J’ai perdu mon corps


Après un couronnement à Cannes puis à Annecy, J’ai perdu mon corps (Jérémy Clapin, 2019) continue sa tournée des festivals en passant par le Festival Européen du Film Fantastique de Strasbourg, où il remporte à nouveau le prix du meilleur film de sa catégorie, ex-aequo avec Away (Gints Zilbalodis, 2019). Racontant l’épopée épique d’une main orpheline traversant vents et marées pour retrouver son propriétaire, le long-métrage” est un chef d’œuvre de cinéma par sa sincérité et sa délicatesse. Déjà l’un des sommets de l’année 2019, voire de la décennie.

Scène du film J'ai perdu mon corps (critique)

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Les Mains libres

Inconscient, Naoufel gît sur le sol d’un atelier. A ses côtés repose sa main coupée. Séparée de son propriétaire à l’hôpital, la main s’anime et s’évade de sa prison frigorifique. Elle entame alors un périlleux voyage, semé d’embûches et de souvenirs, depuis l’enfance de Naoufel jusqu’à l’accident… Un voyage dans le temps et dans l’espace donc, d’une poésie rare. J’ai perdu mon corps est une merveilleuse histoire d’émancipation, une œuvre questionnant le destin et les jeux du hasard. Deux destinées s’entrecroisent dans son récit : bien sûr celui de la main, magnifique personnage, à la recherche de son propriétaire, et celui de Naoufel, dont la vie est progressivement dévoilée par flashbacks. Jeune livreur de pizza, il tombe amoureux de Gabrielle par le biais d’un interphone. Emprisonné dans un travail qu’il déteste, meurtri par un drame familial, seul au monde, il voit en Gabrielle la clef de sa délivrance. Encouragé à prendre sa destinée en main et à s’émanciper de la fatalité du hasard, Naoufel fait alors preuve de résilience dans un élan libérateur. En parallèle, sa main suit un cheminement similaire : en refusant de finir sur une table de dissection, elle bifurque et choisit une autre voie, envers et contre tout. Par l’emmêlement de ces deux existences, le long-métrage de Jérémy Clapin mélange les tons, à la fois récit d’aventure épique pour la main, traversant des obstacles périlleux, et histoire d’amour romantique pour Naoufel. Dans les deux cas, la poésie l’emporte sur le reste, une poésie sublimée par le lyrisme de la musique de Dan Levy (du groupe The Dø). D’une sensibilité rare, l’œuvre s’autorise des moments de flottement saisissants, suspendus dans le temps. Si bien qu’une scène de voltige en parapluie, effleurant les étoiles, émeut aux larmes.

Naoufel et Gabrielle dans le film J'ai perdu mon corps (critique)

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La capacité du récit à créer de l’empathie pour une main coupée est saisissante. Dépourvue de visage, sans yeux ni bouche, la main se déplace, regarde, pense, se souvient. Véritablement incarnée, son humanité et son expressivité est troublante, permettant une identification totale du spectateur sans l’usage du moindre dialogue. Pourtant, Jérémy Clapin adopte un parti-pris ambitieux et surprenant : une animation très sobre et un style graphique réaliste. Le film brille par son épure et par son souci du détail. Le réalisateur part d’une mise en scène proche des productions en prises de vue réelles pour mieux la tordre et se l’approprier grâce à la richesse de son animation. L’irréel, à l’instar de la main, fait irruption dans le réel. Ainsi, par cet habile numéro d’équilibriste entre le réalisme brut et l’imaginaire onirique, J’ai perdu mon corps propose malgré tout un rapport réellement tactile à la matière. Le choix de l’animation n’en est que plus pertinent : bien que réaliste, le dessin assume ses légères aspérités, ses petites imperfections, sa fragilité, à l’origine de tout le charme du film. Le rapport à l’image et à la matière est ainsi tangible, organique. Cette délicatesse dans la mise en scène et dans l’animation, pourtant à peine perceptible, est un terreau fertile d’émotions et touche le spectateur au cœur.

Le personnage principal du film d'animation J'ai perdu mon corps (critique)

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Enfin, J’ai perdu mon corps est affaire de connexion. Déjà entre le présent et le passé, dont le lien se fait par des sensations tactiles avec le monde : la main de Naoufel se souvient de son passé par le toucher avec son environnement. Cette exploration de la mémoire se fait également par le son, qui occupe une place centrale : Naoufel enregistrait sa famille avec son magnétophone lorsqu’il était jeune ; plus tard il rencontre Gabrielle par le biais d’un interphone… Le long-métrage invite le spectateur à littéralement fermer les yeux et à écouter pour retrouver ce lien sonore avec le monde. Plus largement, Jérémy Clapin réalise ici un travail sur le besoin de se connecter avec autrui. La main cherche à tout prix à se reconnecter à son corps, Naoufel cherche à se connecter avec Gabrielle et avec le monde… C’est en se liant les uns aux les autres que les personnages relèvent la tête. Tout du long, le réalisateur tisse une toile de liens entre les personnages, qu’ils soient temporels, tactiles, sonores ou humains. 

Déjà dans ses précédents court-métrages, notamment dans le génial Skhizein (2012) (à voir ici), le cinéaste a toujours fait preuve de tendresse pour les personnages marginaux, décalés. Avec J’ai perdu mon corps, son premier long-métrage, il réalise une œuvre singulière, elle-même en décalage, biscornue. Pour toutes ces raisons et bien d’autres, c’est une pépite, une épopée bouleversante, étrange et magnétique, un chef d’œuvre à ne pas manquer. Jérémy Clapin décrit son long-métrage comme « un conte urbain, moderne, qui parle de destin et de résilience, qui dit que pour changer les choses, il faut se surprendre, oser l’inhabituel, faire des pas de côté ». C’est précisément ce qu’il effectue lui-même avec brio en réalisant ce film. Il semble même que le cinéma d’animation ait été inventé pour raconter l’histoire de cette main : animer ne veut-il pas dire « donner une âme » ?


A propos de Calvin Roy

En plus de sa (quasi) obsession pour les sorcières, Calvin s’envoie régulièrement David Lynch & Alejandro Jodorowsky en intraveineuse. Biberonné à Star Gate/Wars, au Cinquième Élément et au cinéma de Spielberg, il a les yeux tournés vers les étoiles. Sa déesse est Roberta Findlay, réalisatrice de films d’exploitation parfois porno, parfois ultra-violents. Irrévérencieux, il prend un malin plaisir à partager son mauvais goût, une tasse de thé entre les mains.

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