The End 1


Sortie d’un e-cinéma hexagonal qui n’en est qu’à ses balbutiements, The End suit son acteur vedette dans la peau d’un chasseur perdu, et une trame de survival…Ou peut-être justement pas tant que ça.

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Le chasseur français

Les membres de mon fan club (ma mère et Tichoune, ma tortue de mer) le savent bien : je suis un névrosé de la question du cinéma de genre en France, du style à me jeter sur la moindre tentative qui pourrait me faire me coucher le soir avec un sourire béat. Guillaume Nicloux n’est pas le plus éloigné de cette question. Son précédent effort, Valley of Love, était au fond basé sur un argument flirtant avec le fantastique, surtout dans les ultimes séquences. Sauf que comme victime d’un complexe, celui qui a écrit des romans policiers et au cinéma l’adaptation d’un Jean-Christophe Grangé (Le concile de Pierre, 2006) noyait son film dans une histoire de couple certes intéressante, mais tellement diluée par un rythme lentement hasardeux qu’on avait l’impression d’assister à une digression d’auteur autour de deux comédiens qui prenaient toute la place. Lorsqu’on entend son réalisateur présenter la genèse de son nouveau bébé, il est assez facile de s’imaginer qu’il a poussé le bouchon encore plus loin dans la contemplation stérile d’acteur : Nicloux a fait un rêve et lorsqu’il s’est réveillé, il a tout de suite pensé à Gérard Depardieu pour l’interpréter, en la personne d’un chasseur qui se perd dans la foret après que son chien a disparu. Baser, écrire, produire et réaliser un long-métrage sur un simple rêve, ce n’est possible que quand quelqu’un d’aussi bankable que Gégé est votre pote et disponible, sinon votre songe 201614250_1_IMG_FIX_700x700vous pouvez vous le foutre au cul. Enfin, nous n’allons pas nous poser la question de l’intégrité de Nicloux, qui a peut-être flairé là le bon filon (sans qu’on doute pour autant de sa réelle entente avec Depardieu) mais se focaliser sur son film.

Face à un tel pitch, à cet itinéraire narrativement léger sur le papier (un mec perdu dans les bois) les postures ne sont pas légion : le survival, le walk-movie (néologisme que je viens de trouver pour pas exactement dire un road-movie) à la Gerry (Gus Van Sant, 2002) ou le trip ésotérique ou hallucinogène ou onirique. The End n’est clairement pas dans la première catégorie, le chasseur n’ayant pas à lutter pour survivre face à une menace quelconque, animalière ou humaine, et se débrouillant assez bien en fait dans la nature en faisant des petits feux avec une certaine aisance. La première phrase de Gérard Depardieu lorsque Guillaume Nicloux lui a présenté le projet ayant été « J’espère que je n’aurai pas trop à marcher », on en sera pas étonnés. De ce fait il n’est pas exactement dans la seconde catégorie non plus, puisqu’on a le sentiment d’un film assez peu en mouvement, avec peu de mouvements de caméra (et encore moins à l’épaule) et un personnage qui ne marche jamais vraiment très longtemps. Nous suivons Depardieu chercher son chemin, se parler à lui-même, appeler son chien, et perdre peu à peu pied, comme on s’imagine qu’un vieux chasseur bourru vivant en célibataire à la campagne le ferait.

C’est à la première apparition d’un autre personnage dans cette foret que le film semble prendre la direction de la troisième catégorie. Le chasseur rencontre un jeune homme étrange, puis une femme qui amènent le récit dans une autre logique. De situations étranges (les nouveaux personnages apparaissent littéralement d’un plan à l’autre), de discussions décalées, nous sommes bien, quoi qu’on en dise, transportés dans une mécanique de rêve, dénuée de réalisme relationnel et émotionnel. L’issue du périple de Depardieu, une fois rentré chez lui, est un pied supplémentaire et plus violent encore dans une pensée surnaturelle et inévitable…Vrai film de genre, alors ? Eh beh non. La distance, pour ne pas1280x720-APa dire la sécheresse du dispositif de mise en scène de Guillaume Nicloux est anti-spectaculaire mais, à la rigueur, pourrait être rapproché des pince-sans-rire/peur du genre, du style récent de Quentin Dupieux dans un registre plus humoristique. C’est dans le scénario puis dans le discours de l’auteur-réalisateur que le complexe que nous abordions plus tôt transparaît.

Une pirouette scénaristique sur le final et les dires de Nicloux rétrogradent furieusement sur l’aspect fantastique et une véritable assumation d’affiliation au genre, se cachant derrière le lassant « Est-ce un rêve ou pas ? Le personnage est-il fou, n’est-il pas ? Et si, EN FAIT, tout ça ne s’était passé que dans sa tête ou durant son sommeil ? ». L’incertitude est premièrement, assez déjà vue pour qu’on puisse s’en plaindre, et deuxièmement trahit un malaise pour le cinéaste d’oser faire un film qui serait foncièrement fantastique, dans l’intention. Le lapsus du journaliste qui présentait le film lors de la projection presse va dans ce sens : « The End ne TOMBE pas dans le fantastique », soit, il a la « qualité » de rester dans la fade indécision du film d’auteur tablant sur un acteur reconnu, et un réalisateur qui semble peu à peu oublier ses créations antérieures nettement moins avides de reconnaissance d’un certain cinéma français.


A propos de Alexandre Santos

En parallèle d'écrire des scénarios et des pièces de théâtre, Alexandre prend aussi la plume pour dire du mal (et du bien parfois) de ce que font les autres. Considérant "Cannibal Holocaust", Annie Girardot et Yasujiro Ozu comme trois des plus beaux cadeaux offerts par les Dieux du Cinéma, il a un certain mal à avoir des goûts cohérents mais suit pour ça un traitement à l'Institut Gérard Jugnot de Jouy-le-Moutiers. Spécialiste des westerns et films noirs des années 50, il peut parfois surprendre son monde en défendant un cinéma "indéfendable" et trash.


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