Welcome to New York 2


L’événement du Festival de Cannes 2014 était aussi le plus inattendu. Abel Ferrara a débarqué sur la Croisette accompagné de Gérard Depardieu et Jacqueline Bisset pour ENFIN présenter le film dont tout le monde parle depuis déjà plus d’un an : Welcome to New York. Et si l’on a toujours pas vu DSK monter les marches avec une pancarte « Bring back our my girls », notre Jimmy Boy préféré n’a jamais autant surpris, puisque son film se trouve être le foutage de gueule le plus WTF jamais vu.

DSK

Troll 2

Abel Ferrara est un grand habitué des grands festivals, et en particulier de Cannes, où il est déjà venu présenter Body Snatchers (1993), The Blackout (1997), Christmas (2001) ou encore Hotel Chelsea (2008). Mais jamais personne ne s’est autant intéressé à Ferrara que cette année, puisque cela fait plus d’un an maintenant que tout le monde parle de Welcome to New York, plus connu sous le nom de : « le film sur DSK ». Et il crée d’autant plus la polémique que son acteur principal est le meilleur acteur franco-russe de Belgique, le bien nommé Gérard Vandepardiovitch, pour interpréter le rôle de Strauss-Kahn. L’évadé fiscal qui se glisse dans la peau de l’ex-plus grand banquier du monde, ça risquait de promettre. Et pour continuer dans le mauvais goût, Abel Ferrara a décidé de venir présenter le film samedi soir à Cannes, totalement en marge du Festival, la mettant ainsi dans le cul à Bertrand Bonello et Yves Saint-Laurent (le film, hein, pas le cadavre).

DSK2Après la vision du film, dont chacun a pu profiter tranquillement chez soi grâce à la VOD, on se dit simplement : « Il a osé… ». Car il fallait oser réaliser un film comme Welcome to New York, et les autres réalisateurs qui auraient pu s’atteler à la tâche comme l’a fait Ferrara se comptent sur les doigts d’une main de lépreux. Le film est loin, très loin de ce que l’on pouvait attendre par rapport au sujet traité, et le réalisateur utilise le personnage de Dominique Strauss-Kahn et les affaires qui lui collent au cul (à défaut de lui avoir trop pendu à la bite) pour la faire à l’envers à tout le monde et livrer l’antithèse parfaite du récit classique sur les déboires judiciaires de l’ex-patron du FMI. En résumé : une gigantesque mascarade, qui utilise le cinéma comme un jeu et non comme un moyen de raconter une histoire que, de toute façon, tout le monde connaît dans les moindres détails. Ça, Ferrara le sait, et c’est pour cela qu’il se permet de jouer avec l’histoire, en faisant un gros « fuck » au spectateur.

Cela commence par une fausse interview, dans laquelle Depardieu (mais joue-t-il vraiment Depardieu ?) exprime son mépris pour « cet homme ». Et puis la demi-heure qui suit n’est que baise, orgies et abomination – comprendre : Depardieu à poil – pour se clore enfin sur le moment que tout le monde attend, un peu comme le viol d’Irréversible ou la scène de danse de Rabbi Jacob. Pour un tel film-événement, tout le monde a pu s’attendre à voir un film soigné, certes critique, mais correctement traité, sur tous les plans. En fait, il n’en est rien, mais vraiment rien, puisque Ferrara se fait un malin plaisir de tout prendre à revers : le montage est hasardeux, l’image est sale – avec parfois un aspect documentaire – et Depardieu aussi. Inutile de dire qu’en plus, il est monstrueusement énorme et quand on voit sa bite (parce que nous, contrairement à lui, on peut la voir), on repense au threesome inachevé de 1900 (Bernardo Bertolucci, 1976) avec De Niro et Stefania Casini en se disant que c’était bien loin, cette époque. Il est abject dans tous les sens du terme, et fait même des bruits de porc dès qu’il est émoustillé par quelque chose ou quelqu’un, même une femme de chambre – mais peut-être est-ce seulement pour rendre hommage à John Boorman, lui aussi présent sur la Croisette, et à son légendaire Délivrance (1972). Bref, le film se remarque par une non-subtilité constante qui semble être un premier point dans le traitement inhabituel de l’histoire. Pourtant, les sujets racoleurs, il connaît bien, Ferrara, mais en se ruant sur l’affaireDSK3 DSK, il tenait là le sujet racoleur ultime et, peut-être un peu par mépris pour le bonhomme, mais surtout par mépris pour les conventions, il laisse de côté son style si particulier le temps d’un film pour donner dans le voyeurisme le plus dégueulasse et le plus brut – mais qui a dit que le cinéma devait être obligatoirement beau ? – avec cet homme immonde, vulgaire, mais « malade ». Ce qui l’intéresse, ce n’est pas DSK, et c’est encore moins l’affaire qu’il y a eu autour de lui, non ; ce sont les moments que tout le monde attend, les scènes de cul. Et à un public de voyeurs, il livre exactement ce qu’ils attendent : cette fois-ci son style est précisément qu’il n’en a pas.

Le second point est l’humour très étrange qui parsème le film. On peut rire de tout, c’est sûr, mais pas avec tout le monde. Et il semble qu’ils sont très peu à avoir compris l’humour totalement perché mais percutant du film, présent à plusieurs niveaux. D’abord dans les situations, les dialogues, le jeu des acteurs – Depardieu au-dessus de tout. L’entière séquence du restaurant, où Devereaux (le DSK du film), qui se retrouve en face de sa fille et du petit ami de celle-ci, commande du porc avant de ne plus faire que d’allusions au sujet interdit aux moins de 18 ans – « La bouillabaisse, c’est une espèce de grosse partouze de poissons » ; « Et vous, la baise, ça va ? Vous niquez souvent ? » – est d’anthologie. Idem pour le moment où le policier le sort de sa cellule de garde à vue en lui demandant : « C’est un casque ou une capuche que vous avez ? ». Et puis, d’un autre côté, on a un humour plus introspectif, avec un Abel Ferrara qui s’amuse lui-même. En nous montrant par exemple un Devereaux hilare en regardant Domicile conjugal (François Truffaut, 1970) alors qu’il vient lui-même d’emménager dans sa résidence surveillée de New York avec Simone (Jacqueline Bisset, son Anne Sinclair), avec qui il forme un couple qui n’est plus que façade. Ou en cherchant à confondre les lignes entre Devereaux, DSK, Depardieu et lui-même, tous les quatre étant ou ayant été confrontés à des situations de scandales, tous les quatre étant ou ayant été des « malades », comme Devereaux se définit lui-même. Il s’amuse aussi à cela en utilisant Shanyn Leigh – déjà interprète principale du fabuleux 4h44, dernier jour sur Terre en 2011 DSK4aux côtés de Willem Dafoe – à deux reprises : elle joue l’une des journalistes dans la fausse interview du prologue, où Depardieu joue Depardieu, mais revient plus tard, dans la peau du même personnage (Tristane Banon, en réalité) pour interviewer Devereaux.

Enfin, Ferrara s’amuse à déconstruire son propre cinéma, qui parle aussi d’histoires racoleuses, qui parle aussi de sexe, de pouvoir et d’argent, et qui parle aussi et surtout de l’impossibilité de la rédemption. Et Welcome to New York enfonce le clou, à la différence que l’impossibilité de la rédemption de Devereaux est due uniquement à un manque de volonté dans ce domaine, là où le Bad Lieutenant et le King of New York ont essayé de se remettre en question, malgré leur destin fatal. Devereaux emmerde la rédemption, et ce n’est pas parce qu’il ne baise pas sa domestique à la fin qu’il est sur la voie de la guérison – en cela, il est assez proche de la Kathleen de The Addiction (1995), un titre qui renvoie par ailleurs directement à la « maladie » du protagoniste de Welcome to New York. Son ridicule semblant de rédemption le rend encore plus dégoûtant, et il se dégoûte lui-même ; au-lieu de se regarder dans un miroir, il préfère lancer un regard caméra, nous regarder nous, une dernière fois avant le générique de fin. Ferrara garde son équipe habituelle – Ken Kelsch à la photo, Anthony Redman au montage, Christ Zois au scénario et l’habituel Paul Calderon dans un petit rôle – mais livre quelque chose de différent, de « volontairement raté », où la saleté qu’inspire le personnage contamine même l’image et la forme du film. L’ironie du choix de mise en scène se retrouve même dans le titre, où Ferrara annonce « Bienvenue à New York », alors qu’en bon new-yorkais qu’il est, la grande majorité de ses films s’y déroulent et y ont été tournés ; oui, mais cette fois-ci, c’est une autre facette de la ville qu’il nous montre, différente en apparence de ce que l’on a l’habitude de voir chez lui, mais au final tellement similaire. Bref, Welcome to New York est un coup de génie caché sous la forme d’une grosse mascarade, d’un foutage de gueule immense en prenant tout ce que l’on attendait à revers, comme le prouvent les différences entre le trailer, qui annonce un film étrange, avec des accents à la Gaspar Noé, et le produit fini, qui n’est plus que saleté . Mais à l’intérieur de cette mise en scène exubérante et dégueulasse de la société du spectacle qui n’est pas sans rappeler Marco Ferreri, on peut voir qu’il a aussi bien retenu la leçon de Guy Debord : « Dans un monde réellement renversé, le vrai est un moment du faux ».


A propos de Valentin Maniglia

Amoureux du bis qui tâche, du gore qui fâche, de James Bond et des comédies musicales et romantiques. Parle 8 langues mortes. A bu le sang du Christ dans la Coupe de Feu. Idoles : Nicolas Cage, Jason Statham et Michel Delpech. Ennemis jurés : Luc Besson, Christophe Honoré et Sofia Coppola.


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