Le Chat qui fume propose régulièrement de redécouvrir des pépites oubliées – on en a chroniqué un certain nombre dans les pages de Fais Pas Genre – mais parfois, en piochant dans le saladier, on tombe sur un fruit avarié. Ici, c’est La Maison au fond du parc (Ruggero Deodato, 1980) qui nous aura vite écœurés…

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Les origines du malaise
Tout le défi quand on revoit un de ces films vestiges du passé, c’est de pouvoir supporter les changements de mœurs entre hier et aujourd’hui en essayant de contextualiser au maximum. C’était le débat sur un sujet comme la représentation raciste des Afro-américains dans Autant en emporte le vent (Victor Fleming, 1939) ou comme celui du consentement dans La Belle au bois dormant (Clyde Geronimi, 1959). Contextualiser pour comprendre et supporter l’insupportable. Sauf que parfois, même avec toute la bonne volonté du monde, il est franchement compliqué de trouver la moindre circonstance atténuante. C’est le cas de La Maison au fond du parc (1980), réalisé par Ruggero Deodato, surtout connu pour le légendaire Cannibal Holocaust (1980), qui enfile les scènes de malaise comme rarement. Le réalisateur, peu connu pour son embarras à montrer des images choc, se lâche complètement dans cette production tournée à New-York, décalque intégral de La Dernière maison sur la gauche (Wes Craven, 1972) dont il partage l’acteur principal David Hess. Le résumé ? Alex, présenté par le pitch présent sur la jaquette comme voyou et violeur, arrondit ses fins de mois comme garagiste. Un soir, un couple débarque pour être dépanné. Pour le remercier, ils l’invitent lui et son acolyte Ricky à une petite fête organisée dans une villa. Rapidement, Alex se rend compte du mépris de classe des différents convives et décide de sortir son rasoir pour leur faire payer.

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Un scénario de home invasion classique mais a priori séduisant tant les ressorts du genre sont connus et parfois très fun. De plus, le propos sur le mépris de classe pouvait s’avérer pertinent dans ce New-York violent de la fin des années 70. Mais Deodato n’en a que faire : il est là pour filmer des paires de seins et voir des femmes se faire martyriser sans broncher. Dès la première scène, montée n’importe comment, le ton est donné avec un viol filmé avec une complaisance rarement vue sur grand écran. Le cinéaste ne prend qu’à peine quelques minutes pour installer ses enjeux narratifs qu’il remet déjà le couvert en objectivant toutes les femmes qu’il représente à l’écran : chacune est désignée comme potentielle victime d’Alex en filmant leurs entrejambes et leurs poitrines, ne s’offusquant d’ailleurs pas d’une main baladeuse ou d’avances insistantes. Le pire demeure dans les séquences où Alex et Ricky passent à l’acte. Les deux pervers prennent le temps – et le réalisateur aussi – pour faire souffrir les femmes à coups d’entailles de rasoir et d’humiliations en règle. La Maison au fond du parc devient alors un vrai chemin de croix pour le spectateur incapable de la moindre indulgence devant ce spectacle dégradant et complaisant. Et ce n’est pas la pauvre révélation finale qui viendra atténuer le malaise – spoiler : tout était prévu par les hôtes pour faire payer à Alex le viol et le meurtre de la scène introductive – le film étant dénué de discours sur la violence, à plus forte raison celle faite aux femmes.
Si la première, on le disait, est filmée et montée n’importe comment, le reste du film fait tout de même preuve d’un certain savoir-faire derrière la caméra. Ruggero Deodato, qui avait fait ses armes comme assistant-réalisateur chez Rossellini et Sergio Corbucci, n’est pas un manche et sait installer un (petit) suspens dans son film. Malheureusement, tous ses efforts sont bel et bien gâchés par une perversion qu’il a du mal à dissimuler. Là où La Dernière maison sur la gauche, qui ne rechignait pas non plus sur les images choc, arrivait à proposer, comme toujours chez Wes Craven, une réflexion sur la violence, pour cet ersatz Deodato ne cherche même pas à satisfaire autre chose que les bas instincts qui l’animent. Alors on pourrait en rire, se dire que bon nombre de cinéastes ont, comme lui, filmé l’excès sous toutes ses formes, surtout dans le giallo et le poliziottesco, mais dans son cas personnel, précisément, difficile de contextualiser et de comprendre. Comme Brigade des mœurs (Max Pécas, 1985), lui aussi sorti chez Le Chat qui fume, le malaise l’emporte sur les éventuelles qualités filmiques du long-métrage dont l’équipe technique est exactement la même que pour Cannibal Holocaust. Sa seule véritable qualité s’avérera sa courte durée permettant un visionnage certes traumatique, mais court.
L’ensemble aurait pu être atténué par le casting, mais que nenni. Les actrices italiennes et françaises sont toutes plus ou moins issues du cinéma érotique de l’époque et n’ont franchement pas grand-chose d’autre à jouer que de se laisser abuser par les hommes. Tout juste Annie Belle arrive à sortir du lot à imposant un peu de caractère à son personnage. Giovanni Lombardo Radice, dans le rôle de Ricky, sera le seul à mettre un peu de dualité dans sa palette de jeu quand le doute sur le bien-fondé de violer tout ce qui bouge commencera miraculeusement à l’envahir. Au diable la cohérence, voici le seul nœud émotionnel du long-métrage. De toute façon La Maison au fond du parc est surtout un écrin taillé sur mesure pour David Hess dont la carrière dans le cinéma horrifique a été propulsée par La Dernière maison sur la gauche. Ici, Ruggero Deodato lui propose de revisiter le même personnage d’intrus venu s’en prendre à tout le genre féminin. Alors on ne peut que sentir le peu d’effort du comédien pour offrir autre chose qu’un cabotinage en règle et un désintérêt total. On notera, pour intensifier la dose de malsain, que la femme violée par Hess dans la première séquence était sa compagne à la ville. Deodato ne lui tiendra pas rigueur de sa piètre prestation puisqu’il le rappellera pour trois autres films par la suite. Malgré tout, sa dernière scène pourrait devenir, à la faveur de cette réédition, une source inépuisable de mèmes tant la prestation est extraordinaire.
Vous l’aurez compris, La Maison au fond du parc sera très difficile à regarder, autant qu’il aura été compliqué à défendre et excuser. Pour autant, il n’est pas impossible que les amateurs de bizarreries puissent y trouver leur compte, et ça tombe bien puisque cette édition préparée par Le Chat qui fume permet de le voir dans des conditions quasi optimales, emballé dans un superbe visuel du coffret n’ayant pas grand rapport au film. Un gros travail de restauration permet d’apprécier ces horreurs en 1920×1080 dans une copie franchement très propre. Le son est aussi très bien restitué, permettant à la musique inspirée de Riz Ortolani d’être bien restituée. Compte tenu du fait que le long-métrage a été tourné en anglais, on aurait aimé que la piste originale soit proposée. À la place une piste audio française et une version italienne, considérée comme originale, sont proposées, accentuant très certainement la faiblesse du jeu d’acteur. D’un point de vue purement technique, l’édition présente est peut-être la meilleure copie du film à ce jour. Du côté des suppléments : un film annonce et un documentaire intitulé Dans la maison qui revient sur la genèse et la réception de La Maison au fond du parc en essayant, justement, de resituer le film dans son époque. Ce n’est pas inintéressant mais pas suffisant pour réévaluer une œuvre qui, même dans la situation des années 70/80, puait un peu la complaisance et l’autosatisfaction de son auteur.


