Skinamarink (The House)


Projeté en avant-première en mars dernier dans le cadre du festival Offscreen à Bruxelles, Skinamarink (The House) le premier long-métrage expérimental du jeune réalisateur canadien Kyle Edward Ball nous plonge tout droit dans les profondeurs sinistres d’un cauchemar d’enfant. Si vous avez peur du noir, passez définitivement votre chemin…

Un petit garçon vu de dos est assis en tailleur au bout d'un couloir, baigné dans un noir et blanc qui vire vers le bleu ; plan du film Skinamarink.

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Bonne nuit les petits

Dans la famille des youtubeurs devenus réalisateurs, je demande Kyle Edward Ball. Sous le pseudo de Bitesized Nightmares, il réalise depuis 2017 de courtes vidéos dans lesquelles il met en scène les cauchemars d’autres personnes, avec une esthétique qui lui est déjà bien propre, tout en respectant les codes de l’analog horror – un sous-genre dérivé du found footage qui est particulièrement populaire sur internet : beaucoup de lumières rouges, bleues ou vertes, des images de basse qualité, du bruit statique en fond sonore, et un message de fond toujours un peu cryptique. Ce sous-genre s’inspire en réalité des codes esthétiques télévisuels de la fin des années 1990 et du début des années 2000, en les transformant en quelque chose d’inquiétant. Il s’avère que les thèmes de la télévision et du cauchemar occupent une place centrale dans l’univers du jeune réalisateur. En tout cas, encouragé par son (modeste) succès en tant que youtubeur et profitant de l’engouement pour la culture de l’horreur sur internet, Ball a pu concrétiser son projet de long-métrage, qui a ainsi abouti avec la sortie de Skinamarink à l’été 2022 en Amérique du Nord, renommé The House pour sa sortie sur Netflix chez nous le 24 Mai prochain. Le film a étonnamment remporté un franc succès outre-Atlantique avec 2 millions de dollars de recettes au box office, pour un film qui comptait un budget initial de 15 000 dollars… Malheureusement, ce succès n’a pas été que positif pour le réalisateur et son équipe, puisque la raison principale de la popularité du long-métrage est qu’il a fuité sur internet, se propageant ainsi comme la dernière creepypasta à la mode.

Gros plan à ras du sol, dans un ton sépia rouge, sur deux pieds en chaussette qui avancent sur de la moquette ; plan issu du film Un petit garçon vu de dos est assis en tailleur au bout d'un couloir, baigné dans un noir et blanc qui vire vers le bleu ; plan du film Skinamarink.

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L’essence même du cinéma d’horreur est de déstabiliser les spectateur.trices, de les sortir de leur zone de confort, de leur procurer des frissons et il est clair que certains films s’en sortent beaucoup mieux que d’autres. Certains utilisent des moyens visuels et techniques importants, comme l’incomparable The Thing (John Carpenter, 1982), tandis que d’autres misent plutôt sur la simplicité. C’est notamment le cas de l’incontournable Projet Blair Witch (Daniel Myrick et Eduardo Sánchez, 1999). Skinamarink (The House) se situe définitivement dans cette seconde catégorie, et réussit à nous immerger dans l’angoisse avec bien peu de choses. L’horreur ici ne provient pas tellement de ce que l’on voit, mais plutôt de ce que l’on ne voit pas… Plongés dans l’obscurité au même titre que les protagonistes du film, nous sommes donc renvoyés à nos peurs les plus primitives. D’ailleurs, qui sont les protagonistes, et que se passe-t-il exactement ? Les événements se déroulent un soir non-identifié de 1995. Un frère et une sœur, Kevin et Kaylee, respectivement 4 et 6 ans, vont assister à une série d’étranges disparitions au sein de leur maison. D’abord, leur papa disparaît soudainement, après avoir aidé Kevin après une vilaine chute dans les escaliers. Puis, c’est au tour des portes, des fenêtres, et de toutes les potentielles issues – oui, même la cuvette des toilettes – de se volatiliser comme par magie. Les deux enfants se retranchent alors dans le salon, là où le poste de télévision crache de vieux dessins animés en noir et blanc, comme un phare dans la nuit noire et effrayante. Leur maman finit également par disparaître, non sans avoir tenu quelques propos inquiétants, et à partir de là, il devient évident que quelqu’un/quelque chose se trouve dans la maison avec eux. Ce nouvel invité malveillant, présent simplement au moyen de sa voix, n’est définitivement pas là pour faire du babysitting, et plonge un peu plus les enfants dans l’horreur. Kevin finit par se retrouver seul avec la voix, tandis que la maison apparaît sans-dessus-dessous – avec le sol au plafond et inversement – et se détache progressivement du monde réel… L’enfance et ses peurs les plus courantes sont des thèmes fréquemment abordés dans le cinéma d’horreur. Bon nombre de films d’épouvante ont des enfants comme personnages principaux – ne citons que Poltergeist (Tobe Hooper, 1982) en exemple, avec la mémorable petite Carol Anne. Quant à la peur du noir, elle a récemment été abordée dans le plus oubliable Dans le noir (David F. Sandberg, 2016). Mais là où ces productions présentent des peurs enfantines à travers un regard d’adulte, Kyle Edward Ball nous propose ici de les traverser à travers les yeux d’un enfant, ce qui a pour effet de nous ramener instantanément à nos premières expériences personnelles dans le noir, à l’inquiétante étrangeté – la moindre forme qui devient une silhouette monstrueuse, le moindre bruit qui laisse penser que nous ne sommes pas seul.es, et la perte de tous ses repères. L’effet est réussi grâce à la méthode de cadrage – à hauteur d’enfant – qui donne l’illusion que tout est immense, surtout la télévision, qui est l’élément principal dans cet univers. À la fois rassurante et inquiétante, elle nourrit les peurs et les espoirs des deux bambins terrifiés, comme elle a pu nourrir les nôtres lorsque nous avions leur âge.

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Si Skinamarink fait parler de lui, c’est donc avant tout pour son côté “inhabituel”, c’est-à-dire complètement expérimental, qui le place dans les marges du cinéma d’horreur moderne. Ball est lui-même particulièrement friand de cinéma expérimental, citant David Lynch et Chantal Akerman – et son film Hôtel Monterey (1972), pour le cadrage – parmi ses influences principales. Néanmoins, reprendre les codes de l’analog horror au cinéma était un pari osé. Le genre se décline principalement sous le format de vidéos plus ou moins courtes, alors que se passe-t-il lorsque l’on étire ses composantes pendant plus d’une heure et demie ? La réponse à cette question est : des réactions assez mitigées. D’une part, il est indéniable que l’utilisation des codes de l’analog horror confère au film une atmosphère absolument unique. Cela a de quoi ravir les cinéphiles les plus aventureux.ses, toujours en recherche de nouvelles sensations et d’expériences inédites. D’autre part, on se trouve en face d’une création difficilement lisible qui ne manque pas de laisser perplexe, voire de complètement perturber les spectateur.trices. Certes, le but d’une œuvre expérimentale est rarement d’être accessible au grand public, mais le côté cryptique a aussi ses limites, même pour les audiences les plus averties… On salue bien évidemment la performance artistique pour son inventivité, c’est-à-dire le cadrage à hauteur d’enfant, le grain de l’image pour créer l’illusion de la vision nocturne, les sons saturés pour le côté cauchemardesque, etc. Néanmoins, le côté avant-gardiste finit par lasser parce que le long-métrage est tout simplement trop long. Il y a trop de moments où il ne se passe absolument rien, empêchant de s’immerger à fond dans le cauchemar, avant d’arriver à la dernière partie du film, la plus étrange et intéressante. On aurait peut-être préféré un format de moyen-métrage pour éviter cela – ce qui est ironique quand on sait que Skinamarink a été précédé d’un court-métrage intitulé Heck (2020), qui en introduit tous les bons éléments et pour lequel le problème de la longueur ne se pose pas. Quoi qu’il en soit, le film ne manque pas de nous terrifier – les quelques jumpscares sont plus qu’efficaces – et de nous placer dans une situation d’inconfort. Qu’on ait aimé ou pas, on ne sort définitivement pas indemnes de ce cauchemar…


A propos de Andie

Pur produit de la génération Z, Andie a du mal à passer plus d'une journée sans regarder un écran. Ses préférés sont ceux du cinéma et de la télévision, sur lesquels elle a pu visionner toutes sortes d'œuvres plus étranges et insolites les unes que les autres. En effet, elle est invariablement attirée par le bizarre, le kitsch, l'absurde, et le surréaliste (cela dit, pas étonnant lorsque l'on vient du plat pays...). Ne vous attendez surtout pas à trouver de la cohérence dans ses choix cinématographiques... Malgré tout, elle a un faible pour les comédies romantiques et les films surnaturels. Retrouvez la liste de ses articles sur letterboxd : https://boxd.it/riobs

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