Désir Meurtrier


Avec Désir meurtrier, Imamura continue de questionner la condition féminine et bouscule une fois de plus tout concept de manichéisme et de moralité. Avec précision et virtuosité, il nous transporte dans la psyché ambigüe et complexe de sa belle héroïne, magnifiquement retranscrite à l’écran durant de somptueux moments de bravoure.

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Des débats aux ébats

Désir meurtrier (1964)  appartient à une période prolifique de la carrière d’Imamura, après Cochons et cuirassés (1961), La femme insecte (1963), et avant Le pornographe et Le profond désir des dieux (1968). Rappelons qu’Imamura à cette période poursuit une longue période de partenariat avec la Nikkatsu – durant laquelle il est leur scénariste attitré – qu’il a rejoint dix ans plus tôt, en 1954. Imamura, à la recherche de liberté comme ses personnages finira par créer sa propre structure  Désir : Imamura Productions, juste après la réalisation de Désir meurtrier. Cette nouvelle période entamée en 1966 avec Le pornographe sera l’occasion d’expérimenter et de renouveler des thématiques qui lui sont chères. Shohei Imamura a souvent été défini par la critique comme un anthropologue. Imamura lui-même adaptait en 1966 Le pornographe d’un roman d’Akiyuki Nosaka intitulé « Introduction à l’Anthropologie au travers des pornographes ». Chez Fais pas genre, nous ne démentirons pas cette réputation ni ce qualificatif tant le cinéaste arrive à scruter l’humain au sens singulier comme au pluriel, dans un style naturaliste qui frôle le documentaire. Ceci dit, il serait difficile de cantonner Imamura à cette vision naturaliste, tant ses films et en particulier Désir meurtrier regorgent de registres et lectures différentes.

39790164Désir meurtrier est avant tout un portrait de femme, en particulier de Sadako Takahashi mais le film peut aussi être vu comme une réflexion sur les conditions sociales de l’époque au Japon ou encore comme une vision pessimiste sur l’Homme. De plus, le film alterne visions réelles et visions fantasmées voir oniriques. Ainsi, Imamura échappe aux catégorisations définitives tant ce qui se passe devant nous à l’écran contredit ce qui se précède entre un univers « hyper-réaliste » et des visions surréalistes. Mais de quoi parle exactement le film ?  Du quotidien de Sadako, une femme au foyer à la vie monotone et ennuyeuse vivant à la campagne. Cette dernière partage son quotidien avec un environnement hostile, entre son compagnon qui ne la considère pas, sa belle-mère qui ne l’accepte pas et son fils adoptif – fils de son compagnon d’une précédente union. Sadako sera à tour de rôle cuisinière, femme de ménage, gardienne de la maison mais ne sera jamais perçue comme une épouse. Mésestimée, trompée par son mari, insultée « d’idiote » par le père comme par le fils, Sadako n’est clairement pas comblée et son quotidien réglé ne favorise pas ce ressenti. Puis, un jour comme les autres, un cambrioleur bouleversera la vie de Sadako en s’introduisant chez elle. Dans un premier temps, le cambrioleur en question dérobera la jeune femme puis ensuite la violera. Naturellement, Sadako se débattra puis au fil de l’acte finira par prendre du plaisir. De ce plaisir coupable, Sadako voudra mettre fin à ses jours puis y renoncera ou plutôt oubliera avec le temps.

Le cambrioleur, Hirokoa, reviendra à nouveau et une étrange liaison va se nouer entre ses deux êtres perdus, oubliés, en marge de la société. Hirokoa d’ailleurs persuadera Sadako de fuir avec elle en prenant le train. Cette tentative d’évasion sera mise en échec par cette dernière, partagée entre le fait de connaître un amour violent et imprévisible avec Hirokoa et celui de vivre un amour quasi-platonique mais en sécurité avec son compagnon. Ce questionnement et cette ambivalence chez Sadako traverseront le film dans lequel il y aura bien peu de paroles douces ; tout le monde passant son temps à réclamer de l’amour sans en donner. C’est au moment de mourir que Hiraoka lui dit qu’il l’aime, ce dont le mari est incapable. Désir meurtrier est assez long, deux heures et demie, et pourtant à travers cette intrigue à tiroirs, Imamura nous rend le temps relativement court. Le réalisateur nous donne à durant ces 150 minutes voir une humanité désabusée: Seule Sadako semble sortir « grandie » du film, elle qui à travers son parcours chaotique avance sur la voie de l’émancipation pour sortir de cette soumission quasi-ordinaire envers son compagnon. En ce qui concerne l’édition du DVD, l’image du film est très soignée. Il conviendra de signaler la présentation du film par Stephen Sarrazin qui résume l’intérêt du film de manière très descriptive (11 minutes).


A propos de Isir Showzlanjev

En parallèle d'une carrière psychosociale, Isir a hérité d'une pathologie incurable, à savoir visionner des films par lot de six. Il ne jure que par Sono Sion, Lynch, Polanski et voue un culte improbable à Fievel. Il aime aussi les plaisirs simples de la vie comme faire de la luge, monter aux arbres et manger du cheval.

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