When Evil Lurks


Sorti en salles aujourd’hui, le cinquième long-métrage de Demian Rugna a fait sensation au Festival de Gerardmer 2024 où il a raflé le Prix de la critique et le Prix du public. Un triomphe qui, s’il occulte légèrement les quelques petits défauts du film, confirme le talent d’un cinéaste dont on devrait entendre parler à nouveau dans les années à venir.

Dans ce qui semble être un hôpital - à l'arrière plan, dans le flou, deux silhouettes portant une blouse blanche - un homme les yeux clos, est touché au niveau du front par un bras et une main ruisselant de sang ; plan du film issu When Evil Lurks.

© Charades

The Kids aren’t alright

Le cinéma d’horreur argentin se porte bien. Après Terrified (D. Rugna, 2018), Meurs, Monstre, Meurs (Alejandro Fadel, 2018) ou The Returned (Laura Casabé, 2020), on peut même dessiner des motifs surnaturels qui imprègnent celui-ci, dans une catholique Argentine. Et de surnaturel, il en est question dans When Evil Lurks puisque le film aborde à sa manière le genre de la possession démoniaque. L’originalité, en tous cas en partie, du nouveau long-métrage de Demian Rugna réside dans sa manière d’intégrer le fantastique à son univers : le fait qu’il y ait des phénomènes de possession est totalement intégré dans la diégèse. Alors, When Evil Lurks ne perd pas de temps et le spectateur est directement projeté dans le récit de ces deux frères. Pedro et Jaime découvrent en effet le corps d’un homme sur les terres qu’ils louent à Ruiz, un riche propriétaire. En remontant le fil, ils comprennent qu’il s’agissait d’un exorciste venu guérir un possédé du coin, Uriel. Avec Ruiz, ils décident d’abandonner Uriel et le démon à quelques centaines de kilomètres. Mais rapidement, ils s’aperçoivent à leurs frais que le mal les a rejoints. Les deux frères décident de fuir en emportant avec eux leur mère et l’ex-femme et les enfants de Pedro…

L'acteur Ezequiel Rodríguez au volant d'une voiture dont le pare-brise est complètement brisé, du sang sur le verre cassé ; plan du film When Evil Lurks.

© Charades

En tuant hors-champ et dès les premières secondes du récit une figure incontournable du film de possession, un exorciste, Rugna affirme d’entrée de jeu une singularité dans le genre qui, dans un pays si religieux, n’est pas anodine. Car ses personnages seront bien seuls face à l’adversité et sans repères moraux – si l’on considère que l’Église en apporte, ce que réfute le personnage principal en affirmant que « les églises sont mortes » – le mal va pouvoir s’immiscer de toutes les manières et faire montre d’une cruauté décuplée. Parce que s’il y a bien un qualificatif qui nous vient après visionnage de When Evil Lurks, « quand le mal rôde » en bon français, c’est bien le mot cruel. Qu’il s’agisse de l’écriture même des personnages où l’on en vient à se dire que tous feraient mieux d’y passer, leurs vies étant si pénibles et noires que la mort serait plus douce, ou de la démonstration visuelle du fameux mal, le film est sans concessions. En peu de mots, il parvient à apporter une certaine profondeur aux personnages, surtout à un Pedro au cœur des enjeux les plus forts en définissant des contours psychologiques bien précis et un background qui prend sens à mesure que le long-métrage avance. Une économie d’écriture notable puisque d’une fluidité assez extraordinaire.

De cet attachement soudain aux personnages découlent les meilleurs effets traumatiques délivrés au fur et à mesure. Comment ne pas ressentir l’effroi de Pedro face à la possibilité de perdre ses enfants ? Et When Evil Lurks se montre particulièrement généreux dans sa propension à jouer des peurs les plus ancrées des parents que nous sommes ou serons peut-être un jour. Depuis quelques années, rarement un film d’horreur n’avait autant joué avec la figure victimaire de l’enfant et de son lien étroit avec le mal. C’est osé et éprouvant d’autant que le cinéaste ne les ménage pas non plus visuellement parlant ! À l’image d’un film qui n’est pas regardant sur la sensibilité des spectateurs et qui étale autant de pue que d’hémoglobine à l’écran, l’horreur est aussi graphique que l’ambiance est pesante. Le personnage d’Uriel, que l’on ne voit que le temps de quelques scènes, illustre bien la chose : son corps en putréfaction est à l’image d’un monde qui se décompose à vitesse grand V. Alors qu’on ne peut faire confiance à personne autour de notre héros, on a l’impression de contempler une apocalypse sourde où le mal rôde effectivement partout, dans tous les coins de l’image.

A l'arrière d'une voiture, un jeune adolescent a le regard pensif ; sur la vitre à côté de lui, une giclée de sang ; scène de When Evil Lurks.

© Charades

La caméra de Demian Rugna sait exactement où se placer pour réussir ses effets et être toujours en parfaite harmonie avec ses personnages – où ils vont nous allons, donnant presque une dimension documentaire à l’ensemble. On se souviendra longtemps, par exemple, de l’attaque du chien qui synthétise ces deux aspects de sa mise en scène, le choc et la peur d’abord, puis l’effroi, et enfin le choix à opérer pour le personnage comme pour le spectateur. En cela, le cinéaste réussit à peu près tout ce qui est entrepris dans When Evil Lurks. Mais pour effroyable que soient ses partis pris, le long-métrage traine quelques petites scories. En effet difficile de ne pas ressentir juste avant le dernier acte un certain ennui devant des enjeux qui peinent à se conclure. Pourtant déjà assez court – moins de cent minutes au compteur – le film offre un petit goût de sur place et c’est bien dommage car la conclusion rattrape ce ressenti. Alors qu’il avait parfaitement réussi à nous faire rentrer dans ce monde qui n’est pas tout à fait le nôtre et à accepter ses règles, Demian Rugna casse le rythme d’une manière assez inexplicable avant de repartir de plus belle. On peut regretter également un parallèle assez douteux entre autisme et possession… Ce sont peut-être là les seuls défauts, peut-être mineurs pour certains, qui, malgré sa grande sincérité et sa générosité, empêchent When Evil Lurks de réussir pleinement son entreprise.


A propos de Kévin Robic

Kevin a décidé de ne plus se laver la main depuis qu’il lui a serré celle de son idole Martin Scorsese, un beau matin d’août 2010. Spectateur compulsif de nouveautés comme de vieux films, sa vie est rythmée autour de ces sessions de visionnage. Et de ses enfants, accessoirement. Retrouvez la liste de ses articles sur letterboxd : https://boxd.it/rNJuC

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