En dépit du soleil radieux qui pointe enfin ses rayons sur Toulouse, nous étions encore nombreux à vouloir s’enfermer dans les salles obscures de l’American Cosmograh pour la suite des festivités de ce Grindhouse Paradise 2025. Et c’est peu dire que les films de la journée nous auront fait frissonner malgré la chaleur presque estivale.

Jour 3 : le club des monstres
La matinée démarre de ce jour 3 du Grindhouse Paradise 2025 sous le voile sombre de Broken Bird (Joanne Mtichell, 2024) petit bonbon au poivre parfait pour débuter la journée de projections. Nous y suivons Sybil, jeune femme solitaire qui partage sa vie entre son emploi aux pompes funèbres et la poésie. Dissimulant le cœur rêveur d’Amélie Poulain sous les apparats de Morticia Addams, le spectateur s’attache immédiatement à ce personnage doucement excentrique dont les banals scénarios romantiques imaginaires vont rapidement se transformer en cauchemars et dévoiler l’ampleur des dégâts d’un passé qu’elle n’est jamais parvenue à oublier. A travers ce personnage remarquablement écrit, la réalisatrice nous fait voyager à travers les genres, basculant de la comédie romantique au thriller pour sombrer dans l’horreur pure, preuve que la vie ne se limite pas à une seule facette et qu’elle peut être bien plus complexe que cela. Sybil assume son côté gentiment macabre pour renforcer sa fragile innocence inhérente à son physique de poupée romantique, refoulant de terribles secrets que je ne dévoilerai pas ici. A l’image de son anti-héroïne, la bande son elfmanienne et la splendide photo duveteuse vous feront plonger dans ce conte gothique avec tout ce qu’il a de sublimement ténébreux.

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Restons encore un peu dans les ténèbres en compagnie des personnages de Else (Thibault Emin, 2024), pépite française claustrophobe à la fois poétique et suffocante. Nous assistons à la rencontre du timide Anx et de l’excentrique Cass, couple forcément mal assorti qui va décider de se confiner ensemble pour survivre à une mystérieuse épidémie qui fusionne êtres vivants et matières, donnant vie à d’horribles monstres de chair et d’objets. Terriblement organique, offrant des images à la fois charnelles et chirurgicales, le spectateur ressent la moindre étoffe, le moindre geste et le tourment insoutenable des contaminés. Ce qui est au départ une étreinte fugace entre deux amoureux se transforme en lente agonie, le regard propageant la maladie et la main se métamorphosant en instrument de torture. Il y z un romantisme fataliste à la David Cronenberg dans ce body horror mais aussi une souffrance déshumanisante à la Tetsuo (Shinya Tsukamoto, 1989) jusqu’à virer dans le pur expérimental à la fin du récit. Très éprouvant, de l’aveu même du réalisateur venu disserter avec le public à la fin du long métrage, il est normal que le spectateur ressente un rejet par rapport aux images. Mais dans le contexte festivalier de ce Grindhouse Paradise 2025, il est heureux de pouvoir proposer une expérience que les gens ne seraient pas forcément allés voir d’eux-mêmes. Évidemment, ce milieu pandémique et paranoïaque nous renvoie à une période pas si éloignée dans notre propre Histoire mais Thibault Emin ayant mis quatorze ans à faire son film, il est évident que son long-métrage n’a pas été inspiré par l’épidémie de COVID. De même, quelques personnes dans la salle se sont demandé s’il avait eu recours à l’IA, certaines images pouvant faire penser à ce que l’on voit aujourd’hui sur internet. Voilà le genre d’interrogations intéressantes que peut avoir un public qui réfléchit sur une œuvre en parallèle avec l’actualité et pour faire cesser le suspense, non, le réalisateur n’a pas utilisé l’IA. Si bien évidemment il ne cache pas d’autres influences, la première reste sa propre histoire. En effet, Thibault Emin a mis beaucoup de lui dans le personnage d’Anx, homme solitaire qui a perdu sa mère d’un cancer. L’analogie est telle qu’il a même placé quelques archives personnelles dans le film. Ayant la chance d’avoir une sortie en salles, ne ratez pas ce long-métrage singulier, parce qu’avant d’être d’une plastique prodigieuse c’est surtout une histoire intime qui vous coupera le souffle.
Reprenons maintenant un peu d’air dans un petit village de montagne en compagnie de Barbara, la MacGyver des couturières dans le film à choix multiples, Sew Torn (Freddy Macdonald, 2024). Adapté de son court-métrage, le jeune réalisateur a pris la surprenante décision de ne pas étirer son récit mais au contraire d’en proposer plusieurs alternatives à partir d’une même situation de départ. Plaçant au centre de l’intrigue le choix cornélien de la jeune « couturière ambulante » face à deux dealers blessés et d’une mallette pleine d’argent, il va composer 3 scénarios différents pour son personnage principal qui va tisser les fils de son destin sans jamais réussir à échapper à la fatalité de ce dernier. Sous le vernis coenien d’une intrigue incluant un vol de mallette et un antagoniste acharné aussi effrayant que Anton Chigurth dans No country for old men (Joel et Ethan Coen, 2007), Freddy Macdonald confronte le spectateur aux choix de Barbara et aux terribles conséquences qui en découlent. Si la jeune fille compte sur ses talents pratique de couturière pour se sortir de chaque situation, donnant lieu à des stratagèmes aussi ingénieux que capillotractés, on comprend rapidement que la finalité ne déprendra pas de son adresse à fabriquer des pièges mais de sa propre moralité. Car ses mésaventures la placent dans des liens qui l’enchaînent à un passé alourdi par le poids des traditions familiales, liens tout aussi difficiles à rompre pour Joshua, l’un des deux dealers qui a tenté de s’enfuir avec l’argent sous le nez de son père. Deux protagonistes aux mêmes aspirations qui se croisent, s’entraident mais qui comprennent trop tard que fuir n’est jamais une solution. Sous couvert d’un humour noir et d’une action taillée au cordeau, Freddy Macdonald nous interroge sur la notion de destin que l’on décide consciemment ou non de contrer.

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Contrairement à Barbara, Edward a décidé de prendre en main son destin dans A different Man (Aaron Schimberg, 2024). Dans un monde ou l’apparence prime sur la personnalité, Edward, acteur atteint de neurofibromatose embarrassé par sa propre existence décide de tenter une expérience médicale qui lui donnerait enfin le visage de ses rêves. Or si la société finit par l’accepter, comment lui va-t-il maintenant gérer son propre regard ? Nous ne sommes pas là face à un classique film de freaks où la figure de l’autre nous apprend à accepter la différence. Ici, la notion même de monstruosité questionne la précarité de l’identité et l’illusion de l’apparence. Edward accumule tellement de masques différents sous son épaisse couche de déceptions qu’il ne parvient même plus à se reconnaître et lorsqu‘il se retrouvera face à celui qu’il aurait pu être, toutes ses convictions voleront en éclat. Totalement aliéné, notre émouvant Edward, semblable à John Merrick dans Elephant Man (David Lynch, 1980) au début du récit, sombrera peu à peu dans la folie lorsqu’il comprendra qu’il était seulement l’objet d’une fascination morbide. Difficile de résumer un long-métrage dans lequel tant de strates s’entrecroisent, questionnant le spectateur sur ce qu’il voit et perçoit ainsi que sur sa propre vertu qu’il pensait probablement irréprochable. Si une image devait tout schématiser, ce serait bien celle de cette tâche au plafond s’agrandissant dans l’appartement d’Edward, niant le plus longtemps possible son existence jusqu’à ce qu’il la recouvre d’une nouvelle couche de peinture sans chercher l’origine de la masse sombre qui continuera à se développer sous ce blanc immaculé.


