Poesia sin fin


Trois ans après La Danza de la Realidad (2013), Alejandro Jodorowsky continue l’exploration fantasmée de sa vie avec Poesia Sin Fin. Une ode à la joie, à l’art, à la création et à la vie dans le Chili des années 1940 et 1950.

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Etre Poète

Si le grand Jodorowsky explorait son enfance dans La Danza de la Realidad ; il est question dans ce nouveau film de son adolescence et de ses jeunes années en tant qu’adulte. Ayant quitté Tocopilla avec ses parents pour Santiago, on retrouve « Alejandrito » voulant embrasser la voie du poète et marcher dans les traces d’artistes qu’il vénère mais qui sont méprisés par son père Jaime, ce dernier voulant faire de lui un médecin. C’est lors d’un repas de famille que Alejandro, par le geste symbolique très fort de couper l’arbre familial, s’enfuit vers sa destinée. S’ensuit une errance où notre protagoniste va plonger dans un univers élégiaque où l’art et la vie ne feront qu’un.

psf-3A 87 ans, Jodorowsky n’a rien perdu de sa fougue et (re)plonge dans sa jeunesse : de la fuite du cocon familial à son départ pour la France en passant par ses rencontres avec les poètes Stella Diaz, Nicanor Parra ou encore Enrique Lihn. Si le premier volet était très fellinien dans son approche de l’enfance, cette suite ressemble plus à une réflexion d’un vieil homme sur sa jeunesse sous les traits d’un récit initiatique de par les apparitions plus fréquentes du réalisateur. C’est au contact des divers personnages qu’il rencontre – du clochard prophétique aux poètes et autres artistes – que Jodorowsky grandit et devient un poète. La vie du jeune homme se mêle peu à peu à la poésie, à l’amour mais aussi à la mort et à la mélancolie. Cet élan vital et cette volonté d’aimer prennent leur sens dans le fait que le jeune poète passe d’un personnage encore passif, encore sous le joug d’un père autoritaire, distant et artistiquement castrateur à quelqu’un se sentant libre dans l’acte de création, pliant la réalité au gré de ses envies comme en témoigne la scène ou Jodo et Lihn traversent la ville en ligne droite, faisant fi de tous les obstacles par leur détermination sans bornes.

psf-2Si Jodorowsky explore son passé et la notion de poésie, il en profite également pour revenir sur sa relation avec son père Jaime. Interprété par son fils Brontis – tandis que le jeune Jodo est joué par un autre de ses enfants, Adan – le réalisateur dresse le portrait d’un homme qui, malgré les épreuves traversées dans La Danza…, n’a pas changé. Refusant les rêves de son fils et d’exprimer une quelconque forme d’affection auprès de ses proches. Avec ce film, Jodorowsky tente de pardonner à son géniteur mais aussi avec les douloureux souvenirs qu’il a de lui en le remerciant d’avoir permis de par son attitude d’ouvrir les yeux sur le monde qui l’entoure, sur l’amour, la beauté et d’être capable de recevoir et de donner tout cela au détour d’une scène à la dimension psychanalytique chargée en émotion. Jodorowsky insuffle son énergie où les couleurs vives et l’inventivité que le réalisateur déploie emplissent le spectateur de ce même amour jusque dans son être grâce à la sublime photographie de Christopher Doyle – à qui l’on doit entre autre celle de In The Mood for Love (Wong Kar Wai – 2000) – et des décors et costumes somptueux qui sont l’œuvre de la compagne du réalisateur Pascale Montandon-Jodorowsky. Poesia Sin Fin est l’expression honnête d’un homme voulant emplir les cœurs d’amour et de poésie. Jodorowsky se donne pour mission de guérir les spectateurs mais aussi d’ouvrir leur conscience en montrant que la beauté est partout et qu’il nous incombe de la chercher, de la chérir et de la semer pour la voir devenir la plus belle des fleurs. Deux heures huit de ravissement que l’on aimerait voir durer une éternité.


A propos de Mathieu Pluquet

C'est après avoir découvert Le Voyage de Chihiro, Blade Runner et L'Exorciste que Mathieu se passionne pour le cinéma; depuis cette passion ne l'a pas quitté. Sinon il aime les comics, le café et est persuadé qu'un jour il volera dans le TARDIS et rencontrera le Docteur (et qu'il pourra lui piquer son tournevis sonique). Ses spécialités sont la filmographie de Guillermo Del Toro, les adaptations de comics et le cinéma de science-fiction.

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