Le sourire de la hyène


L’éditeur Le Chat qui fume poursuit son entreprise de réhabilitation de films méconnus en proposant Le Sourire de la Hyène (Silvio Amadio, 1972), thriller érotique aux qualités évidentes qui analyse les relations et méfaits d’individus motivés par la cupidité. Un jeu de manipulations solide que cette nouvelle édition Blu-Ray vient sublimer.

Une jeune femme lit une lettre assise sur son lit dans sa chambre ; son visage de reflète dans deux petits miroirs à ses pieds, posés contre le mur ; plan du film le sourire de la hyène.

© Tous Droits Réservés

Les liaisons dangereuses

Auteur de vingt-quatre films entre 1957 et 1981, Silvio Amadio aura pourtant peiné à marquer son empreinte dans le cinéma italien. Budgets et distributions limités auront eu raison de ses ambitions pourtant très grandes si l’on en juge par la variété des genres qu’il a abordés tout au long de sa carrière – films de pirates, péplum, policier, comédie pour finir par l’érotisme. Aujourd’hui, trente ans après sa mort, difficile de juger de la qualité de son travail tant ses films demeurent introuvables ou mal distribués, souvent retitrés. Grâce à l’éditeur Le Chat qui fume, qui ressort Le Sourire de la Hyène à la jonction des deux mouvements de sa carrière puisqu’il verse gentiment dans le polisson, nous pouvons entrapercevoir son œuvre. Ce thriller que l’on aura vite fait de classer parmi les giallos de l’époque, raconte une valse d’envieux sur l’héritage de Dorothy, une riche femme retrouvée morte. Marco, le veuf et Gianna, une amie photographe de la défunte sont amants et convoitent le legs mais devront d’abord éliminer Nancy, la fille que Dorothy a eu d’une première union et qui revient de plusieurs années d’internat. Il va sans dire que Marco et Gianna sont bel et bien responsables du meurtre de Dorothy et qu’ils sont prêts à tout pour empocher le pactole.

Gros plan sur le visage de Jenny Tamburi, en tenue de deuil, dont le chapeau lui couvre une moitié un oeil ; issu du film Le sourire de la hyène.

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Un pitch très classique sur le papier, prenant une tournure plutôt inattendue quand le cinéaste fait de ce plan funeste un triangle amoureux. En effet, surfant sur ses velléités coquines, Silvio Amadio fait le choix d’apposer une dimension charnelle aux relations entre les personnages. Marco va développer une attirance pour sa belle-fille et Nancy et Gianna vont se rapprocher elles aussi. Si cela peut paraitre accessoire ou à tout le moins opportun, cela ajoute à la toxicité des rapports, rappelant, dans une certaine mesure, les mécaniques entre la Marquise de Merteuil, le Vicomte de Valmont et Madame de Tourvel dans Les Liaisons dangereuses de Choderlos de Laclos. Alors certes, il y a une certaine complaisance à filmer les corps de Jenny Tamburi (vue chez Lucio Fulci ou Fernando Di Leo) et Rosalba Neri  (vues aussi chez ces mêmes cinéastes) sous toutes les coutures, mais, curieusement, cela sert à huiler la mécanique des connexions entre les membres de ce trio vénéneux. Contrairement à la totale gratuité de certaines œuvres de la même époque, ici, Amadio se sert de ce levier pour accentuer son propos et renforcer la toxicité ambiante. Le Sourire de la Hyène ne recule pas devant le malaise provoqué par ces liens quasi incestuels et en tous cas criminels – Nancy est censée avoir dix-sept ans, on le rappelle, tandis que Marco est cinquantenaire.

Tourné presque intégralement en intérieur, le long-métrage fait montre d’un grand savoir-faire. Amadio soigne ses cadres et ses jeux de couleurs, se démarquant ainsi du tout-venant de cette époque du cinéma italien qui enchainait les productions mal troussées. La réalisation est véritablement pensée et en accord avec le piège qu’elle raconte. C’est, curieusement, à chaque fois que le film s’égare en extérieur que le bât blesse, la photographie devenant terne et la caméra approximative. C’est ce genre de petits détails malvenus qui, à l’instar d’un final un poil trop capillotracté et d’une musique insupportable de Roberto Pregadio, empêche Le Sourire de la Hyène d’être un petit classique du genre. Si ses qualités esthétiques et son récit vénéneux fonctionnent, ils sont bien souvent intercalés avec de grosses lenteurs – le récit commence sur les chapeaux de roue avant de s’éteindre, puis de redémarrer – et des pans entiers qui semblent improvisés – comme ce final à vau-l’eau dans lequel le cinéaste tente vainement de faire de son film un conte moral. On peut néanmoins compter sur un trio d’acteurs formidables puisque Jenny Tamburi compose parfaitement un personnage faussement ingénu, Rosalba Neri est géniale dans le rôle d’une femme blessée et Silvano Tranquilli impose sa gueule et son flegme à Marco. Étant donné qu’ils sont de toutes les scènes, c’est déjà là un point fort.

Le Sourire de la Hyène, bien qu’imparfait, est sublimé par l’édition du Chat qui Fume sortie dernièrement. Mis à part dans les fameuses scènes extérieures certainement mal capturées à l’époque, les couleurs sont parfaitement restituées et le scope magnifié par un travail de restauration exceptionnel, une habitude chez l’éditeur. Côté son, la seule piste proposée est l’italien en DTS HD Master Audio 2.0, et elle s’avère très bien équilibrée et dynamique, même si la musique, encore une fois trop présente, vient parfois nous agacer. Au rayon des bonus, outre des scènes coupées prouvant que le cinéaste s’est véritablement contenu sur les aspects les plus érotiques de son œuvre, nous retrouvons une interview de Stefano Amadio, fils du réalisateur, évoquant Le Sourire de la Hyène avec franchise, retenant qu’il s’agit d’un pur produit de son époque. En tous cas, le très beau coffret cartonné du Chat qui Fume est l’occasion parfaite pour s’y replonger et découvrir un film perfectible mais assez prenant pour y trouver son compte.


A propos de Kévin Robic

Kevin a décidé de ne plus se laver la main depuis qu’il lui a serré celle de son idole Martin Scorsese, un beau matin d’août 2010. Spectateur compulsif de nouveautés comme de vieux films, sa vie est rythmée autour de ces sessions de visionnage. Et de ses enfants, accessoirement. Retrouvez la liste de ses articles sur letterboxd : https://boxd.it/rNJuC

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