Filth 1


Sorti en octobre dernier dans les salles britanniques, toujours inédit chez nous (pour combien de temps encore ?), la dernière adaptation d’Irvine Welsh au cinéma est une œuvre très forte. Comme pour l’année dernière avec The Lords of Salem, l’un de nos grands coups de cœur de cette première partie de 2014 est un film dont une possible sortie française (sur un support quelconque) n’a, à cette heure, toujours pas été envisagée.

filth

Ordure manager

Adapter Irvine Welsh s’est révélé être, au fil des années, une tâche extrêmement difficile. Si tout le monde a vu et aimé Trainspotting (Danny Boyle, 1996), au point d’en écouter en boucle la BO et d’en connaître toutes les répliques cultes, les Acid House (Paul McGuigan, 1998) et autres Ecstasy (Rob Heydon, 2011) sont des réussites considérablement moindres, et on commençait à se demander si, au même titre que Stephen King, Welsh était devenu l’un de ces auteurs adorés par beaucoup mais qui perdait tout son sens dès lors qu’il s’agissait de le transposer à l’écran. Certes, tout le monde rêve de l’adaptation de Porno, le roman qui retrouve les personnages de Trainspotting des années après le premier opus, avec Danny Boyle derrière la caméra et Ewan McGregor, Jonny Lee Miller, Robert Carlyle et les autres devant. Un projet qui a, depuis près de dix ans, été démenti, dé-démenti, dé-dé-démenti, et ainsi de suite, pour qu’enfin McGregor accepte (du moins pour le moment) de tourner à nouveau avec filth2Boyle pour ce film. Quoi qu’il en soit, il s’agit d’un projet qui ne serait pas réalisé avant deux ans au minimum, et qui, entre-temps, aura connu une autre adaptation de Welsh, différente mais tout aussi puissante que Trainspotting : celle de Filth (Une ordure, dans sa traduction française éditée chez Points en 2007), peut-être l’un des meilleurs livres écrits par l’auteur écossais, si ce n’est le meilleur.

Bruce Robertson, simple flic, rêve d’une promotion, et pour cause : une promotion lui permettrait de reconquérir sa femme et sa fille. L’occasion de monter en grade se présente lorsqu’un étudiant japonais est retrouvé dans un tunnel, tabassé à mort par une bande de jeunes, et l’enquête lui est confiée. Seulement, Bruce Robertson est un junkie dépressif bipolaire et ses pérégrinations, tout comme ses méthodes douteuses, ne sont pas du goût de tout le monde. Mais les mêmes règles s’appliquent à tous, non ? Bruce Robertson, c’est James McAvoy dans le rôle de sa carrière : déchaîné, détestable autant qu’il est attachant, bref, il est en roue libre et on ne saurait l’arrêter. Bien au-delà du fait qu’il soit la star du film, il porte le long métrage à lui tout seul, en livrant une palette d’émotions et de comportements digne de Brando. Une interprétation qui a valu deux prix à l’acteur et qui le place clairement comme l’un des plus époustouflants de sa génération (rappelez-vous de Trance l’année dernière), mais qui ne fait néanmoins pas oublier les autres performances du film comme celle de Jamie Bell – qui est de plus en plus remarquable à chaque nouveau film – dans le rôle du jeune Ray Lennox, aspirant lui aussi à la promotion, celle d’Eddie Marsan, un éternel second rôle qu’on adore, et qui frappe très fort lui aussi grâce à un personnage à la fois touchant et hilarant (son jeu d’acteur est un festival à luifilth3 tout seul lors de la séquence du voyage à Hambourg, qui restera sans aucun doute dans les mémoires), ou encore celle de l’éternel et inimitable Jim Broadbent qui interprète le psy très… kubrickien de Robertson.

Si tout le cinéma tiré d’Irvine Welsh reste très fortement ancré dans l’aura du film de Danny Boyle qui a définitivement marqué au fer rouge la génération X, il n’en est rien de Filth, et c’est peut-être l’une de ses grandes réussites: envolée, l’adoration suprême de ces réalisateurs sans ambition pour une œuvre que, plus encore que citer, ils recréent de manière très fade, trop fade même. Jon S. Baird, un petit gars issu du monde de la télé dont c’est là le second long métrage, a l’air de s’en foutre un peu, des délires de Danny Boyle : l’impression qu’il nous laisse, c’est plutôt celle de vouloir mettre tout ce qui l’a marqué, tout ce qu’il rêvait de voir dans un même film. Ainsi, on découvre et redécouvre Filth à chaque séquence, et chacune d’entre elles marquera, d’une manière ou d’une autre, l’esprit des spectateurs. Des références, il en a, mais – cela n’échappera à personne – on sent que le bonhomme est plus fan de Kubrick que de n’importe qui d’autre, et on y a droit dans des hommages plus ou moins voyants : l’affiche de 2001 dans le bureau du commissaire, la baston du début du film et le personnage de Jim Broadbent qui revisite Mr Deltoid sont des clins d’œil à d’Orange mécanique, le CRM 114 de Docteur Folamour…  Et malgré tout, Jon Baird reste tout à fait fidèle à l’esprit du roman, tout en offrant quelque chose d’original, de personnel et de cinégénique, puisqu’il recréé de manière intéressante les subtilités et les difficultés inadaptables du roman, notamment les changements de narration (le ténia que Bruce possède à l’intérieur de lui écrit lui-même des parties du roman) grâce aux séquences hallucinatoires qui changent radicalement de style en comparaison au reste du film, ou la fin très abrupte, qui pouvait piéger n’importe qui dans sa facilité, qui est ici transposée et augmentée. Filth, c’est une terrible descente dans le cinéma avec une pourriture de flic cocaïnomane qui nous sert de guide en nous faisant traverser les bas-fonds d’Edimbourg à travers des séquences qui jouent la carte de l’originalité par la diversité, la cruauté et la drôlerie. On ne sait toujours pas si le film sortira en France, que ce soit au cinéma (il y a peu de chances) ou en direct-to-video (la solution de secours qui ne se refuse pas), et après le visionnage, on se demande bien ce que peuvent foutre les distributeurs qui n’osent pas (ou qui ont leur propre sens des priorités) miser sur une telle production. Ce ne sera pas la première fois, et vous savez ce qu’on dit dans ce cas : « Same rules apply ».

P.S. : Crime, la suite de Filth toujours écrite par Irvine Welsh, vient d’être traduite en français et sa publication est prévue pour ces jours-ci aux éditions Au Diable Vauvert.


A propos de Valentin Maniglia

Amoureux du bis qui tâche, du gore qui fâche, de James Bond et des comédies musicales et romantiques. Parle 8 langues mortes. A bu le sang du Christ dans la Coupe de Feu. Idoles : Nicolas Cage, Jason Statham et Michel Delpech. Ennemis jurés : Luc Besson, Christophe Honoré et Sofia Coppola.


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