Killer Joe 3


William Friedkin est un type avec lequel on ne rigole pas, et quand l’homme derrière le meilleur film d’épouvante au monde réalise un nouveau film, on la ferme et on va le voir pour ne pas être maudits. On évite les caricatures, les railleries et les retweets des plus mauvaises blagues à son encontre : on est pas chez Besson, non plus. Du coup, face à l’affiche de son dernier film nommé Killer Joe, on ne paye pas son ticket avec ce petit air malin du mec qui va voir un film de merde par prétention comme lorsque je suis allé voir Captain America, ah ça non, on visse son cul au fond du fauteuil et on regarde. En l’occurrence ici, pas de fauteuil de cinéma pour vous, mais une séance de rattrapage obligatoire puisque le film est sorti en vidéo il y’a quelques jours.

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Après avoir élégamment subtilisé son paquet de clopes à la nana de l’accueil en lui flattant sa nouvelle coupe, il sort par l’entrée principale en saluant Douglas qui s’apprête à faire ses heures de garde. Il ajuste ses Ray-Ban sous son chapeau, enfile ses gants en cuir, réajuste son flingue et rétorque à un gamin en vélo que non, il n’est pas Christian Bale. Joe est un flic malin qui emmerde les voyous le jour et qui joue au fils de pute la nuit, en endossant le rôle ingrat de tueur à gages au service de ploucs texans. En effet, Chris Smith (Emile Hirsch) est un dealer minable qui gère ses dettes envers des poissons plus gros que lui en fuyant et en se faisant tabasser. Il décide un jour que pour remettre les compteurs à zéro, le meilleur moyen reste encore de récupérer une grosse somme d’argent d’un seul coup. Une seule solution, et pas des moindres : faire assassiner sa mère pour toucher son assurance vie. Ça a l’air futé comme ça, mais attention les enfants, ne faites pas ça chez vous, juridiquement, vous risquez de ne pas avoir les épaules. Il fait donc appel à Killer Joe, alors qu’il était pourtant persuadé d’avoir composé le numéro de Christian Bale… mais passons. Celui-ci n’est pas né de la dernière pluie, et il sait bien qu’il ne faut jamais faire confiance aux texans, encore moins lorsqu’ils sont pauvres, et pour ne pas risquer de voir ses honoraires lui filer sous le nez, il prend Dottie (Juno Temple), la petite sœur de Chris, comme caution, pensant naïvement que c’était Ellen Page.

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Simplement, l’intrigue de Killer Joe tourne autour de cette histoire d’argent à récupérer. Si jamais on tente de la lui faire à l’envers, le film se terminera au moment où Joe aura signifié à la famille Smith qu’on ne blague pas avec le coût de ses prestations. Cependant, William Friedkin opère un formidable travail autour du personnage de Joe au point que la tension du film et des rapports entre les personnages évoque la première partie de Boulevard de la Mort (2007, Quentin Tarantino), lorsqu’on ne comprend pas bien où veut en venir Kurt Russell jusqu’à ce que la situation dégénère en un bain de sang. Les proportions prises par les relations entre Joe et les différents membres de la famille évoquent par ailleurs le Théorème (1968) de Pasolini, dans lequel un type s’incruste dans une famille et en y semant le merdier en faisant le sesque avec plusieurs d’entre eux. De la même manière, dans Killer Joe, le débarquement soudain de ce badass-cop dans cette famille de ploucs bouleversera à jamais l’équilibre de leur petite vie de merde, illustrant à merveille le tableau que l’on se fait d’un arbre généalogique enraciné dans de la daube.

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En fait, ce que William Friedkin réussit à merveille avec son film, c’est tisser une sorte de méfiance à l’égard de Joe de la part du spectateur, les fesses moites au fond du fauteuil en se demandant quand et comment tout cela va finir par dégénérer. Au risque de dévoiler la fin du film (et si vous ne l’avez pas vu, vous pouvez toujours aller vous faire cuire un œuf en attendant que j’aie terminé de causer avec ceux qui ont eu le bon goût d’aller le voir en salles), William Friedkin met en scène un formidable mexican stand-off, dont la tournure remet en question les rôles que l’on attribuait tout au long du film à chacun des personnages. Et cela même, juste après avoir poussé le personnage de Joe au summum de la cruauté en le faisant humilier cette belle-mère arrogante, prête à se faire sauter par l’amant de la mère de Chris pour toucher sa part de l’assurance vie. Oh non, ce n’est pas beau du tout ça madame, et laissez-moi vous dire que lorsqu’on se balade à poil dans le mobile-home pour provoquer son beau-fils, on ne mérite qu’une bonne beigne de la part d’un flic un peu porté sur les leçons de morale, et à coup de rangers dans les gencives! Pour ne pas trop en dire non plus, on sort de Killer Joe presque dérangés par la conclusion du film et cet étalage d’obscénité et de violence qui auraient parfaitement pu inscrire le film dans le projet Grindhouse tant il est savamment dosé et pour le moins original dans ce genre de films qui tournent au règlement de comptes. En tout cas, un flic qui ordonne à une belle-mère qu’il a maravée de sucer une aile de poulet qu’il maintient en lieu et place de son attribut pénien devant le regard neutre de son mari, ça fait taire tout une salle.

En fait, si vous n’avez pas aimé Killer Joe, c’est soit que vous tenez un blog ciné qui se force à ne pas aimer des films pour se donner un air provocateur et accumuler des followers sur Twitter, soit que vous n’aimez que les films avec Romain Duris. Sans se donner la prétention, hélas, de pouvoir comprendre Killer Joe vis-à-vis de la filmographie complète de William Friedkin, on ne peut que saluer la maîtrise dont il fait preuve alors qu’il a quand même 35 ans de plus que Christopher Nolan.


A propos de Nicolas Dewit

Maître Pokémon depuis 1999, Nicolas est aussi champion de France du "Comme ta mère" discipline qu'il a lui même inventé. Né le même jour que Jean Rollin, il espère être sa réincarnation. On sait désormais de source sure , qu'il est l'homme qui a inspiré le personnage du Dresseur "Pêcheur Miguel" dans Pokemon Rouge. Son penchant pour les jeux vidéoludiques en fait un peu notre spécialiste des adaptations cinématographiques de cet art du pauvre, tout comme des animés japonaises pré-Jacques Chirac, sans vraiment assumer.


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