pour une production de ce genre, beaucoup d’entre eux étant réalisés en pixel art pour rester dans le ton du récit. OBEX est loin d’être parfait, mais son amour pour ses personnages et son atmosphère nostalgique en font une belle petite réussite.

« Occupy Cannes » de Lily Hayes Kaufman Tous Droits Réservés
La société Troma Entertainment fondée par Lloyd Kaufman en 1974 est non seulement la société de cinéma indépendante la plus vieille des Etats-Unis, mais c’est aussi la plus culte. Ayant accouché de nombreux classiques tel que The Toxic Avenger (Lloyd Kaufman, 1984), Cannibal the musical (Trey Parker et Matt Stone, 1993) et plus d’une centaine d’autres, Troma se bat sans arrêt pour la place du cinéma indépendant à Hollywood. C’est cette bataille qui est racontée dans le documentaire Occupy Cannes de Lily Hayes Kaufman, fille du fondateur de Troma. Se déroulant en 2013, on y suit l’équipe de Troma tentant de vendre leur dernier opus, Return to Nuke’em High Volume 1 (Lloyd Kaufman, 2013) lors de la 66em édition du festival de Cannes.Je suis un grand supporter de Lloyd Kaufman et de Troma. Leur combat pour le cinéma indépendant est important et nécessaire, hélas on ne le comprendra jamais en regardant Occupy Cannes. Le docu préfère montrer Lloyd et compagnie faire les clowns sur la Croisette plutôt que de réellement explorer les raisons de leur présence sur place ou de démontrer en quoi leur cause a de la valeur. Il nécessite une connaissance déjà acquise de tout ça par le public pour être apprécié et compris. Je vois aussi un peu de mauvaise foi dans le projet, je pense à une scène où Kaufman se plaint de la police française, constamment en train de les empêcher de faire leur démonstration en citant comme raison les masques qu’ils portent et les pancartes qu’ils brandissent, alors qu’un trio de cosplayeurs de Pirates des Caraïbes est laissé en paix. Kaufman voit ça comme un geste politique, avec la police à la solde des gros studios américains, mais la vérité est que les cosplayeurs ne font que se promener sur place, alors que le groupe Troma se met à poil dans la rue, bloque la voie publique et hurle sans arrêt. Je trouve ça dur d’être du côté de Troma dans cette situation, malheureusement. Les démonstrations cannoises de Troma, bien que très représentatives de l’esprit provocateur et subversif de l’entreprise, sont plus comparables à celles d’un groupe d’adolescents fâchés qu’à une véritable démarche politique. Ce n’est pas en se mettant à poil sur la Croisette et en projetant du faux vomi sur les passants qu’ils vont se faire entendre ou être pris au sérieux et un nouveau spectateur qui découvre Troma avec ce film risque de les voir uniquement de cette façon alors qu’ils sont beaucoup plus que ça. En plus, comme le documentaire se termine immédiatement après Cannes, on ne voit jamais les répercussions de leur petit cirque. En dehors d’une critique positive du film qu’ils promouvaient, lue à l’écran, ainsi qu’un petit segment « Where are they now », Occupy Cannes ne montre pas l’après. On ne sait pas si cela a aidé à la promo de leur film, s’il a eu une distribution par la suite ou même si cela a déclenché une quelconque réflexion dans l’industrie cinématographique au sujet du cinéma indépendant. L’entièreté du film se ressent donc comme futile.
Dernière projection de ce quinzième jour : The School Duel de Todd Wiseman Jr. Dans une Floride aux mains d’un gouverneur fasciste, un événement annuel a lieu, le school duel, dans lequel des étudiants de différentes parties de l’État s’entretuent dans un affrontement aux armes à feu censé prouver la dévotion des jeunes envers leur pays. C’est dans ce monde horrible qu’on rencontre Samuel Miller, un adolescent endoctriné qui ne rêve que d’une chose : faire honneur à son père mort au combat en ressortant gagnant du school duel. Si vous êtes comme moi, vous avez immédiatement pensé à l’excellent Battle Royale (Kinji Fukasaku, 2000). Par contre, si le film japonais utilise ses affrontements comme métaphore du côté beaucoup trop compétitif du système d’éducation nippon, The School Duel s’en sert pour aborder le patriotisme aveugle dans lequel évolue le peuple américain en ce moment. Tourné en noir et blanc, le film de Todd Wiseman Jr. se veut un cri d’alarme pour tout un pays tombant de plus en plus dans l’extrême-droite. Malheureusement, le tout ne fonctionne que très peu. Les acteurs sont tous extraordinaires et la direction photo est sublime, mais c’est la mise en scène qui pose problème. The School Duel est beaucoup trop stylisé, au point où il iconise et glorifie involontairement des enfants se tirant dessus à l’arme à feu. On y retrouve de nombreux ralentis lors des fusillades, sur lesquels on pose des musiques épiques, comme pour confirmer que les actes de violence horribles se déroulant devant nous sont héroïques. Au départ, je croyais que cette iconisation de la violence servait à nous placer dans le point de vue de ce jeune homme endoctriné : étant donné qu’elle se poursuit bien après sa réalisation de la vérité, je ne peux y voir qu’une énorme maladresse de la part du réalisateur. J’ai rarement vu un film où la mise en scène et le scénario sont à ce point à l’opposé l’un de l’autre. Mettre de la musique épique et des ralentis pendant que des enfants se tirent dessus, c’est moralement répugnant. Le réalisateur ne semble pas comprendre son propre projet, on dirait que Zack Snyder était aux commandes, tellement les choix de mise en scène sont antinomiques au propos…
Jour 16 – Vivre, admirer, mourir, répéter

© « All You Need Is Kill » de Hiroshi Sakurazaka Tous Droits Réservés
Après une fascinante conférence de Lloyd Kaufman, dans laquelle il racontait un grand nombre d’anecdotes sur son parcours, comme, par exemple, sa présence au générique de Rocky (John G. Avildsen, 1976) ou encore l’intimidation qu’il a subie aux mains d’Oliver Stone durant son enfance, c’est de très bonne humeur que je suis allé voir All You Need is Kill, une animation japonaise réalisée par Ken’ichirô Akimoto. Adaptation directe du roman du même titre de Hiroshi Sakurazaka, qui a déjà été adapté au cinéma par les Américains sous le titre Edge of Tomorrow (Doug Liman, 2014). Cette nouvelle version nous présente Rita, une jeune femme qui se retrouve coincée dans une boucle temporelle lors d’une invasion extraterrestre et qui devra, au fil des boucles, devenir une machine à tuer capable de gagner à elle seule cette guerre et ainsi sauver l’humanité. C’est un autre petit coup de cœur. All You Need is Kill propose une esthétique magnifique, aux couleurs pétantes et à l’animation extrêmement fluide. Les scènes d’action sont d’un dynamisme rare, ce qui les rend passionnantes à suivre. Côté écriture, on ne réinvente pas la roue, mais le scénario fonctionne bien, et l’arc narratif de Rita apprenant à aimer la vie au fil de ses nombreuses morts fonctionne plutôt bien. Par contre les choix musicaux sont parfois trop envahissants, et les fondus au noir systématiques après chaque mort de Rita deviennent rapidement source d’agacement, tellement ils sont nombreux. De manière générale, on reste devant du divertissement, mais c’en est du très bon.
Un des films les plus attendus du festival est Lurker d’Alex Russell, thriller psychologique qui fut très bien reçu à Sundance et à Berlin plus tôt cette année. Mettant en vedette le Québécois Théodore Pellerin, on suit Matthew, jeune homme à la vie vide de sens, qui, par le hasard des choses, devient ami avec Oliver, star montante de la musique pop. Cette amitié tombera très rapidement dans l’obsession malsaine. Critique acerbe de la culture de la célébrité et des gens prêts à tout pour faire partie de ce monde, Lurker tire sa force d’un excellent scénario qui réussit à nous faire tomber dans le malaise le plus profond tout en restant étonnamment réaliste. Chacune des actions de Matthew, tout au long du récit, a comme objectif de rester le plus près possible d’Oliver pour partager ne serait-ce qu’une fraction de sa gloire. Et justement, lorsqu’il devient lui-même connu par procuration et qu’il rencontre des fans, il aura lui-même beaucoup de difficulté à expliquer ce qu’il fait exactement aux côtés du chanteur. On a donc cette espèce de culture de la célébrité pour la célébrité, sans qu’elle ne résulte d’une quelconque profession artistique. De cette façon Matthew devient le miroir de tous les aspirants influenceurs et de la futilité de cette ambition. Le personnage est d’ailleurs décrit par Théodore Pellerin comme une coquille vide, quelqu’un sans identité propre qui ne fait que s’approprier la vie des autres. De cette façon on pourrait décrire Lurker comme un film de vampire, bien que le tout reste métaphorique. Hélas le long-métrage perd de sa force avec une mise en scène très basique. Le tout est tourné en caméra épaule pour émuler un style documentaire/télé-réalité, mais en dehors de pointer du doigt ses références, ça n’en dit rien d’intéressant. Lurker va aussi souffrir de la comparaison avec Saltburn (Emerald Fennell, 2023) proposant une histoire très similaire, en plus d’avoir également Archie Madekwe dans ce qui est essentiellement le même rôle.
Jour 17 – Héritage du zombie

© « Queen of the dead » de Tina Romero Tous Droits Réservés
Décédé en 2017, le légendaire cinéaste George A. Romero est considéré comme le père du film de zombie moderne : des créatures lentes et écervelées, utilisées comme métaphores sociales. Cette année c’est sa fille, Tina Romero, qui utilise le zombie comme métaphore dans son premier long-métrage, Queens of the Dead. Lors d’un spectacle dans un club de drag, une invasion de morts-vivants débute et une poignée de survivants se barricade en son antre dans l’espoir de s’en sortir indemnes. Contrairement au cinéma de son paternel, ce premier long-métrage de la fille Romero est une comédie pure et dure. En même temps, son choix de le placer dans l’univers drag l’en oblige un peu. Avec ses personnages extravagants, plus colorés les uns que les autres, on imagine mal un drame horrifique sérieux. Ça n’empêche pas le récit d’avoir un propos. Il s’ouvre quand même sur une femme trans qui se fait attaquer par un zombie dans une église, si vous n’y voyez pas de propos, je vous annonce que vous faites partie du problème. Toutefois la figure du mort-vivant est plutôt ici utilisée comme métaphore pour l’addiction aux réseaux sociaux. On voit littéralement des zombies qui fixent leurs téléphones et qui sont trop matrixés par eux pour attaquer les gens ou encore un personnage ayant réussi à fuir les zombies qui décide de retourner au centre du danger parce qu’elle a laissé son téléphone sur place. C’est loin d’être un discours extrêmement profond, mais on est bien dans la lignée des métaphores sociales des zombies de Romero. Bien entendu, la plus grande force de Queens of the Dead est sa direction artistique. Les costumes sont géniaux et très inventifs dans leur design, monde du drag oblige, et les décors suivent. Néanmoins si le film se veut comme une lettre d’amour envers la communauté queer, il aurait dû être à son image, à savoir extravagant et subversif. Il finit plutôt par suivre la checklist habituelle et surfaite du sous-genre zombie La narration souffre aussi d’un trop grand nombre de personnages qui ne sont donc jamais vraiment développés et, par conséquent peu intéressants. Il manquait vraiment un cœur narratif et émotif au film pour le rendre engageant et accrocheur. Son univers est génial, mais il ne lui fait pas honneur.
Jour 18 – Le dernier coup de queue

© « Fixed » de Genndy Tartakovsky Tous Droits Réservés
Dernier jour du festival et un seul film à l’horaire : la projection de cloture, Fixed de Genndy Tartakovsky. Légende du monde de l’animation, Tartakovsky est le génie derrière Les Super Nanas, Le Laboratoire de Dexter, Samurai Jack, Star Wars: Clone Wars et la franchise Hotel Transylvania, pour ne nommer que ceux-là. Ce nouveau film est un projet qu’il tente de mettre au monde depuis plus de dix ans, un projet que personne ne voulait toucher, un projet de rêve pour Tartakovsky, qui a dû se battre pour le réaliser… Et c’est… A propos de chiens qui baisent ? Ah… bon. Fixed raconte donc l’histoire de Bull, chien domestique qui apprend qu’il sera castré d’ici 24 heures et qui décide donc de partir pour une dernière nuit de folie avec ses compagnons canins afin de profiter une dernière fois de ses testicules. Oui, c’est bien ce que la direction de Fantasia a choisi pour clore le festival et c’est pas mal du tout, en fait ! Bon, déjà, étant réalisé par Tartakovsky, l’animation est excellente et une tonne de blagues ne passent que par elle. Si l’histoire paraît stupide racontée comme ça, elle s’inspire en fait des innombrables comédies pour ados des années 90 et 2000 American Pie (Paul Weitz, 1999) et Superbad (Greg Mottola, 2007) entre autres avec des scénarios assez similaires. Fixed est donc un véritable récit initiatique. Bien entendu, on est dans de l’humour assez sale et vulgaire (il y a beaucoup, beaucoup de testicules de chiens visibles à l’écran), mais étonnamment, on ne tombe presque jamais dans la facilité. Oui, l’humour est crasse, mais les blagues en soi sont assez originales et très bien construites. Puis, le long-métrage aborde aussi le thème de la masculinité et de ce que signifie être un homme. Chacun des cabots est un archétype masculin différent, et chacun d’entre eux sera déconstruit à sa manière. On a même droit à un chien non binaire. Bref, malgré un humour con et vulgaire, le film, lui, est loin de l’être. Puis, pour le reste, on aime le style ou on n’aime pas, et c’est totalement justifié des deux côtés. De mon côté, c’est plutôt positif. Par contre si ce que Tartakovsky a dit est vrai et que Fixed est réellement basé sur ce que lui et ses amis du lycée faisaient ensemble, il va se faire cancel bientôt le Genndy.
C’est ainsi que se termine cette 29e édition de Fantasia, une édition au final assez inégale quoi que contenant bon nombre de pépites et de films que j’ai hâte que le grand public puisse découvrir. Sur une note plus personnelle, c’est aussi le premier festival que je couvre avec Fais Pas Genre ! et j’espère sincèrement que ça vous aura plu et que ce ne sera pas le dernier. Dans tous les cas, je suis ravi d’avoir pu garnir vos watchlists.



