[ENTRETIEN] Sébastien Gayraud & Maxime Lachaud, au-delà du pur et de l’impur


Avec la réédition en novembre 2024 de leur ouvrage Mondo Movies Reflets dans un œil mort paru chez l’éditeur Potemkine, le duo d’auteurs nous plonge dans l’exotisme subversif du mondo, genre cinématographique souvent décrié et jamais égalé qui pousse le spectateur curieux à regarder en face un monde chaotique et violent empreint parfois d’une tendre folie et d’une certaine poésie macabre.

Deux enfants nettoient les orbites d'un crâne avec deux longs plumeaux dans le film Mondo Cane.

© « Mondo Cane » (Paolo Cavara, Gualtiero Jacopetti, & Franco Prosperi, 1962) Tous droits réservés

Le choc des cultures

Comment est née l’idée de ce livre ?

Maxime Lachaud : L’idée de ce livre est née vers 2007 lors d’une rétrospective Mondo à la Cinémathèque de Toulouse pendant le festival Extrême Cinéma. Nous avions eu droit à toute une diversité de projections, avec des films post Mondo Cane (Gualtiero Jacopetti, Franco Prosperi et Paolo Cavara, 1962) mais aussi des longs-métrages à la périphérie du genre comme ceux de Jean Rouch, abordant des points de réflexion hyper intéressants. Il y avait assez peu de monde dans la salle mais on était ravis de découvrir la plupart de ces films sur grand écran. On en entendait parler, on lisait beaucoup dessus dans des revues spécialisées ou des fanzines, notamment dans RE/Search dont l’un des rédacteurs, Boyd Rice, a signé la préface du livre. L’imagerie mondo était aussi présente chez des groupes de musiques qu’on aimait, reprenant les plans de certains films dans leurs clips. Quelques-uns de ces longs-métrages ont été édités en VHS comme le célèbre Face à la mort (Coanan le Cilaire, 1978) qui trônait dans les rayons VHS mais concrètement c’était un genre dont on ne connaissait quasiment rien.

Sébastien Gayraud : Il faut rappeler aussi que c’était la première fois qu’on voyait un film à l’époque extrêmement rare, Adieu Afrique (Gualtiero Jacopetti & Franco Prosperi, 1966) considéré comme le Citizen Kane du mondo et dont la seule copie en français se trouvait par chance à la Cinémathèque de Toulouse. Je n’oublierai jamais la sensation que j’ai ressentie en le voyant sur grand écran en 35mm. C’est un film très marqueur dans l’Histoire du cinéma.

Même lors du festival non ?

Sébastien : Oui avec Les derniers cris de la savane (Antonio Climati et Mario Morra, 1975) qui était tout aussi rare.

Maxime : On s’en est pris plein la tête avec des conversations très animées. Ces films sont tellement étranges et problématiques qu’on a voulu en savoir un peu plus sur leur réception critique en effectuant des recherches dans des bibliothèques. Inutile de préciser que c’était assez catastrophique et très peu documenté puisque même dans les anthologies du cinéma documentaire, le mondo était souvent purement et simplement ignoré.

Sébastien : L’omerta sur ce cinéma était telle que nous n’arrivions même pas à retracer la filmographie exacte. Le seul document que nous avions à disposition, et encore pas de suite, c’était le Monster bis de Norbert Moutier qui répertoriait en tant que mondo des films qui ne l’étaient pas, comme Twin Peaks : Fire Walk with Me (David Lynch, 1922). C’est dire à quel point le terme n’était pas clair.

Maxime : En fait il y avait presque tous les films où tu pouvais retrouver du documentaire et de la fiction mélangée, c’était trop vaste.

Sébastien : Ça englobait aussi bien le cinéma d’Oliver Stone que celui de Michael Haneke

Un cortège d'enfants reprenant le calvaire de Jésus issu du film Mondo cane.

© « Mondo Cane » (Paolo Cavara, Gualtiero Jacopetti, & Franco Prosperi, 1962) Tous droits réservés

Mais alors concrètement comment peut-on définir le mondo ?

Sébastien : C’est un genre qui est né à la suite d’un film prototype, Mondo Cane, le terme « mondo » découlant directement d’un titre que personne n’a compris puisque c’est une interjection italienne qui veut dire « Monde de chien ». La sortie de Mondo Cane en 1962 a intronisé la formule de Jacopetti, Prosperi et Cavara, à savoir un documentaire tourné aux quatre coins du monde allant rechercher toutes sortes de sujets scabreux, exotiques, spectaculaires ou choquants, rassemblés autour d’un thème commun. Le thème de Mondo Cane était la sauvagerie de l’humanité et le caractère misanthrope de la vision du monde de Jacopetti.

Maxime : Ça peut être aussi une ville ou un pays, les mœurs, les rituels saugrenus avec des Paris Interdit ou L’Allemagne interdite, Le Japon insolite, plein de titres comme ça.

Sébastien : Ce qui est au départ une forme posée par Mondo Cane a été développée de manière parfois plus thématique. Très vite, c’est devenu un genre très protéiforme qui s’est étendu au Japon, aux États-Unis, en France etc. Mais on gardait toujours le format long-métrage et la distribution dans les salles de cinémas de quartier et c’est pour cela qu’il a été très vite associé au cinéma bis. Mais le genre s’est éteint dans les années 80 en partie à cause de la série des Face à la mort qui avait intronisé un genre plus extrémiste, le death film où l’on sortait des scènes exotiques inhérentes au mondo pour se diriger vers des exhibitions de cadavres. Rappelons que suite à l’émergence de la vidéo, ces longs-métrages-là ne sortaient plus en salles mais directement en VHS et ça a ouvert la porte à toute une génération de réalisateurs qui a dupliqué les films et compilé les scènes chocs. Le mondo, qui avait perdu sa raison d’être et ses réalisateurs phares, s’est donc éteint en tant que genre pur. Dans les années 80/90, les productions n’étaient plus que de simples compilations sans images originales, composées principalement de stock shots repiqués des mondo historiques mais aussi de reportages télés.

Maxime : Il faut dire aussi que dans le cadre du documentaire c’était assez singulier car Jacopetti et Prosperi parlaient d’anti-documentaire.

Comment différencier le mondo du documentaire dans ce cas ?

Maxime : Pour Jacopetti et Prosperi, le documentaire falsifiait la réalité en voulant toujours l’embellir, en contradiction totale avec la vraie vie qui est plus décousue, tour à tour belle et odieuse. Ils souhaitaient montrer quelque chose de plus fidèle à leur vision du monde, aussi misanthrope qu’elle puisse être, mais qui engloberait l’humanité de manière philosophique. Cette vision du globe est typiquement mondo car il y a cette volonté de tout couvrir en parcourant les continents. Ils observaient ce monde de façon plus spectaculaire, un peu comme un petit théâtre de l’absurde. Ce n’est pas du tout ce qu’on associait aux documentaires de l’époque, c’était une vision totalement nouvelle et iconoclaste. Tout comme cette voix off, parfois cynique ou moralisatrice ou la musique très présente et novatrice à laquelle ont participé les plus grands compositeurs de l’époque. Le succès énorme de Mondo Cane a très vite engendré des clones, chacun voulait faire son propre mondo.

Les réalisations post-Mondo Cane ont-elles réussi à aller au-delà du film fondateur ?

Maxime : Le mondo s’est exporté à la suite du succès du film et c’est à partir de ce moment-là que le terme est devenu une sorte de cliché que l’on plaçait dans tous les titres. Tous les réalisateurs de films d’exploitation ont fait leur mondo, Russ Meyer, John Waters… Il y a eu les Mondo Topless, les Mondo Trasho… C’était devenu un terme synonyme de scènes choc, permettant au mot mondo de rentrer dans le vocabulaire. Surfant sur le triomphe du long-métrage, les producteurs ont insisté pour que Jacopetti et Prosperi réalisent Mondo Cane 2, l’incroyable vérité (1963) et c’est avec ce film qu’ils vont ouvertement trafiquer le réel en le mélangeant à des scènes prises sur le vif. Ça va devenir la marque de fabrique du genre.

Sébastien : Pour revenir au film fondateur, Mondo Cane a déclenché un clivage qui ne s’est jamais arrêté depuis. D’un côté, c’est un film qui a eu un succès public gigantesque mais de l’autre la réception critique est désastreuse, injurieuse et systématiquement agressive. On va avoir d’emblée ce paramètre discriminant déterminant du mondo qui va être taxé de raciste, colonialiste et cruel envers les animaux. Ça perdure encore aujourd’hui avec cette étiquette sur la forme mais aussi sur le fond. On nous a très vite fait comprendre que l’on s’intéressait à un sujet sulfureux, voire dangereux qui était considéré unanimement sans la moindre nuance comme la poubelle du cinéma.

Maxime : En termes d’héritage, on doit évidemment citer Cannibal Holocaust (Ruggero Deodato, 1980) qui est à la fois l’hommage absolu à Mondo Cane mais aussi la satyre la plus noire et virulente du genre. Difficile de faire aussi fort après ça. Même au niveau du réel c’est allé très loin puisqu’on a accusé le réalisateur d’avoir tué ses propres acteurs.

Sébastien : Il est considéré dans le registre du cinéma d’horreur comme un sommet de violence indépassable. Il reste dans le temps et dans l’Histoire.

Affiche du mondo Ce monde interdit où un homme est attaché au sol et semble lécher un liquide.Pour en revenir à la musique, ça a l’air d’être quelque chose de fondamental dans un mondo.

Sébastien : La BO, composée par Riz Ortolani et Nino Oliviero est clairement l’un des points forts de Mondo Cane. Ils façonnent à deux un style musical qui va devenir emblématique du genre et un marqueur déterminant à la fois dans un mélange de musiques symphoniques à la Wagner, d’Exotica et de musique jazz, loufoque ou parodique. Ça va s’imposer même au-delà des films où les succès sont parfois plus discographiques que cinématographiques. Le mondo est donc totalement conditionné par le style musical qui va avec. À l’orée des années 80, le mondo perdra à la fois ses spécificités esthétiques mais aussi musicales avec l’apparition de ces compilations qui vont habiller les films et qui n’ont plus rien à voir avec le genre d’origine.

Même la voix off a une place spéciale, avec un ton savant et informatif.

Sébastien : Effectivement le mondo se targue d’être ethnographique et anthropologique, déclamant des discours scientifiques voire médicaux. Franco Prosperi était l’ethnographe anthropologue de la bande et par la suite on aura des collaborations de prestige du milieu littéraire et scientifique comme Alberto Moravia, un écrivain italien qui va rédiger beaucoup de commentaires à destination des mondo. Les frères Castiglioni sont eux-mêmes anthropologues et vont donner une certaine crédibilité à des films d’une violence assez extrême. Mais dès les années 70, on va commencer à inventer des personnages pour les discours des voix off, comme le docteur Francis B. Gross et le mondo va perdre ce point de vue sérieux et donc sa raison d’être.

Maxime : Il y a une sorte de critique unanime et très moralisatrice sur ces films-là alors qu’on désirait les prendre avant tout comme objets esthétiques qui parlaient de leur époque. On avait lu les livres de Ballard qui en parlait beaucoup ainsi que les propos de Jodorowsky qui adore aussi les mondo. On ne voulait pas seulement les voir comme des objets d’exploitation mais plutôt comme le reflet d’une société qui faisait la queue en salles pour voir ces films malgré le lynchage de la presse. La preuve que le mondo, c’est souvent une chose et son contraire. Mais si tu sors de la morale, qu’est-ce que tu as en face de toi comme objet esthétique ? Au bout du compte, quasiment personne n’était allé sur ce terrain-là et c’est ce qui nous a motivé à écrire là-dessus.

Ça a donné un ouvrage très dense !

Maxime : Effectivement plus on creusait plus on s’apercevait qu’il y avait des centaines de films, principalement dans les années 60/70. Il fallait donner des clés esthétiques à ce cinéma pour essayer de mieux le comprendre en sortant de tous ces préjugés visant un public qui ne serait pas suffisamment sophistiqué.

Sébastien : On a vécu l’écriture de ce livre comme une enquête, on a voyagé et rencontré des gens, on a même commis des erreurs sur la véracité de certaines séquences.

Maxime : À vrai dire on a toujours des doutes, puisque les réalisateurs vont toujours te dire que tout est vrai, forcément. À un moment il faut accepter d’être crédule. Que ce soit vrai ou faux, ce n’est pas ça la vraie question. On ne prend pas parti, ce doute fait partie de l’excitation du cinéma mondo. Ils ont réussi à duper beaucoup de monde mais le plaisir de se laisser illusionner fait partie du principe même du cinéma, non ?

Sébastien : Cette aventure nous a transformés, on a découvert beaucoup de choses sur nous-mêmes mais aussi sur l’essence même du cinématographe. Une fois émergé dans le mondo, on finit par en voir partout et même dans le cinéma classique. Dans des films comme ceux de Jean Rouch, de Raymond Depardon, de François Reichenbach ou Frederick Wiseman, on trouve un point de vue sur le monde qui se rapproche ouvertement du mondo. Ce genre si rejeté en tant que forme noble nous interroge constamment sur l’essence même du cinéma qui diffusait à la base des images réelles dans un milieu forain.

Pellicule de tournage d'un mondo situé en Afrique, montrant des personnes originaires de tribu assises, de profil et de dos.

© Pellicule de tournage des frères Castiglioni Tous Droits Réservés

Les premiers mondo ont été réalisés par des journalistes et des biologistes donc on ressent cette vocation à informer. Mais finalement quand on en visionne un c’est plus l’émotion que l’information qui prime.

Maxime : C’est là où le mondo a quelque chose de précurseur par rapport à la société d’aujourd’hui. Il y a cette idée d’aller recueillir des images réelles mais il y a aussi le montage et le rapport à la perception et à la sensation qui est extrêmement important. Les cinéastes mondo vont chercher le spectaculaire et faire des montages très rapides pour créer une sorte de vertige. Au fur et à mesure de la projection, cette masse d’informations aboutit soit à une sorte de vision qui dépasse la somme de ses parties soit elle conduit purement et simplement à de la désinformation. A partir aux quatre coins du monde et à faire des raccords visuels sur de la viande et des corps plutôt que sur des faits, qu’est-ce qui ressort de tout ça à la fin ? Plus quelque chose de l’ordre de la sensation que de l’information, c’est vrai. On n’apprend pas grand-chose quand même dans un mondo (rires). Au bout d’un moment, les images se sont même recyclées et répétées, donc à force, si information il y a, on finit par la saisir.

Ces répétions n’ont-elles pas conduits à une certaine lassitude de la part des spectateurs ?

Sebastien : La répétition de ces mêmes séquences a fini par épuiser le genre en effet. Une fois qu’on a vu des séquences SM, des séquences de fakirisme, des séquences de cannibalisme et des scènes de sex clubs au moins 10 fois, on finit par se lasser. Un genre s’épuise à partir du moment où il devient parodique et c’est vrai que les films de Bruno Mattei ou Joe d’Amato s’enfoncent dans une décadence encore pire que celle du début.

Maxime : D’ailleurs dans Mondo di notteoggi (Gianni Prioa, 1976) tu assistes carrément à la déchéance physique des personnages des mondo sexy tournés dans les années 60. Les strip-teaseuses étaient auparavant dans de jolis cabarets et on les voit maintenant se déhancher dans des clubs sordides. Cette idée de dégénérescence est au sein même de cette banque d’images mondo.

Sébastien : On en est arrivé à un stade où ce spectacle de la déviance devenait tellement exagéré que ça n’avait plus d’impact. Il a eu sa raison d’être à cette époque en raison de la société qui l’a produit. Entre le début des années 60 et la fin des années 70, il y a eu la crise économique et le mondo s’adressait à une génération qui était encore dans une expansion économique où les gens consommaient et partaient en vacances. Mais dans le même temps, on vivait toujours dans l’imagerie post-coloniale en Europe. On demeurait dans un clivage générationnel avec une croyance dans le progrès qui tirait vers une forme d’ascendance et dès la crise du pétrole, il y a eu une désillusion sociale qui conduira le cinéma à être de plus en plus nihiliste, destructeur et urbain. On va quitter l’exotisme pour tendre vers des esthétiques plus froides.

Maxime : Effectivement on va se concentrer beaucoup sur l’urbain et la paranoïa à partir des années 70, avec des films comme The Killing of America (Sheldon Renan et Leonard Schrader, 1981)

Cette course à la violence graphique reste la principale image que l’on garde du mondo aujourd’hui.

Sébastien : On a franchi toutes les bornes dans l’ultra violence alors quand on voyait un film comme Shocking Africa (1982) qui est un sommet indépassable dans l’horreur graphique ça en devenait insoutenable, même pour les gens qui avaient l’habitude. On ne pouvait clairement pas vendre un tel niveau de violence perpétuellement dans le cadre d’un cinéma commercial.

Maxime : On a tendance à se concentrer sur les scènes chocs mais avec ce livre on voulait travailler sur les contrastes. Certains vont dire que c’est révolutionnaire, d’autres que c’est de l’idéologie nauséabonde. On l’a bien vu lorsque l’on a projeté Mondo Cane à Toulouse, on a eu droit à toutes les réactions possibles et inimaginables. Mais c’est cet entre-deux qui est intéressant, on vogue vers de la pure exploitation entrecoupée de séquences totalement anodines. Tous n’ont pas les moyens de tourner des scènes spectaculaires, c’est pour ça que certains vont piocher dans des banques d’images ou nous faire croire qu’ils tournent sur un continent exotique alors qu’ils sont restés dans leur propre pays. Il ne faut pas non plus omettre tout un pan du mondo ludique, léger, véritable éloge aux excentriques comme Mondo Hollywood (Robert Carl Cohen, 1967) ou Paris interdit (Jean-Louis Van Belle, 1969) Tout n’est pas que scènes de morts en direct, mais comme la souffrance et la mort font partie de la vie, ce sont des notions que le mondo ne peut pas négliger.

On cuisine une chauve-souris dans un restaurant parisien dans le film Paris interdit.

© « Paris Interdit » (Jean-Louis Van Belle, 1969) Tous droits réservés

Puisque vous parlez de Paris interdit (Jean-Louis Van Belle, 1969), y a-t-il une spécificité du mondo français ?

Sébastien : On a produit des mondo assez atypiques en France qu’on ne peut pas dissocier du cinéma érotique et pornographique de l’époque. Ce sont des films très intéressants car on y trouve cette représentation d’un milieu interlope. C’est très singulier, on va se focaliser sur les déviances sexuelles, les rituels bizarres avec un ton très reconnaissable, très français.

Maxime : On ne s’intéresse pas qu’au sexe et à la mort. Il y a un courant de mondo occultes qui reposent sur les croyances bizarres, les faux médiums, tout ce qui touche au spiritisme en fait. Il y a aussi les « mondo acides » à la fin des années 60, très psychédéliques avec la génération LSD qui s’intéresse au courant hippie et aux effets des drogues

Sébastien : Il faut d’ailleurs rappeler qu’il y a toujours un discours moralisateur pour ne pas prendre de drogues (rires).

Maxime : Le mondo nous dit « Ne faites pas ça mais nous on le fait pour vous ! » Le mondo se développe à la même époque que tous ces films d’éducation sexuelle. Sous prétexte informatif, on te met de grosses scènes non simulées. On a d’ailleurs intégré ces films éducatifs dans la nouvelle version du livre, comme ceux contre les accidents de la route ou on te montre plein de cadavres sur des musiques larmoyantes pour bien te motiver à mettre ta ceinture de sécurité.

Avez-vous constaté des divergences entre les mondo de différents pays ?

Maxime : Les mondos asiatiques ont par exemple une spécificité, c’est l’érotisme dans la mort. Les Japonais n’ont pas les mêmes représentations que nous de l’érotisme.

Sébastien : Certains de ces films sont d’ailleurs considérés comme illégaux sur le sol occidental. Un film comme Death Woman (1994) par exemple est très difficile à regarder. Il compile des photos d’archives policières de femmes violées et assassinées avec des images tellement érotisées qu’elles en deviennent insoutenables. À ce qu’on en sait, le film était vendu dans les sexshops. Évidemment c’est inimaginable en France.

Maxime : Le public principal des death movies, c’est le public asiatique. Après on retrouve des spécificités strictement territoriales. Dans les mondo Américains l’aspect sexploitation style Russ Meyer est plus appuyé avec des films comme Mondo Bizarro (Bob Cresse, Claude Emmand, 1996) exhibant des gogo danseuses avec des gros seins, des bagnoles et des gadgets. Ils s’enorgueillissent toujours d’avoir les dernières caméras à la pointe de la technologie qui permettent de filmer des couples de nudistes au plus près. Mais même si cet aspect fun est souligné, il y a toujours à la fin du film une scène glauque avec ce rapport à la violence morbide. Je pense à The wild wild world of Jayne Mansfield (Charles W Broun Jr, 1968) où une Jayne Mansfield érotisée parcourt l’Europe. On passe un bon moment avec elle jusqu’à la dernière image du film qui montre sans fard son cadavre après son accident de voiture. On tombe tout d’un coup dans un tragique pathétique.

Sébastien : Ça reste en général assez fun, contrairement au mondo Italien qui a un côté plus tragique. On peut y saisir beaucoup de références à la dichotomie paradis/enfer qui vient directement de leur éducation catholique. C’est même un marqueur de la représentation du monde du catholicisme. Adieu Afrique par exemple nous dépeint un continent entre paradis et enfer. En fait c’est une question de ratio, on va s’apercevoir que certains films vont mettre en avant un aspect plutôt qu’un autre, ce qui confère cette spécificité continentale. Mais il y a aussi des différences esthétiques. Le mondo italien reste très supérieur en termes de qualités cinématographiques, car nous avons quand mêmes des créateurs hors pair derrière. Mario Morra est l’un des meilleurs monteurs de l’histoire du cinéma, il a été couronné pour Cinema Paradiso (Giuseppe Tornatore, 1989) et l’éminent Ennio Morricone a participé à quelques bandes sons de mondo. Nous étions dans du cinéma bis mais il y avait une réelle élégance esthétique que l’on retrouve forcément moins dans les productions de drive-in américaines.

Maxime : Ce sont des artistes avec une vision du monde.

Pourquoi une réédition de l’ouvrage ?

Sébastien : Le livre est sorti en 2010 et s’est retrouvé assez vite épuisé. Beaucoup de personnes réclamaient sa réédition et nous de même car nous avions conscience qu’il avait été écrit avec une certaine précarité en termes d’accès à l’information. Très peu de choses circulaient sur internet à l’époque.

Maxime : On travaillait avec les articles de presse de l’époque et des informations qu’il fallait constamment vérifier. Cette première bouture avait été écrite dans l’enthousiasme de la découverte avec une énergie spontanée que tu ne peux pas reproduire. Mais entre temps nous avons trouvé pas mal de choses en plus et nous désirions développer des aspects plus spécifiques, notamment celui de notre rapport aux images. À l’époque, internet et ses scènes choquantes n’était pas encore très présent dans notre quotidien. Et puis, beaucoup de mondo se sont retrouvés sur YouTube. En qualité exécrable, forcément, mais c’était un bon moyen pour la nouvelle génération d’accéder à ces films. De plus, certains cinéastes citaient ces films dans leurs influences, comme Nicolas Winding Refn qui reprend carrément Oh my love de Riz Ortolani, composé pour Les Négriers (Gualtiero Jacopetti, Franco Prosperi, 1971) dans Drive (2011) ou même Lars Von Trier. Mais les spectateurs ne comprenaient pas forcément ces influences, ni d’où elles sortaient. L’intérêt pour le mondo s’est donc renouvelé.

Affiche du film L'amérique interdite sur laquelle un vendeur de sex shop pose fièrement devant une multitude de godemichés.Comment avez-vous sélectionné les films qui feraient partie de cette réédition ?

Maxime : On a regretté de ne pas pouvoir en mettre plus mais certains éditeurs prévoyaient déjà des ressorties et ça engendrait un coût de les faire restaurer et sous-titrer. Sachant que pour certains cas, nous n’avons pas trouvé de belles copies voire pas de copies du tout. Nous avons donc choisi des mondo emblématiques et accessibles à commencer par le film fondateur, Mondo Cane et bien sûr, Adieu Afrique. Ce sont les deux grands films de Gualtiero Jacopetti et Franco Prosperi. Mais il nous fallait aussi un regard critique, c’est pourquoi nous avons sélectionné La cible dans l’œil (Paolo Cavara, 1968) qui critique les excès du cinéma mondo à travers une fiction dans laquelle certaines images semblent plus ou moins documentaires. C’est toujours flou, évidement. Pour finir, nous avons The Killing of America qui illustre bien cette dernière période du mondo, plus urbaine, avec ses musiques électroniques. Surtout, cette œuvre est totalement prophétique puisque nous voyons bien aujourd’hui ce que sont devenus les États-Unis, notamment avec leur rapport aux armes à feu, aux images brutales et tous ces actes de violence envers leurs hommes politiques. Il annonce aussi le serial killer comme nouvelle figure populaire. C’est en effet une des premières fois qu’on allait rencontrer ces gens-là pour les interviewer, ils n’avaient pas encore leur statut de pop stars de l’ignoble, alors que tu as maintenant des expositions centrées sur eux à Paris ! Quand tu lis un livre comme celui de Jean-Baptiste Thoret sur l’Amérique éclaboussée, toute la base de sa critique du nouvel Hollywood et du cinéma américain est contenue dans ce film.

Sébastien : On ne pouvait pas voir Adieu Afrique et The Killing of America en France. Ils ont chacun à leur manière définie dans le cadre de la mort en direct une influence pour d’autres fictions, comme Profession Reporter (Michelangelo Antonioni, 1975) par exemple. Ça a choqué le public et en même temps interrogé les réalisateurs sur le rapport au cinématographe. Ils sont déterminants dans la manière dont les cinéastes ont appréhendé le rapport à l’image y compris même à l’intérieur du cinéma de fiction, dans la mesure où cela interroge le rapport à la réalité. C’est un sujet qui dépasse la problématique du mondo.

Maxime : Quelque part, c’est la base du mondo de se poser la question de la réalité, de nos rapports à l’image et de nos émotions par rapport à elle. Pour compléter la box nous avons rajouté un vinyle 45 tours car on ne pouvait pas faire l’impasse sur la musique qui a une place très importante dans le mondo. Le travail de Riz Ortolani, de Mondo Cane jusqu’à Cannibal Holocaust a vraiment marqué les générations. En plus de ce passage de ses pièces symphoniques à cordes jusqu’à des musiques plus électroniques proches des avant-gardes.

Il n’y avait pas d’ouvrage référence avant le vôtre ?

Maxime : Il y a bien le livre Sweet & savage de Mark Goodall mais il n’est qu’en anglais, ou Killing for culture de David Kerekes traduit en français mais ce sont des ouvrages qui s’attardent plus sur la mort à l’écran et mettent de côté tout le reste. Alors qu’il y a quand même beaucoup de mondo sans morts à l’écran.

Avez-vous eu des retours sur cette réédition ? Comment les gens réagissent -ils lors des rencontres ?

Maxime : C’est totalement différent de la première édition, notamment au niveau des retours presse, qui sont très positifs. Nous étions plutôt habitués à encrer les pages de magazines de cinéma de genre comme Mad Movies – qui a consacré à 10 pages au mondo dans le numéro 388 – que celle des revues Le Monde, Positif ou Télérama. Nous avons même fait partie des finalistes pour le prix du Syndicat de la critique. Certes le travail de Potemkine sur la diffusion est excellent mais nous étions les premiers étonnés. Au niveau des rencontres, les réactions et les questionnements sont plutôt contrastés mais au final, ce qui ressort le plus c’est : où est le mondo maintenant qu’on en a le plus besoin ? Tout est mondo donc pourquoi est-ce qu’on n’en trouve plus ?

Sébastien : Tout le monde s’accorde aujourd’hui à assumer ce côté voyeur. On peut voir des dingueries sur internet alors qu’on n’a même pas cherché les images. Mais pour nous, ce qui différencie le mondo par rapport à toutes ces images-là, c’est l’œil du réalisateur. Ballard avec La foire aux atrocités avait anticipé le monde médiatique qui nous entoure. Aujourd’hui on essaie de préserver un semblant de santé mentale dans une société qui semble de plus en plus chaotique et qui nous submerge d’images ultra violentes.

Maxime : Les gens estiment qu’il manque des grilles de lecture, des repères pour ne pas perdre la tête face à toutes ces images.

Pourtant aujourd’hui on se retrouve souvent face à des images de plus en plus lisses, aseptisées.

Sébastien : Il y a une sorte de porosité très étrange avec d’un côté une culture du politiquement correct et de l’autre une ultra violence. On vit dans un niveau de contradiction permanent et c’est là où le mondo possédait ce côté prophétique, mais il en faisait des vrais films, de vrais objets de cinéma.

Maxime : Cela dit le mondo choque toujours, surtout au niveau des mises à mort animales. Il y a aussi ce regard porté sur les choses et qui peut s’apparenter à une moquerie qui ne passe plus du tout aujourd’hui. Le regard cynique ou l’humour misogyne non plus. Mais en même temps je trouve ça très rassurant que les gens soient encore dans une relation viscérale face aux images.

Sébastien : Le genre ne s’est pas démodé parce que c’est un cinéma offensant.

Maxime : Il le revendiquait d’ailleurs dans ses dossiers de presse ! Il y avait même parfois des faux articles pour dire « Vous allez être choqué !» avec un visuel énorme et très tape-à-l’œil.

Couverture du livre Mondo movies reflets dans un oeil mort.Il y avait déjà cette réflexion sur le rapport aux images à l’époque ?

Sébastien : Les critiques prenaient ça très au sérieux oui. Les Cahiers du cinéma avaient des discours très construits pour inciter les lecteurs à ne pas regarder ces films. On peut filmer des horreurs mais en plan large et pas en gros plan parce que c’est mal, il ne faut pas mettre de musique parce que sinon c’est mal, pas de commentaire non plus…

Maxime : Ils appelaient carrément les lecteurs à lyncher les réalisateurs de mondo ! Certains spectateurs de l’époque y ont pourtant retenu de vraies informations. Nous avons rencontré une femme qui a vu en salle Mondo Cane à Cannes et qui a été particulièrement marquée par la scène du « culte du cargo », au point d’effectuer des recherches sur ce phénomène. Il faut dire que ces images n’étaient pas vraiment accessibles à l’époque. Il y avait un public plus intellectuel qui se posait des questions, touché par la beauté des images et la poésie qui s’en dégageait. C’était du jamais vu. Ils avaient l’impression, selon les avis que nous avons recueillis, d’assister à quelque chose d’important, d’innovant. Un cinéma de leur époque.

Sébastien : Cette part de puissance traverse le temps. Mondo Cane a gardé toute sa beauté. Il continue à contredire des dogmes sur ce qui est montrable ou pas. Il faut continuer, aujourd’hui plus que jamais, à danser avec le démon.


A propos de Charlotte Viala

Vraisemblablement fille cachée de la famille Sawyer, son appétence se tourne plutôt vers le slasher, les comédies musicales et les films d’animation que sur les touristes égarés, même si elle réserve une place de choix dans sa collection de masques au visage de John Carpenter. Entre deux romans de Stephen King, elle sort parfois rejoindre la civilisation pour dévorer des films et participer à la vie culturelle Toulousaine. A ses risques et périls… Retrouvez la liste de ses articles sur letterboxd : https://boxd.it/riRbw

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