The Head Hunter


La plateforme de screaming Shadowz dévoile une prise alléchante avec The Head Hunter (Jordan Downey, 2018) inédit en salles en France mais aussi disponible dans les bacs chez ESC Distribution. Que vaut cette curieuse tentative de faire rimer fantasy soignée et micro-budget ?

Le guerrier à l'armure et masqué du film The Head Hunter pose au milieu d'une forêt grise et brumeuse.

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My Beautiful Dark Twisted Fantasy

L’histoire de The Head Hunter (Jordan Downey, 2018) est simplissime : celle d’un guerrier solitaire, cherchant la créature ayant ôté la vie à sa fille pour l’occire. Ce scénario n’étant sciemment pas le point d’accroche principal du film, il faut se pencher vers d’autres de ses aspects pour l’aborder. Au vu de ses moyens, The Head Hunter impressionne à bien des égards puisqu’il a été réalisé avec 30.000 dollars, soit le double de Paranormal Activity (Oren Peli, 2009) mais aussi la moitié du Projet Blair Witch (Daniel Myrick et Eduardo Sanchez, 1999). En cela, il reste très en deçà des moyens d’ordinaire allouées aux films d’horreur, encore plus en matière de dark fantasy, même indépendants. Alors que l’on serait en droit de craindre le pire visuellement, il jouit d’un extraordinaire travail sur les accessoires, les maquillages et les costumes. The Head Hunter est loin d’être avare en détail sur ses créatures, les habits de son héros. L’intérieur de sa maison fourmille de détails, les monstres – quand il s’agit de maquillage – sont réussis.

Une tête coupée de monstre proche d'un bélier gît sur le sol dans le film The HEad Hunter.

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De cette réussite visuelle et éminemment plastique découle une réussite esthétique : celle de son ambiance. The Head Hunter est brumeux, poisseux, silencieux, violent, à l’image du mental de son protagoniste. A l’issue de chacun de ses combats, le guerrier est écorché vif, tandis que la fraîcheur des cadavres des monstres est presque palpable. Il y a une sensation de danger et d’immensité dans les images offertes par le long-métrage, que ne renierait pas le cinéma contemplatif de Terrence Malick ou le travail d’ambiance de The Witch (Robert Eggers, 2016). On sent une réelle connaissance et un vrai amour de ce qui fait formellement la dark fantasy. Une ambiance dark fantasy d’autant plus réussie qu’elle rappelle des œuvres qui s’y sont aventurés auparavant : l’errance vengeresse de ce guerrier évoque autant celles du non moins taiseux Valhalla Rising (Nicolas Winding Refn, 2009) ou non moins agressives de Conan le Barbare (John Milius, 1982). On retrouve également dans le minimalisme du film et de ses effets une démarche rappelant La Guerre du feu (Jean-Jacques Annaud, 1981). Globalement, l’univers de The Head Hunter apportera peu de nouveautés au genre et à ses amateurs, pour peu qu’ils aient déjà arpenté les pages du manga Berserk ou les chemins du jeu vidéo Skyrim.

Un monstre mi-arbre mi-dinosaure à la langue tirée, sur fond noir, dans le film The Head Hunter.

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D’autant que The Head Hunter entend aussi être un film d’horreur. Un choix intéressant mais assez prévisible dans le genre de la dark fantasy, qui la distingue justement de la fantasy. Cela dit, l’objet est relativement réussi sur ce point, offrant à son spectateur une ambiance anxiogène soignée, et un vrai gros moment de flippe. Pour autant, il fallait s’en douter étant donné son budget, on n’échappe pas à quelques lacunes, et à un recours un peu trop systématique au fait de balancer de la poudre aux yeux. En premier lieu, ce qui saute aux yeux, c’est la réelle intention à ne pas montrer les affrontements, les réduisant dans l’extrême majorité à des cris gutturaux et des bruitages d’épée hors-champ, ou des ellipses pures et simples. Si ce choix peut être défendu comme une intention de préserver cette ambiance brumeuse et angoissante, la balourdise de ces esquives ne font que renforcer l’idée qu’il s’agit surtout d’esbroufe pour cacher ce que le budget ne pouvait réellement offrir. D’autres limites peuvent être placées sur le compte de la limitation financière de The Head Hunter, comme par exemple les rares effets numériques en CGI.

Le guerrier vu de dos traverse une plaine pleine de rochers pointus vers le ciel, scène du film The Head Hunter.

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Mais toutes ces imperfections ne peuvent être la seule résultante du faible budget. Il y a d’abord ce choix de mise en scène de cacher les affrontements, mais des éléments scénaristiques incomplets, parfois trop faciles, en témoignent un élément perturbateur amené très maladroitement et un arc narratif conclut sans trop vraiment l’être. Un élément d’autant plus dommageable que le film essaie de développer un vrai propos sur l’importance d’un deuil sain, à défaut d’un deuil vengeur qui reviendrait hanter inlassablement le personnage… Toutefois, l’ensemble que forme The Head Hunter, si l’impasse est faite sur ses défauts, demeure néanmoins relativement enthousiasmant. Il témoigne d’un vrai amour de la dark fantasy et une maîtrise de l’esthétique atmosphérique du cinéma horreur contemporain. La prouesse, d’autant plus louable pour un premier long-métrage avec un financement si réduit, ne peut que donner envie d’avoir rapidement des nouvelles de Jordan Downey – également producteur, monteur et scénariste du film – et plus largement, nous rappeler ô combien on aimerait voir plus de projets de dark fantasy ambitieux sur grand écran.



A propos de Pierre Nicolas

Cinéphile particulièrement porté sur les cinémas d'horreur, d'animation et les thrillers en tout genre. Si on s'en tient à son mémoire il serait spécialiste des films de super-héros, mais ce serait bien réducteur. Il prend autant de plaisir devant des films de Douglas Sirk que devant Jojo's Bizarre Adventure.

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