Détour mortel


Sorti au croisement de l’âge d’or du slasher des années 90 et de celui du torture porn des années 2000, Détour mortel (Rob Schmidt, 2003) n’avait pas convaincu grand monde en son temps. Mais une nouvelle édition signée ESC permettra peut-être de réévaluer ce film qui sera suivie de cinq suites et d’un remake…

Eliza Dushku à l'affût dans la forêt, ne remarque pas le monstre à apparence humaine qui la regarde derrière son épaule dans le film Détour mortel.

© Tous Droits Réservés

La balade sauvage

On ne va pas faire l’affront à nos lecteurs d’expliquer ce qu’est un slasher – allez, si on le fait : il s’agit d’un sous-genre du cinéma d’horreur où un tueur psychopathe zigouille des jeunes à l’arme blanche – ni de rappeler en quoi Halloween : La Nuit des masques (John Carpenter, 1978) fut un précurseur souvent copié sans être égalé. Après une longue agonie à la fin des années 80, Scream (Wes Craven, 1996) avait ressuscité le slasher en se jouant de ses codes. Une tripotée de copies plus ou moins pâles plus tard, l’affaire était pliée : le slasher allait retourner en hibernation. « Time is a flat circle » comme dirait l’autre. Avant de céder la place à l’âge d’or du torture porn – un autre sous-genre où la violence est plus graphique que jamais, souvent représenté par Saw (James Wan, 2004) et Hostel (Eli Roth, 2005) – un film allait synthétiser ce tournant à lui-seul : Détour mortel. Reprenant la structure du slasher pur sucre, le long-métrage de Rob Schmidt y incorpore des visions sanglantes qui préfigurent ce qui allait nous atteindre pour la décennie à venir, loin du trop policé d’un Urban Legend (Jamie Blanks, 1998) par exemple. Détour mortel rappelle davantage la bestialité sans équivoque de Massacre à la tronçonneuse (Tobe Hooper, 1974) – sans en atteindre la perfection, faut pas déconner.

Une jeune femme gît sur le sol, ensanglantée, un objet métallique planté dans sa chair ; plan issu du film Détour mortel.

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Alors qu’est-ce que ça raconte ce Détour mortel ? Eh bien tout est plus ou moins en germe dans le titre puisque quand Chris, étudiant en médecine, doit se rendre à un entretien d’embauche, la route est bloquée à cause d’un accident, et il doit emprunter une déviation. En chemin, sur une route forestière, il percute le véhicule d’une bande de jeunes. Alors qu’ils cherchent tous de l’aide, ils comprennent qu’ils sont les proies d’un trio de cannibales, amateurs d’arc et de lancer de haches. Voilà de quoi rappeler les mésaventures des victimes de Leatherface et sa famille dysfonctionnelle, mais le film de Rob Schmidt parvient à proposer autre chose qu’une énième resucée du classique de Hooper en intégrant tout ce qui faisait le sel et les excès du cinéma d’horreur de la fin des années 90, début 2000. D’abord en faisant de ses personnages de purs produits du teen movie de cette période, mais en convoquant une imagerie clipesque typique. Ainsi le film diffère de l’esthétique craspec du chef opérateur Daniel Pearl en allant vers quelque chose de plus lisse où toute la machinerie du cinéma peut être utilisée : mouvements de grue, travelling, etc. Mieux, il pioche et reproduit – avec moins de maitrise – certaines expérimentations numériques de Panic Room (David Fincher, 2002) avec des transitions intéressantes qui, bien qu’elles aient mal vieillies, font de Détour mortel une capsule temporelle et une archive cinématographique.

Le casting est d’ailleurs dans cette idée de retour vers le passé puisque s’y croisent des visages familiers de cette époque : en premier lieu Desmond Harrington vu dans Le Vaisseau de l’angoisse (Steve Beck, 2002) ou dans la série Dexter (James Manos Jr, 2006-2013), Jeremy Sisto aperçu dans le sous-coté Lame de fond (Ridley Scott, 1996), et surtout Eliza Dushku, éternelle fils de Jamie Lee Curtis et Arnold Schwarzenegger dans True Lies (James Cameron, 1994) et sœur de Sarah Michelle Gellar dans Buffy contre les vampires (Joss Whedon, 1997-2003). Cette dernière est porteuse d’un personnage intéressant dans la mesure où elle est le principal moteur de l’action et la clé de résolution du film, ce qui n’était pas un trait commun à toutes les scream queens du cinéma d’épouvante il y a encore vingt ans. Une femme forte qui permet de permet à Détour mortel de prendre de la hauteur par rapport à d’autres productions du genre. Autre point distinguant le long-métrage : la qualité de ses maquillages et prothèses. Il faut noter que le film a bénéficié du savoir-faire du grand Stan Winston qui après les robots de Terminator 2 : Le Jugement dernier (J. Cameron, 1991) et les dinos de Jurassic Park (Steven Spielberg, 1993), revient à l’horreur pure telle qui l’avait pratiqué sur Vendredi 13 : Meurtres en trois dimensions (Steve Miner, 1982), avec masques effrayants et morceaux de corps éparpillés qui présagent du torture porn à venir.

Malgré ces quelques réussites et l’impression agréable de revenir plus de vingt ans en arrière, le long-métrage n’est pas exempt de défauts. Le parti pris de rendre l’image plus propre et le filmage stylisé empêche de facto de croire pleinement à ce trio de psychopathes perdus dans les bois. Là où le modèle du genre – Massacre à la tronçonneuse, vous suivez ? – arrivait à nous immerger dans son récit, c’était grâce à ce côté brut de décoffrage qui lui donnait des atours de quasi documentaire. Un choix repris jusqu’à X (Ti West, 2022) qui, avec son retour au grain de la pellicule, parvenait à nous embarquer dans les ténèbres de Pearl et son mari. Ce sont là les limites de l’esthétique de Détour mortel qui n’arrive que très peu à installer la peur. Lors de la séquence dans les arbres, Rob Schmidt lorgne plus vers le cinéma d’aventure que d’épouvante – ce qui n’est pas en soi un défaut – en refusant de jouer véritablement avec la verticalité des lieux alors même Blu-Ray du film Détour mortel édité par ESC.que le contexte de la scène était inédit et aurait pu varier les plaisirs. On a plus l’impression d’être devant les pygmées du Retour de la Momie (Stephen Sommers, 2001) que face à un film d’horreur sachant nous faire bondir de peur. C’est d’autant plus regrettable que cela s’ajoute à un sentiment de surplace quand le long-métrage fait des allers et retours incessants entre la maison des tueurs et la forêt.

Pas de quoi entamer le plaisir évident ressenti devant Détour mortel, mais assez pour l’empêcher de côtoyer des mètres étalon du genre. En tous cas, ESC Éditions nous invite à nous y replonger grâce au combo DVD et Blu-Ray qui vient de sortir ! Et il faut saluer d’emblée un très joli coffret au visuel minimaliste : une oreille posée sur de l’herbe fraîche. D’un point de vue purement technique, cette nouvelle édition tire le meilleur de l’image et du son même si la qualité visuelle révèle quelque peu l’obsolescence de certains effets spéciaux numériques. C’est du côté des bonus que l’éditeur nous gâte puisque nous sont offerts deux reportages sur les coulisses du tournage, une featurette sur les maquillages, un sujet sur Stan Winston et son travail, un autre sur Eliza Dushku, des interviews en pagailles, un commentaire audio de toute l’équipe, des scènes coupées, etc. Là aussi, le côté voyage dans le temps est garanti ! C’est en tous cas une opportunité de découvrir ou de redécouvrir un film qui, même s’il eut cinq suites et un remake versant, lui, dans le folk horror, n’a pas marqué au fer rouge notre génération ni encore les suivantes.


A propos de Kévin Robic

Kevin a décidé de ne plus se laver la main depuis qu’il lui a serré celle de son idole Martin Scorsese, un beau matin d’août 2010. Spectateur compulsif de nouveautés comme de vieux films, sa vie est rythmée autour de ces sessions de visionnage. Et de ses enfants, accessoirement. Retrouvez la liste de ses articles sur letterboxd : https://boxd.it/rNJuC

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