Absolute Denial


Vu au Paris International Fantastic Film Festival (PIFFF), Absolute Denial (Ryan Braud, 2021) est un cauchemar cyberpunk qui nous a bluffés par sa maîtrise technique, malgré un scénario un peu trop prévisible.

Un homme tout de blanc vêtu court vers nous, son ombre noire se dessine sur une lumière blanche, derrière lui ; plan issu du film Absolute Denial.

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Ma machine et moi

Écrit et réalisé pendant le confinement par Ryan Braund qui s’y est consacré corps et âme, Absolute Denial (2021) est un petit bijou technique utilisant avec brio la technique de la rotoscopie. Pour rappel, la rotoscopie consiste à relever image par image les contours d’une figure filmée en prise de vue réelle pour en transcrire la forme et les actions précises dans un film d’animation. Ce procédé inventé par les frères Max et Dave Fleischer, pionniers de l’animation, a ceci de formidable qu’il permet de reproduire avec un grand réalisme la dynamique des mouvements des sujets filmés. Cette technique a connu son heure de gloire dans les années 1970 avec les productions de Ralph Bakshi – notamment son Seigneur des Anneaux (1978) – mais encore plus tard, chez Disney, dans des classiques comme Tron (Steven Lisberger, 1982) ou Qui veut la peau de Roger Rabbit ? (Robert Zemeckis, 1988). La révolution de l’animation numérique au début des années 1990 puis l’arrivée tonitruante de la motion-capture dans les années 2000-2010, eu raison de cette technologie avant-gardiste, relégué aux livres d’histoire du cinéma.

Un homme semble perdu dans les rangées de caisses, contenant vraisemblablement des dossiers, dans un hangar ; scène du film Absolute Denial.

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Ce petit cours d’Histoire terminé, revenons en au film qui nous intéresse. Absolute Denial narre l’histoire de d’un programmeur de génie – ne s’exprimant qu’en voix off – qui sacrifie sa vie personnelle et professionnelle pour construire un ordinateur d’une puissance sans précédent. Après avoir passé de nombreuses semaines isolé, à contempler sa vie s’effondrer, il doit désormais se confronter à une machine bien plus intelligente que lui. Si il est évident que le récit est tout d’abord un écho (encore) à la situation actuelle, on peut déceler en filigrane une métaphore de la vie de son auteur qui a sacrifié pendant une année –  Ryan Braund a réalisé ce film seul en travaillant sept jours sur sept à raison de dix heures par jour – toute vie sociale afin de mener à bien son projet. Si de tels sacrifices peuvent paraître fous, face au résultat, on ne peut que constater que le jeu en valait la chandelle. Néanmoins si Absolute Denial est une indéniable réussite sur le plan technique (nous y reviendrons) on regrette que le réalisateur soit moins à l’aise pour ce qui s’agit de la structure narrative. Son scénario rappelle allègrement des auteurs comme Philip. K Dick et William Gibson – auquel il emprunte l’idée de déshumanisation de l’homme par les machines – mais navigue malheureusement sur un genre balisé sans en renouveler les codes – en témoigne un premier quart d’heure beaucoup trop long où l’on ne comprend pas où le réalisateur veut nous mener.

Un hangar plein de tour d'ordinateurs ; au fond, entre les rangées d'étagères, une silhouette, derrière un pupitre ; scène du film Absolute Denial.

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Heureusement, comme dans A Scanner Darkly (Richard Linklater, 2001) dont il partage la technique et des thèmes similaires, la rotoscopie telle qu’elle est utilisée par Ryan Braund sert avant tout la narration. En effet, le réalisateur travaille l’opposition entre l’homme et la machine en jouant sur les nuances de gris. Ainsi, le personnage principal a des traits indistincts, alors que l’esthétique des ordinateurs est extrêmement détaillée afin de symboliser la dominance de la machine sur l’homme. De plus, l’utilisation d’un noir et blanc stylisé et les jeux de profondeurs permettent de traduire encore plus cette sensation de solitude et de claustration dont est victime le protagoniste. L’utilisation de la voix off est aussi malin qu’intéressant. Dans cette logique d’auto-production solitaire, le cinéaste a fait ce choix scénaristique pour s’éviter un doublage trop coûteux : enlever au protagoniste sa voix naturelle pour la remplacer par cette voix extra-diégétique, n’est pas seulement une décision de facilité, elle sert là encore le récit et ses enjeux, puisque par là même le cinéaste lui enlève une part de son humanité et accentue encore plus ce sentiment d’isolement… Dommage donc que ces bonnes idées comme ces grandes qualités techniques ne suffisent pas à faire de ce Absolute Denial autre chose qu’un exercice de style, certes réussi.


A propos de Freddy Fiack

Passionné d’histoire et de série B Freddy aime bien passer ses samedis à mater l’intégrale des films de Max Pécas. En plus, de ces activités sur le site, il adore écrire des nouvelles horrifiques. Grand admirateur des œuvres de Lloyd Kauffman, il considère le cinéma d’exploitation des années 1970 et 1980 comme l’âge d’or du cinéma.

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