Dead End


Comédie d’horreur française tournée en anglais, Dead End (Jean-Baptiste Andrea & Fabrice Canepa, 2003) revisite le mythe de la Dame blanche en plein réveillon de Noël. Un film méconnu et efficace, de quoi pimenter les fêtes de fin d’année.

La famille du film Dead End, tous dans la voiture, le père cramponné au volant, tous ont l'air très anxieux.

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C’est quand qu’on arrive ?

Entre la fin des années 1990 et le début des années 2000, une poignée de cinéastes français impertinents réalisèrent une multitude de films transgressifs parmi lesquels Trouble Every Day (Claire Denis, 2001), Le Pornographe (Bertrand Bonello, 2001), Irréversible (Gaspar Noé, 2002), ou encore Haute Tension (Alexandre Aja, 2003). Le critique américain James Quandt déplorait alors une tendance « macabre et insupportable », qu’il nomma comme une « New French Extremity » – un nom qui deviendra finalement celui de ce nouveau genre, comme un doigt d’honneur à ses détracteurs. Après tout, Quandt n’a pas tout à fait tort : Béatrice Dalle s’y adonne au canibalisme, Jean-Pierre Léaud devient réalisateur de films pornos, Monica Bellucci se fait violer lors d’une scène interminable, Cécile de France explose un crâne à coup de batte de baseball… Bref, la New French Extremity expose les vices de l’humanité, repoussant toujours plus loin les limites du supportable. Depuis, la plupart de ces films ont été ré-évalués par la critique, considérés comme des portraits incisifs de la société contemporaine et se faisant le reflet d’une tourmente généralisée. A l’inverse, d’autres sont restés dans l’ombre, presqu’oubliés. C’est le cas de Dead End, et c’est bien dommage.

Sur une route de campagne, de nuit, une voiture phares allumés s'approche d'un landau abandonné ; scène du film Dead End.

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Le soir du réveillon, la famille Harrington prend la route pour se rendre chez leurs hôtes. Esprit de Noël oblige, l’ambiance est exécrable : le patriarche reproche à sa femme d’être toujours en retard, leur fils est un petit con insolent et leur fille est tripotée par son copain sur la banquette arrière. Pour rattraper leur retard, le père emprunte un obscur chemin forestier où il aperçoit une jeune femme et son bébé sur le bas-côté de la route. La voyant sous le choc et muette, il la prend en voiture. Bien évidemment, c’est là la pire idée de sa vie. Le piège se referme sur la petite famille : toutes les horloges s’arrêtent à la même heure, les alentours sont anormalement calmes et la route s’étend sans fin… Sur le papier, le projet d’Andrea et Canepa ne semble pas particulièrement novateur, mais il se révèle étonnamment malin et effrayant, avec son lot de surprises et d’idées de mise en scène. Le dispositif est pourtant simple : il se déroule quasiment uniquement sur cette mystérieuse route, dans l’habitacle de la voiture et durant la même soirée. Sa plus grande force réside précisément dans cette simplicité bienvenue, rappelant un épisode de La Quatrième Dimension (Rod Serling, 1956-1964) ou Evil Dead (Sam Raimi, 1981). Les cinéastes ne se perdent jamais dans des détails inutiles ni dans des intrigues secondaires superficielles. Tout comme la famille Harrington, ils roulent toujours tout droit, à fond la caisse, se précipitant directement vers le cauchemar – pour notre plus grand plaisir.

Toujours avec simplicité, Dead End propose des moments franchement effrayants. Alors qu’habituellement la New French Extremity assume plutôt l’outrance, offrant un déferlement de sang ou de sperme, les réalisateurs privilégient ici plutôt une forme de retenue. Les personnages meurent un à un, mais quasiment jamais face caméra. L’obscurité de la forêt, un landau abandonné ou une voiture noire roulant lentement éveillent efficacement les terreurs de la nuit. Le film exploite avec malice les possibilités du hors-champ, il ne reste qu’au spectateur d’imaginer la violence des événements. Fort de cette mise en scène suggérée, Dead End n’a pas tellement vieilli. Il parvient même encore à glacer le sang – notamment la reprise de « Jingle Bells », sincèrement dérangeante, qui change à tout jamais l’idée qu’on se faisait du chant. La réalisation est appuyée par des comédiens assez solides, surtout Ray Wise dans le rôle du père – immortel Leland Palmer dans Twin Peaks (David Lynch, 1990-1991) – qui porte le long-métrage sur ses épaules.

Le père et la mère du film Dead End, en gros plan en clair-obscur, derrière une allumette qui se consume.

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Parce que finalement, ce qui intéresse Andrea et Canepa n’est pas vraiment l’horreur ni la violence en elle-même, mais plutôt la dynamique de cette famille dysfonctionnelle, perdue en forêt le soir de Noël. Avant que la situation ne dégénère, ils se disputent déjà sans cesse puis au fil des événements, chacun révèle peu à peu son vrai visage : des personnalités refoulées sont assumées, les vices sont exacerbés, des secrets bien gardés éclatent au grand jour… Et ce jusqu’à l’absurde dont on tire des situations assez cocasses, comme la découverte bienheureuse d’un fusil à pompe parmi les cadeaux de Noël dans le coffre, ou bien lorsque l’adolescent s’isole pour se masturber en pleine forêt. Avec ses airs tragicomiques, Dead End décompose et explose la structure familiale. Même si par moment certains essaient de faire des efforts et de s’unir pour survivre, c’est déjà trop tard. Comme le divulgâche le titre du film, il n’y aura pas de réunion chaleureuse autour d’une tranche de dinde. La famille Harrington se hurle dessus, se sépare, se déchire et meurt dans d’atroces souffrances. Bref, de quoi relativiser ses propres réveillons.


A propos de Calvin Roy

En plus de sa (quasi) obsession pour les sorcières, Calvin s’envoie régulièrement David Lynch & Alejandro Jodorowsky en intraveineuse. Biberonné à Star Gate/Wars, au Cinquième Élément et au cinéma de Spielberg, il a les yeux tournés vers les étoiles. Sa déesse est Roberta Findlay, réalisatrice de films d’exploitation parfois porno, parfois ultra-violents. Irrévérencieux, il prend un malin plaisir à partager son mauvais goût, une tasse de thé entre les mains.

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