Le Congrès


Après l’admirable Valse avec Bachir (2008) dont la beauté de l’animation ne masquait pas pour autant l’atroce Guerre du Liban, Ari Folman revient avec un nouveau film très différent. Le Congrès, film prophétique, surréaliste et visionnaire, vient s’ajouter à l’étagère des ovnis et mérite donc en cela que nous nous y intéressions.

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La fin de leur monde

Difficile d’évoquer Le Congrès sans en extraire la substance, en dévoiler le message, en gâcher donc le plaisir à quiconque souhaiterait le découvrir par la suite. Car le nouveau film de Ari Folman – réalisateur auréolé du succès triomphal et mondial de son sublime Valse avec Bachir (2008) , portrait autobiographique d’un soldat engagé dans la guerre du Liban – est un ovni qui gagne en puissance quand on s’aventure à analyser sa portée prophétique. Adapté d’un roman d’anticipation de Stanislas Lem, maître de la science-fiction polonaise déjà derrière le doublement adapté Solaris – Tarkovski en 1972, puis Soderbergh en 2002 – le film est comme toute l’oeuvre de l’écrivain, particulièrement avant-coureur. Publié en 1976, Le Congrès de Futurologie est une vision Orwellienne d’une société dans laquelle l’innovation technique est devenue une religion. Une représentation puissante qui a beaucoup marqué Ari Folman lorsqu’il lut pour la première fois le roman. Dans son adaptation, le réalisateur israélien conserve l’idée de ce congrès futurologue et de ce diktat de l’évolution technologique, mais le transpose par ailleurs dans l’univers qu’il connaît le mieux : celui du cinéma. Plus qu’une simple adaptation, Folman livre ici sa propre version du roman en y transposant ses craintes sur l’évolution technologique qui risquerait de mettre en branle l’industrie cinématographique tout entière. C’est l’ère « post-Avatar » comme il aime l’appeler, cette ère qui s’est installée progressivement en remplaçant les acteurs à l’écran par des doubles numériques générés par le procédé de motion capture. Dans cette nouvelle ère, on retrouve donc Robin Wright – interprétant son propre rôle – qui se voit proposer par le puissant studio Miramount – hybride immonde de Miramax et Paramount cristallisant, en un studio géant inventé, tous les défauts et vices de Hollywood – d’être littéralement scannée. Entière. Son visage, son corps, son rire, ses peurs, sa joie, ses orgasmes, ses traumas… Entière. Le but ? Créer un avatar. Pouvoir recréer à l’infini « Robin Wright », un double qui pourra ainsi être librement exploité dans tous les films que le producteur décidera de tourner, y compris ceux qu’elle avait jusqu’alors toujours refusés. C’est ainsi que débute le film, sur la mort annoncée du métier d’acteur. Premier commandement de la prophétie terrible clamée par Ari Folman.

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Qu’adviendra-t-il demain des acteurs si on les substitue aux ordinateurs et à leurs doubles numériques ? Le film pourrait simplement se positionner du côté des anti-technologies et radicaliser son message, mais le film de Folman est brillant dans la finesse qu’il a – principalement dans sa première partie, en prises de vue réelles – à décortiquer le système hollywoodien et son fonctionnement. Le couple formé par Robin Wright et son agent – interprété par l’incroyable Harvey Keitel qui devrait prétendre assez facilement à une nomination à l’Oscar du meilleur acteur dans un second rôle – est d’une justesse admirable donnant lieu à des séquences absolument magnifiques et bouleversantes. Dans le contrat que lui propose le succédané d’Harvey Weinstein à la tête de Miramount – tout aussi parfait Jon Hamm – la belle Robin Wright doit non seulement abandonner son image aux studios mais aussi et surtout, renoncer à sa carrière d’actrice et ne plus jamais tourner de sa vie. Voilà ce qui arrive aux actrices qui vieillissent, elles avaient pour certaines envisagé de rajeunir par la chirurgie esthétique, mais elles n’auront bientôt plus aucun espoir à se débattre. Puisqu’une fois numérisée, le graphiste en charge de l’animer sur l’écran pourra indéfiniment la représenter plus jeune, plus vieille ou plus mince. Mais au final, qu’est-ce-qui change ? C’est la question que soulève l’agent de la star dans une tirade aussi brutale que consciente. « Eh oui, qu’est-ce-qui change ? Avant tu étais à la merci des producteurs, des réalisateurs, obligées d’accepter contractuellement tout ce qu’ils voulaient de toi. Et aujourd’hui, tu n’as plus à en répondre personnellement, c’est ton avatar qui le fera.  Tu devrais les remercier et accepter cette chance d’être enfin tranquille ! Réveille-toi ! C’est ta voie vers la liberté !». C’est à peu près en ces mots que l’agent Harvey Keitel convainc finalement son actrice d’accepter sa retraite anticipée.

Dépeinte par les producteurs comme une actrice ratée reconnue à Hollywood pour ses mauvais choix – si il est vrai qu’elle a refusée le rôle féminin de Jurassic Park (1993) on ne pourra pas lui reprocher d’avoir su dire non aux producteurs de Dirty Dancing (1987), Armageddon (1998) ou encore Batman Forever (1995) – ces derniers pensent que l’actrice, en décidant d’arrêter sa carrière, la sauverait de par la même occasion. La scène durant laquelle Robin Wright se retrouve dans le fameux scanner pour se faire capturer et numériser est l’une des plus belles scènes qu’il m’ait été donné de voir depuis bien longtemps. Pétrifiée par l’enjeu, n’arrivant pas à faire le deuil de son talent et de sa passion, l’actrice n’arrive pas à communiquer les émotions dont l’ingénieur à besoin pour capturer son image. C’est un peu le dernier moment de lucidité avant le suicide. Le dernier instant où il est encore possible de ne pas sauter dans le vide, et de simplement faire un pas en arrière. Mais face à cette renonciation à se laisser mourir, l’agent de la star, qui la connaît mieux que quiconque, va lui raconter une anecdote de son enfance destinée à faire réagir sa protégée en conséquence. Sur ces mots, délivrés par un Harvey Keitel aux bords des larmes, Robin Wright passe par tous les états et finit par pleurer toutes les larmes de son corps, le scanner en profitant pour capturer la moindre de ses expressions. Que dire de plus sinon que l’image du suicide assisté n’a jamais été aussi belle au cinéma depuis Million Dollar Baby (2004).

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A cette première partie absolument éblouissante et bouleversante, succède une seconde partie beaucoup plus foutraque, dense et “immaîtrisée”. Visuellement, la prise de vue réelle laisse sa place à l’animation. Et plus particulièrement à la rotoscopie, procédé inventé par Max Fleischer – le papa de Betty Boop – qui consiste à redessiner une version animée d’un personnage à partir d’une prise de vue réelle, formalisant donc la deuxième révolution, et le second commandement de la sombre prophétie de la disparition annoncée du cinéma. Après la première étape qui a non seulement vu disparaître l’acteur mais aussi le réalisateur – il a en toute logique été remplacé par les graphistes en charge d’animer les avatars – c’est désormais ces animateurs, néo-réalisateurs, qui se voient invités à partir à la retraite. La seconde partie se déroule donc vingt ans après que Robin Wright ait abandonné son métier d’actrice et vendu son image, la technologie a fait un bond supplémentaire et le cinéma est suffoquant, sur le point de mourir définitivement. Et pour cause, désormais, on peut manger et boire Robin Wright (on pense alors à Antiviral) et tout bonnement sniffer l’essence d’une personnalité et immédiatement se transformer en elle. Marcher dans les santiags d’Elvis, porter le blouson rouge de Michael Jackson, ou avoir la classe de Clint Eastwood est désormais à la portée de tout un chacun. Les spectateurs de jadis deviennent les réalisateurs de maintenant, capables – par simple prise d’hallucinogènes – de rendre réels les films qu’ils ont toujours voulu voir, les rêves qu’ils ont toujours voulu vivre.

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Le cinéma qui longtemps s’était évertué à rendre compte de la vie et de ses dérives fantastiques, n’a plus de raison de vivre, ni pour l’un, ni pour l’autre, puisque la vie est désormais faite de cinéma et le fantastique rendu atteignable. Lorsqu’elle arrive au Congrès de futurologie, pour la première fois sous sa forme animée, Robin Wright déchante, apprenant notamment qu’elle est la quatrième Robin Wright à se présenter au guichet d’accueil. Le rêve hallucinatoire tourne au cauchemar. Les studios d’entertainment ont mutés en une organisation totalitaire évoquant le nazisme, un héritier de Steve Jobs prêche ses révolutions à des foules en folie comme le ferait un gourou. Des personnages semblant tout droit sortie de chez Tex Avery et ses cartoons déambulent dans un univers surréaliste rappelant la foisonnante oeuvre picturale de Dalí – on pense d’ailleurs à la magnifique animation de Destino, projet commun à Walt Disney et Salvador Dalí, ébauché puis abandonné en 1946 et ressuscité par les studios Disney en 2003. Le constat est flagrant, nous, spectateurs, devrions vivre ce monde idéal où tout est permis comme un exutoire, un rêve éveillé, mais comme Robin Wright, nous déambulons dans les limbes, et dans le plus terrifiant des parcs d’attractions qui soit. Ce purgatoire sous LSD révèle peu à peu toute sa monstruosité, et invite davantage à la nausée qu’à l’émerveillement. Si l’émotion finit par s’éteindre, s’évaporer comme par enchantement comme gobée par le tout-autour, ce n’est peut être pas là une faiblesse du scénario, ou une maladresse incontrôlée du réalisateur dans son choix d’utiliser l’animation et sa foisonnance visuelle. C’est précisément parce que la deuxième partie n’émeut pas que le film questionne le cinéma d’aujourd’hui et la nécessité de le préserver. L’animation finale n’est qu’artifices, prouesses visuelles faussement visionnaires, sans grande âme. C’est parce que la prophétie s’est fatalement accomplie que l’émotion a été sacrifiée sur l’autel, et que meurt avec elle le souvenir lointain des acteurs et actrices qui s’en faisaient les contrebandiers.


A propos de Joris Laquittant

Sorti diplômé du département Montage de la Fémis en 2017, Joris monte et réalise des films en parallèle de son activité de Rédacteur en Chef tyrannique sur Fais pas Genre (ou inversement). A noter aussi qu'il détient le record européen du plus jeune détenteur du diplôme d'éleveur de Mogwaï (il avait cinq ans et trois jours) et qu'il a été témoin du Rayon Bleu. Ses spécialités sont le cinéma de genre populaire des années 80/90 et tout spécialement la filmographie de Joe Dante, le cinéma de genre français et les films de monstres.

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